Stendhal, Le Rouge et le Noir

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Commentaire littéraire | Année : 2013 | Académie : Antilles, Guyane
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
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S’identifier à un personnage • Commentaire

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Roman

30

CORRIGE

 

Antilles, Guyane • Septembre 2013

Séries ES, S • 16 points

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte pour trouver les idées directrices.
 

Extrait de roman (genre) qui raconte (type de texte) la rencontre de Julien et Mme de Rênal (thème), qui décrit (type de texte) les deux personnages (thème), qui rend compte (type de texte) de leur état d’âme (thème), lyrique, légèrement ironique (registres), émouvant (adjectif), pour rendre compte du trouble amoureux et peindre les protagonistes (buts).

Pistes de recherche

Première piste : la mise en scène d’une rencontre

  • Analysez cadre, décor et détails de mise en scène de la rencontre.
  • Quelle est la progression de la scène ? Analysez ses différents moments.
  • Montrez l’importance du jeu des regards mais aussi des autres sens.

Deuxième piste : le portrait de Julien

  • Quel regard Mme de Rênal porte-t-elle sur Julien ?
  • Que révèle d’elle-même le regard qu’elle porte sur le jeune « paysan » ?

Troisième piste : le portrait de Mme de Rênal

  • Quel regard Julien porte-t-il sur Mme de Rênal ?
  • Que révèle de lui-même le regard qu’il porte sur la jeune femme ?

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce]Le Rouge et le Noir raconte l’évolution sociale, sous la Restauration, de Julien Sorel, jeune homme pauvre mais ambitieux. Au début du roman, Julien, rêveur, délicat – méprisé par sa famille, gens simples et brutaux –, se présente chez M. de Rênal, maire d’une petite ville, pour une place de précepteur. C’est la jeune Mme de Rênal qui l’accueille. Cette première rencontre est déterminante pour l’intrigue et l’évolution de Julien. Stendhal fait partager la surprise de ces deux êtres d’exception dans une situation inattendue qui les bouleverse. Narrateur omniscient, il porte sur eux un regard complice, à la fois ironique et attendri. [Annonce des axes] Comme un metteur en scène, il situe avec précision le cadre, les gestes de ses personnages, et donne un rythme retenu à ce moment-clé. Peu de paroles sont échangées ; c’est par le jeu des regards que la jeune femme et l’adolescent se découvrent l’un à l’autre [I] et que se construit le portrait de Julien [II] et de Mme de Rênal [III].

I. La mise en scène efficace d’une scène essentielle

Avant de s’attacher aux émotions, Stendhal met en place le décor, décrit les déplacements, les costumes, er permet ainsi au lecteur de visualiser la scène.

1. La mise en place de la scène

  • Le décor est rapidement esquissé : « une porte-fenêtre » donne sur « un jardin » ; c’est donc une scène en « extérieur » qui permet sans doute plus de liberté, de naturel et allège le poids des conventions sociales. Stendhal précise en effet que Mme de Rênal se croit seule, « loin des regards des hommes » ; elle est donc « naturelle ».
  • Des sortes de jeux de scène précisent les déplacements de Mme de Rênal qui « sor[t] » avec une mobilité gracieuse s’opposant à l’immobilité de Julien, qui, lui, « n’os[e] pas lever » la main jusqu’à la sonnette. Stendhal mentionne la position de Julien, placé devant la porte : il ne voit donc pas Mme de Rênal « s’avancer » mais elle, elle a tout loisir d’observer le jeune homme.
  • La nature des vêtements, leur tissu, leurs couleurs sont précisés. Mme de Rênal, « si bien vêtu[e] », est décrite à travers le jugement vague de Julien, peu expert en mode féminine. La jeune femme, au contraire, analyse avec précision le costume de Julien : la couleur, la propreté, le tissu de la « chemise bien blanche » et de la « veste fort propre de ratine violette ».

