Amérique du Nord 2025 • Dissertation
Sprint final
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Dissertation
Intérêt du sujet • Peut-on se flatter d’être « quelqu’un de bien » quand on a fait ce qu’on devait faire ? Il ne faudrait pas oublier qu’agir de manière juste ne signifie pas toujours être juste.
Les clés du sujet
Définir les termes du sujet
Suffit-il
On présuppose ici qu’il est nécessaire de faire son devoir pour être juste, mais on nous demande si c’est suffisant.
La question suggère que s’en tenir à « faire son devoir » peut relever d’une conception minimaliste et donc contestable, voire dangereuse, de la justice.
Faire son devoir
L’expression signifie conformer son action à une norme juridique (énoncée par la loi) ou morale (exigée par la conscience), ou plus généralement à une règle.
Il y a en effet d’autres types de devoirs, liés notamment à l’exercice d’une profession (par exemple la médecine) ou à des croyances religieuses (par exemple l’aumône).
Être juste
A priori, « être juste » signifie se comporter correctement, dans le respect des normes juridiques et morales.
Mais la morale et le droit ne se confondent pas complètement. La justice au sens moral ne relève pas seulement des actions, mais aussi des intentions.
Dégager la problématique

Construire un plan
1. L’obéissance aveugle s’oppose à la justice | Envisagez le devoir sous l’angle juridique : montrez que l’obéissance doit se faire avec discernement. Réfléchissez aux autres types de devoirs. Que faire en cas de conflit entre la loi et la conscience ? |
2. Faire son devoir peut n’être qu’une contrainte | Sommes-nous vraiment justes si nous faisons notre devoir seulement par crainte d’être punis ? Montrez qu’une conduite irréprochable n’autorise aucune conclusion sur les intentions profondes d’un individu. |
3. Est moralement juste celui dont l’intention est pure | Distinguez « agir conformément au devoir » (l’action est correcte) et « agir par devoir » (l’intention est juste). Appliquez cette distinction à un exemple : l’observance des devoirs religieux. |
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Introduction
[Définition des termes du sujet] Le devoir désigne une action que la loi ou la conscience ordonne d’accomplir. Cela nous confronte d’emblée à la diversité des sens de la justice, qui peut être entendue comme la conformité au droit (en latin jus), mais aussi comme une vertu morale. [Problématique] Suffit-il de faire son devoir pour être juste ? La question semble présupposer que c’est nécessaire tout en demandant si c’est suffisant : il n’est en effet pas du tout évident que, de ce qu’on fait, on puisse tirer des conclusions définitives sur ce qu’on est. [Annonce du plan] On verra d’abord que même d’un point
1. L’obéissance aveugle s’oppose à la justice
A. Il faut appliquer la règle avec discernement
Si l’on entend par « devoir » l’obligation d’obéir à la loi ou à tout autre code lié à l’exercice d’une activité quelconque (par exemple un Code de déontologie médicale), alors il faut répondre qu’appliquer la règle ne suffit pas pour être qualifié de juste. On doit l’appliquer avec discernement, car tout ce qui est légal n’est pas pour autant légitime.
définitions
Est légal ce qui est conforme à la loi ; est légitime ce qui renvoie à une idée supérieure de la justice, conforme à la raison et à la morale.
Aristote distingue en ce sens la justice légale et l’équité : un juge est chargé d’appliquer la loi dans ses décisions, mais pour être juste il doit aussi être attentif aux situations particulières et savoir interpréter la loi pour ne léser personne. L’équité est donc une forme de justice qui corrige la justice légale. Elle lui est supérieure, car lorsqu’il paraît injuste d’appliquer la loi à la lettre, elle se réfère à l’esprit de la loi.
B. On peut faire face à des conflits de devoirs

