Stendhal, Le Rouge et le Noir, "Ce fut en vain"

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale | Thème(s) : Stendhal, Le Rouge et le Noir – Le personnage de roman, esthétiques et valeurs
Type : Sujet d'oral | Année : 2019 | Académie : Inédit

Stendhal, Le Rouge et le Noir

épreuve orale

42

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Sujet d’oral • Explication & entretien

Stendhal, Le Rouge et le Noir, « Ce fut en vain qu’il appela Julien… »

20 minutes

20 points

1. Lisez le texte à voix haute.

Puis expliquez-le.

DOCUMENT

Ce fut en vain qu’il appela Julien deux ou trois fois. L’attention que le jeune homme donnait à son livre, bien plus que le bruit de la scie, l’empêcha d’entendre la terrible voix de son père. Enfin, malgré son âge, celui-ci sauta lestement sur l’arbre soumis à l’action de la scie, et de là sur la poutre transversale qui soutenait le toit. Un coup violent fit voler dans le ruisseau le livre que tenait Julien ; un second coup aussi violent, donné sur la tête, en forme de calotte, lui fit perdre l’équilibre. Il allait tomber à douze ou quinze pieds plus bas, au milieu des leviers de la machine en action, qui l’eussent brisé, mais son père le retint de la main gauche, comme il tombait :

– Eh bien, paresseux ! tu liras donc toujours tes maudits livres, pendant que tu es de garde à la scie ? Lis-les le soir, quand tu vas perdre ton temps chez le curé, à la bonne heure.

Julien, quoique étourdi par la force du coup et tout sanglant, se rapprocha de son poste officiel, à côté de la scie. Il avait les larmes aux yeux, moins à cause de la douleur physique que pour la perte de son livre qu’il adorait.

« Descends, animal, que je te parle. » Le bruit de la machine empêcha encore Julien d’entendre cet ordre. Son père qui était descendu, ne voulant pas se donner la peine de remonter sur le mécanisme, alla chercher une longue perche pour abattre des noix, et l’en frappa sur l’épaule. À peine Julien fut-il à terre, que le vieux Sorel, le chassant rudement devant lui, le poussa vers la maison. Dieu sait ce qu’il va me faire ! se disait le jeune homme. En passant, il regarda tristement le ruisseau où était tombé son livre ; c’était celui de tous qu’il affectionnait le plus, le Mémorial de Sainte-Hélène1.

Stendhal, Le Rouge et le Noir, livre I, chapitre 4, 1830.

1. Mémorial de Sainte-Hélène : récit dans lequel Emmanuel de Las Cases a recueilli les mémoires de Napoléon Ier lors de son exil à Sainte-Hélène à partir de 1815.

2. question de grammaire.

Analysez l’emploi des temps du passé dans le premier paragraphe (l. 1 à 8).

CONSEILS

1. Le texte

Faire une lecture expressive

Adoptez un rythme alerte pour la première partie, narrative, qui évoque une succession d’actions rapides.

Prenez garde aux passages de discours direct qui y sont enchâssés : le père Sorel apostrophe par deux fois son fils, sur un ton de plus en plus violent. Julien, lui, s’exprime pour lui-même.

Situer le texte, en dégager l’enjeu

Dans ce roman publié en 1830, l’action se déroule sous la Restauration (1815-1830).

L’extrait étudié se situe au début du roman. Il correspond à la première apparition du héros dans le livre. Julien y est présenté dans un portrait en action, caractéristique du réalisme de Stendhal.

2. La question de grammaire

Dans ce récit au passé à la 3e personne, le temps de base est le passé simple. À quel autre temps est-il associé ?

Quelle est la valeur de ces deux temps dans ce contexte ?

Corrigé

PRÉSENTATION

1. L’explication de texte

Introduction

[Présenter le contexte] À la fin du chapitre 3 du Rouge et le Noir, le héros du roman, Julien Sorel, n’a pas encore été présenté au lecteur. Celui-ci sait seulement qu’il est le fils d’un charpentier et qu’il étudie le latin pour entrer au séminaire.

[Situer le texte] C’est dans ce texte situé au début du chapitre 4 que Julien entre dans le roman. Son père, venu lui annoncer que le maire veut l’engager comme précepteur, le trouve non pas près de la scie hydraulique qu’il devrait surveiller, mais juché sur une poutre, en train de lire.

[En dégager l’enjeu] La scène de confrontation qui suit permet à Stendhal d’amorcer le portrait de son héros, jeune homme romantique malmené par un père à qui tout l’oppose.