2. La progression de la scène et le jeu des regards

  • Des « larmes » au « rire », Stendhal varie le tempo de cette brève rencontre. Après un début vif, le temps est comme suspendu par la surprise ; les personnages s’immobilisent dans un échange silencieux de regards ; suit une reprise allègre, avec un éclat de rire et l’introduction du dialogue.
  • Le jeu de regard croisés et chargés d’émotion soutient toute la scène. Mme de Rênal voit Julien sans être vue, puis elle est découverte. Le regard devient alors réciproque : la rencontre devient échange. L’importance des regards est mise en évidence par les verbes du champ lexical de la vue dont les sujets sont ou Mme de Rênal ou Julien (« aperçut, il ne la voyait pas, se regarder, n’avait jamais vu, regardait »).
  • La variation des temps et des modes de ces verbes est aussi révélatrice de la progression de la rencontre : le passé simple « elle aperçut » souligne le caractère soudain du premier regard, accentué par l’emploi du verbe apercevoir. L’imparfait de durée « regardaient » suggère une observation attentive. Le plus-que-parfait « n’avait jamais vu », qui exprime l’antériorité ainsi que la négation, révèle l’inexpérience du jeune homme. Enfin, la voix pronominale « se regarder » souligne la réciprocité de l’action et l’échange des regards.

3. Le regard mais aussi l’ouïe et le toucher

L’émotion des personnages est trahie par d’autres notations sensorielles.

  • Stendhal transcrit les paroles des deux personnages : Julien « tressaillit », touché par le son « tout près de son oreille » de la bouche de Mme de Rênal.
  • La jeune femme et l’adolescent sont également « fort près l’un de l’autre » et cette proximité, inhabituelle à l’époque et presque inconvenante, entre deux inconnus de sexes opposés et de rangs sociaux si éloignés, est sûrement troublante pour l’une et pour l’autre, même s’ils n’en ont pas conscience.

[Transition] Stendhal se sert de ce jeu de regards pour décrire les deux personnages et, narrateur omniscient, précise toutes les nuances des émotions liées aux observations enregistrées par ces regards. C’est donc un double portrait, physique et moral, marqué par la subjectivé de chacun d’eux.

II. Julien dans le regard « miroir » de Mme de Rênal

1. Du regard spontané à l’observation réfléchie

  • Le premier regard de Mme de Rênal est presque involontaire, fugitif (« aperçut »). Julien, longuement présenté dans les pages précédentes, redevient un inconnu, « un jeune paysan » comme un autre. Puis le regard devient attentif, enregistre des détails et les interprète : il décrit l’origine sociale (« paysan »), l’âge (« presque encore enfant »), la « veste propre », la nature du tissu et sa couleur.
  • Après les détails relevés de façon spontanée, Mme de Rênal observe de façon plus réfléchie : son regard revient sur le visage, remarque le « teint si blanc », sent intuitivement l’étrangeté, le déclassement de Julien dans son milieu, puisqu’il n’a pas le teint bruni par les travaux des champs. Tout cela amène la jeune femme à une hypothèse « romanesque » (qui pourrait faire penser à une Mme Bovary) et à l’imagination d’un mini scénario : Julien pourrait être une « jeune fille » déguisée.

2. De la pitié protectrice à l’apaisement des craintes

  • Mme de Rênal éprouve alors de la « pitié », elle remarque « les larmes » de Julien. La formule vague « pauvre créature » décrit Mme de Rênal, pourtant toujours incertaine sur l’identité du jeune homme, comme une femme maternelle, pleine de bonté, respectueuse : elle vouvoie Julien, et s’adresse à lui par l’apostrophe protectrice et affectueuse « mon enfant ».
  • Quand Stendhal, après s’être attardé sur le regard de Julien vers Mme de Rênal, reporte son attention sur elle, c’est un regard différent, lucide, qu’elle porte sur Julien : elle ne le voit pas encore comme « un précepteur » à part entière, il est encore le « jeune paysan », mais elle oscille entre ses craintes passées à l’idée d’un précepteur qui gronderait ses enfants et sa joie retrouvée (« d’abord » s’oppose à « maintenant »).