citation
« La loi n’a jamais rendu les hommes un brin plus justes, et par l’effet du respect qu’ils lui témoignent, les gens les mieux intentionnés se font chaque jour les commis de l’injustice. » (Thoreau, La Désobéissance civile)
Le discernement est également de mise lorsque nous sommes pris dans un conflit entre des devoirs contradictoires : la conscience morale nous interdit par exemple d’obéir à une loi foncièrement injuste. Thoreau, théoricien de la désobéissance civile, refuse de payer ses impôts pour ne pas soutenir un gouvernement qui maintient l’esclavage et mène une guerre d’agression. Selon lui, on doit être « homme » avant d’être « citoyen », sans quoi on devient un agent de l’injustice.
L’obéissance aveugle peut faire de nous des monstres. Lors de son procès, le criminel de guerre nazi Eichmann posait une équivalence entre « faire son devoir » et « obéir aux ordres ». Plus médiocre que diabolique selon Arendt, cet ennemi du genre humain se caractérisait surtout par son « absence de pensée ». Mais pendant qu’il envoyait sans sourciller des millions de personnes vers les camps de la mort, ceux qu’on appelle aujourd’hui « les Justes » risquaient leur vie en cachant des juifs aux autorités.
2. Faire son devoir peut n’être qu’une contrainte
A. Nous craignons le châtiment
Le sujet appelle une distinction entre ce qu’on « fait », à savoir nos conduites extérieurement visibles, et ce qu’on « est », c’est-à-dire un ensemble de qualités qui constituent notre personnalité profonde. Or la justice d’un individu ne se mesure pas seulement à ses actes, mais aussi à ses motivations les plus intimes, comme la fable de l’anneau de Gygès nous le suggère dans un dialogue de Platon.
Gygès, un humble et honnête berger, trouve une bague possédant le pouvoir de rendre invisible : assuré de son impunité, il s’engage immédiatement dans la voie de l’injustice pour satisfaire tous ses désirs et s’emparer du trône. La fable montre qu’il n’y a pas d’homme juste dans le fond de son cœur : nous faisons notre devoir non pas parce que nous sommes justes, mais parce que nous craignons le châtiment. Dès lors que cette crainte est levée, plus rien ne nous retient.
B. Les normes de justice nous sont imposées
Ce n’est pas parce qu’un individu accomplit son devoir qu’il possède la vertu de justice. Les normes juridiques et morales peuvent s’imposer à l’individu comme des contraintes extérieures, et n’être jamais totalement assumées par lui comme des obligations. Ainsi, Durkheim relativise l’intériorisation des normes de justice en présentant le devoir comme essentiellement « collectif » et « coercitif » : c’est la société qui l’impose à l’individu.
définitions
Une contrainte est une action imposée par la nécessité ou la force, tandis qu’une obligation est une action reconnue comme bonne par la conscience.
La psychanalyse confirme que l’individu subit contre son gré le processus d’éducation et de civilisation que Freud nomme le « travail de la culture ». L’homme civilisé obéit certes à des normes juridiques et morales, mais il reste animé de pulsions sauvages liées à sa nature égoïste et agressive : il fait son devoir mais n’en est pas moins un « scélérat ».
[Transition] De ce qu’on fait, on ne peut pas conclure grand-chose sur ce qu’on est dans le fond. Mais la justice ne demeure-t-elle pas au moins une exigence ?
3. Est moralement juste celui dont l’intention est pure
A. La justice implique le désintéressement

citation
« Le devoir est la nécessité d’accomplir une action par respect pour la loi. » (Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs)
Dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, Kant concède qu’il n’y eut peut-être jamais dans le monde quelque chose comme une véritable bonne volonté. Il affirme cependant qu’être juste n’en constitue pas moins une exigence, et redéfinit en ce sens le devoir : faire son devoir ne signifie pas simplement qu’on agit conformément à la règle morale (l’action est correcte), mais qu’on le fait par pur respect pour celle-ci (l’intention est juste).
Être juste, c’est faire son devoir de manière désintéressée, et non pas en poursuivant un quelconque intérêt. Un commerçant qui ne se montre honnête avec son client que parce qu’il veut continuer à prospérer n’est pas à proprement parler un homme juste. C’est la pureté de l’intention qui définit la justice morale. Contrairement aux devoirs juridiques ou professionnels qui sont clairement définis par des textes, le devoir moral engage à faire toujours plus. Il ne faut donc pas se croire bon, mais s’efforcer d’être meilleur.
B. L’exemple des devoirs religieux le confirme
On peut questionner dans le même sens la notion de devoir religieux. Pourquoi le croyant s’impose-t-il un certain nombre de devoirs tels que pratiquer l’aumône ou le jeûne ? Kant, qui développe une interprétation symbolique des croyances et des pratiques religieuses, estime que le geste en lui-même n’a pas de valeur morale, mais qu’il n’en prend une que si le croyant s’efforce par-là de travailler à son édification morale.
À l’inverse, le fidèle dévoie ces pratiques lorsqu’il prétend en faire des moyens de s’attirer la bienveillance divine : l’observance du devoir prend alors un tour superstitieux. C’est pire encore si le croyant prétend, au nom de son rigorisme, pouvoir se dispenser d’une conduite véritablement morale, car il tombe alors dans le fanatisme. Dans les deux cas, il n’est aucunement justifié aux yeux de Dieu, auquel il rend un « faux culte ».
Conclusion
Aucune conduite conforme au devoir, aussi scrupuleuse soit-elle en apparence, ne saurait remplacer la bonne intention. La justice est un idéal qui, même du strict point de vue du droit, interdit l’obéissance aveugle à la loi. C’est encore plus vrai du point de vue moral, où seul l’individu animé d’une bonne volonté peut au sens fort être qualifié de juste.