Explication au fil du texte

Dès le début de l’extrait, Julien est à part, plongé dans la lecture de son livre qui le coupe du monde extérieur, bruyant et hostile (« bruit de la scie », « terrible voix »). L’adjectif « terrible » introduit une menace, d’autant plus inquiétante pour le lecteur que le héros n’en a pas conscience.

Quoiqu’assis en hauteur, Julien n’est pas à l’abri de son père, qui fait preuve d’une agilité surprenante (« lestement », l. 3). Cette insistance sur les capacités physiques du père contraste avec l’activité toute intellectuelle du fils.

Lignes 5-6, la description purement factuelle des coups et de leurs conséquences (« un coup violent fit voler… ») souligne la brutalité aveugle du père.

Le père retient in extremis son fils, mais la brutalité des gestes cède la place à la violence des paroles. Elles traduisent son mépris à l’égard de son fils (« paresseux ! »), de la lecture (« maudits livres », l. 9) et de toute étude (les leçons du curé sont une perte de temps, l. 10).

Quoique blessé par son père, Julien trouve la force de lui obéir. Mais la douleur physique lui importe peu : il ne songe qu’au livre « qu’il adorait » (l. 13). Le terme donne au goût de Julien pour cet ouvrage une dimension presque religieuse (on « adore » un dieu).

Le dernier paragraphe de l’extrait reprend les motifs du premier : le bruit qui couvre la voix du père, le père qui cherche à atteindre le fils. L’insulte du père, « animal » (l. 14), préfigure le traitement qu’il lui fait subir : il le frappe avec une perche et le « chass[e] rudement devant lui », le « pouss[e] vers la maison » (l. 19-20), comme un animal.

Ainsi, entre le début et la fin de l’extrait, Julien est littéralement redescendu « à terre » (l. 18), ramené de force dans le monde physique par son père et privé de son livre, qui était sa seule échappatoire. Sa fascination pour celui-ci reste cependant intacte puisqu’il ne peut en détacher les yeux : « En passant, il regarda tristement le ruisseau où était tombé son livre » (l. 20).

des points en +

Vous pouvez préciser que, sous la Restauration, une telle lecture doit rester secrète car le bonapartisme est mal reçu. Il est donc impensable de la faire chez le curé, comme le proposait le père ignorant.

Notons enfin que le choix du livre est significatif : le Mémorial de Sainte-Hélène, racontant l’exil de Napoléon Ier, fait écho à la situation de Julien lui-même, prisonnier dans un monde où il n’a pas sa place.

Conclusion

[Faire le bilan de l’explication] Cette scène de confrontation, qui intervient juste avant la description physique du personnage, permet à Stendhal de nous présenter ses principaux traits de caractère : Julien Sorel apparaît ainsi en jeune héros romantique, en opposition totale avec son père et avec son milieu. Le lecteur devine qu’il va évoluer vers d’autres sphères dans la suite du roman.

[Mettre l’extrait en perspective] Ce portrait est réaliste mais bien éloigné du style d’un romancier contemporain comme Balzac. Pas de description minutieuse du milieu, ou du physique du personnage, Stendhal procède par petites touches ; le portrait de son héros se complétera, au fil du récit, au fur et à mesure de son apprentissage.

2. La question de grammaire

Parmi les 12 verbes du premier paragraphe, 6 sont au passé simple (« appela », « empêcha », « sauta », « fit », etc.) ; 5 sont à l’imparfait (« donnait », « soutenait », etc.). Le dernier verbe est au subjonctif plus-que-parfait : « eussent brisé » ; il équivaut à un conditionnel passé (= auraient brisé)

Le passé simple permet de rapporter les actions successives au premier plan du récit. L’imparfait, lui, sert à évoquer les actions de second plan. Ces deux temps sont les plus utilisés dans un récit littéraire au passé.

Des questions pour l’entretien

Lors de l’entretien, vous devrez présenter une autre œuvre que vous avez lue au cours de l’année. L’examinateur introduira l’échange et peut vous poser des questions sous forme de relances. Les questions ci-dessous ont été conçues à titre d’exemples.

1 Sur votre dossier est mentionnée la lecture cursive d’un autre roman : La Place d’Annie Ernaux. Pouvez-vous le présenter brièvement ?

2 Que pensez-vous du personnage du père dans ce roman ? Finalement la narratrice dénonce-t-elle son père ou lui rend-elle hommage ?

3 Avez-vous apprécié cette lecture ? Que vous a-t-elle apporté en complément de celle du Rouge et le Noir ?