3. L’empathie pour un être sensible et vulnérable

  • Face à Julien, Mme de Rênal a le regard d’une femme spontanée, naturelle, capable d’un « amer chagrin » mais aussi gaie, généreuse, respectueuse, une femme qui aime les enfants, les siens mais aussi un enfant comme Julien, capable de se moquer d’elle-même, comme en témoigne l’évocation au style indirect libre d’un précepteur père fouettard.
  • Julien, lui, est peu décrit physiquement. Pas d’indication d’une beauté particulière : seuls sont signalés son teint « pâle » et ses « yeux doux » qui révèlent en lui un être sensible, vulnérable, attendrissant, presque un personnage androgyne, et le rapprochent de la jeune femme.

III. Mme de Rênal dans le regard « miroir » de Julien

1. Un portrait plus rapide qui s’impose immédiatement

  • Le portrait de Mme de Rênal vue à travers les yeux de Julien est beaucoup plus rapide, plus direct, plus lisible que celui de Julien vu par Mme de Rênal. Peut-être est-ce là une manifestation de la lucidité de Julien, malgré son trouble et sa surprise.
  • Quand Julien regarde son interlocutrice, après avoir répondu à sa question, sa vision de la jeune femme est exprimée sous une forme très élogieuse, soulignée par les adverbes d’intensité (« aussi, si ») qui donnent aux mots « bien vêtu » et « éblouissant » (déjà mélioratifs) la valeur de superlatifs.

2. Un portrait en trois coups de pinceau

Julien retient chez Mme de Rênal trois caractéristiques essentielles.

  • Il remarque son élégance vestimentaire : la qualification « aussi bien vêtu » est une marque de la différence sociale à laquelle le jeune « paysan » est particulièrement sensible.
  • Il effectue une sorte de gros plan sur l’éclat du visage auquel le « teint si éblouissant » confère sa « beauté ».
  • Enfin, plus globalement, il est sensible à l’impression générale qui se dégage de toute la personne de Mme de Rênal et à la douceur de son apparence : elle a la « voix douce », le « regard si rempli de grâce », l’« air doux ».

3. Le respect et la surprise d’un adolescent

  • Les indications retenues sont relativement asexuées, bien que Julien soit sensible à la féminité de Mme de Rênal. Sa fascination pour la jeune femme est placée sous le signe du respect et de la surprise, indiquée par des mots très forts comme « étonné » et « frappé ».
  • D’abord incapable de parler, Julien « oublie une partie de sa timidité, puis « oubli[e] tout » : c’est la première fois qu’une femme si belle lui adresse gentiment la parole. Le rôle du « regard » de Mme de Rênal est essentiel : elle retient toute l’attention de Julien, adolescent sans grande expérience de la beauté féminine.
  • Mme de Rênal prend dès cette rencontre les traits de l’initiatrice, de la première femme qui amorce l’apprentissage affectif et social de Julien.

Conclusion

Étrangement, cette scène de rencontre empreinte d’une grande émotion ne révèle pas de sentiments très précis : l’attirance est évidente mais rien ne laisse vraiment présager de la suite de la relation des deux personnages. Ici, l’émotion de Mme de Rênal est surtout liée à sa propre erreur et à son soulagement de mère quand le quiproquo se dissipe. [Ouverture] Il y a, dans cette scène, un parfum mozartien : Julien est le Chérubin des Noces de Figaro, ému, sans savoir pourquoi, devant la Comtesse. C’est à cette parenté que Stendhal veut nous faire penser quand il met, en épigraphe du chapitre 2, ces paroles de Chérubin qui chante son trouble d’adolescent, amoureux, sans savoir qu’il l’est, de tout ce qui porte un jupon : « Non so più cosa son, cosa faccio » (Je ne sais ce que je suis, ni ce que je fais).