Suffit-il de prendre conscience de ce qui nous détermine pour nous en libérer ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : La conscience
Type : Dissertation | Année : 2010 | Académie : France métropolitaine
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Suffit-il de prendre conscience de ce qui nous détermine pour nous en libérer ?

La conscience

Le sujet

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France métropolitaine • Septembre 2010

dissertation • Série L

Définir les termes du sujet

  • Se demander si une chose est suffisante, c’est se demander si une chose supplémentaire est nécessaire, ou si elle est seule à être nécessaire. La prise de conscience nous libère-t-elle de ce qui nous détermine, ou d’autres conditions doivent-elles s’y ajouter ?

Prendre conscience

  • Étymologiquement, « conscience » vient du latin cum scientia, qui signifie : avec savoir, accompagné de savoir. La conscience est la faculté proprement humaine de ne pas seulement agir, penser, parler, mais, en même temps, de savoir que l’on agit, que l’on pense ou que l’on parle.
  • « Prendre conscience », c’est donc saisir par la conscience, c’est-à-dire s’apercevoir d’une chose, sans être entièrement immergé dans l’action – ce qui rend possible une maîtrise de soi-même.

Ce qui nous détermine

  • Le déterminisme s’oppose à la liberté : ce qui nous détermine, c’est ce qui nous incline à faire une chose plutôt qu’une autre, sans avoir l’impression pour autant d’y être contraint.

Se libérer

  • Se libérer, c’est se défaire d’une contrainte, de ce qui pèse sur nous indépendamment de notre volonté. Dans cette mesure, on distingue la libération de la liberté, puisqu’il ne suffit pas toujours d’être libéré d’une contrainte pour être libre.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

  • Le problème posé par le sujet réside dans l’association du déterminisme et de la libération : car comment pourrait-on être libéré de ce qui nous détermine si on ne sait pas ce qui nous détermine ?
  • La problématique découle de ce problème central, puisqu’il s’agira de se demander s’il suffit de savoir ce qui nous incline à faire ou à penser une chose plutôt qu’une autre pour être libéré de ce qui pèse ainsi sur nous. Et s’il ne s’agit pas d’une condition suffisante de la libération, alors, quelles autres conditions sont nécessaires ? Accéder à la ­conscience de ce qui nous pousse à faire une chose, est-ce immédiatement s’en libérer ? Est-ce par la conscience que nous retrouvons alors la maîtrise de nous-mêmes ?

Le plan

  • On pourra montrer, dans un premier temps, qu’il faut prendre conscience de ce qui nous détermine pour s’en libérer, dans la mesure où, sans conscience, il n’y a pas de possibilité de maîtrise de soi, donc de libération.
  • Ainsi, il semble que la seule perspective de libération réside dans la prise de conscience, sans qu’il s’agisse pour autant de devenir libre.
  • Enfin, nous montrerons qu’en ce sens, la prise de conscience ne nous donne que le sentiment d’une liberté illusoire. La seule possibilité de libération, dès lors, réside dans un effort pour connaître ce qui nous détermine.

Éviter les erreurs

L’erreur possible, sur ce sujet, serait de ne pas en repérer le présupposé : on ne nous demande pas s’il faut prendre conscience de ce qui nous détermine pour s’en libérer mais, plus précisément, si cette prise de conscience est suffisante pour cela. Autrement dit, le sujet considère comme acquis que la prise de conscience fait partie des conditions de possibilité de la libération. S’il est possible, à la fin du devoir, de remettre en cause ce présupposé, il ne faut cependant pas faire de cette remise en cause le cœur du devoir.

Corrigé

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Introduction

Se demander si la prise de conscience est la condition suffisante de notre libération à l’égard de ce qui nous détermine, c’est se demander si la prise de conscience est immédiatement libératrice, ou si elle n’est qu’une condition parmi d’autres de notre libération.

A priori, on aurait tendance à se dire qu’il est impossible de se libérer de ce qui nous détermine si nous n’en avons pas conscience. Mais si la prise de conscience est une condition de notre libération, comme le sujet le présuppose, est-elle la seule ?

Étymologiquement, « conscience » vient du latin cum scientia, qui signifie : avec savoir, accompagné de savoir. La conscience est la faculté proprement humaine de ne pas seulement agir, penser, parler, mais, en même temps, de savoir que l’on agit, que l’on pense ou que l’on parle. Prendre conscience, c’est donc saisir par la conscience, c’est-à-dire s’apercevoir d’une chose, sans être entièrement immergé dans l’action – c’est, en d’autres termes, avoir la possibilité de se maîtriser.

Ce qui nous détermine, c’est ce qui nous incline à faire une chose plutôt qu’une autre, sans avoir l’impression d’y être contraint. Se libérer, c’est se défaire d’une contrainte, de ce qui pèse sur nous indépendamment de notre volonté.

La question est donc de savoir s’il suffit de prendre conscience de ce qui nous incline à faire ou à penser une chose plutôt qu’une autre pour être libéré de ce qui pèse ainsi sur nous. Accéder à la conscience de ce qui nous pousse à faire une chose, est-ce immédiatement s’en libérer ? Et s’il ne s’agit pas d’une condition suffisante de la libération, quelles autres ­conditions sont nécessaires ?

On pourra démontrer, dans un premier temps, qu’il faut prendre conscience de ce qui nous détermine pour s’en libérer, dans la mesure où, sans ­conscience, il n’y a pas de possibilité de maîtrise de soi, donc de libération. Ainsi, il semble que la seule perspective de libération réside dans la prise de ­conscience, sans qu’il s’agisse pour autant de devenir libre. Enfin, nous montrerons qu’en ce sens, la prise de conscience ne nous donne que le sentiment d’une liberté illusoire. La seule possibilité de libération, dès lors, réside dans un effort pour connaître ce qui nous détermine.

1. Il suffit de prendre conscience 
de ce qui nous détermine pour nous en libérer

A. La conscience est la faculté qui rend possible une maîtrise de soi

Dans un premier temps, on peut considérer que la prise de conscience est en soi libératrice, puisqu’il faut entendre la prise de conscience au sens fort : prendre conscience signifie saisir par la conscience, autrement dit avoir prise sur un phénomène qui jusque-là se dérobait à nous. La ­conscience est donc cette faculté de se reprendre en mains par laquelle nous accédons à un savoir qui fait de nous des sujets actifs, et non plus des êtres passifs, sur lesquels pèsent des déterminations qu’ils ignorent et ne peuvent donc maîtriser.

B. La prise de conscience est immédiatement libératrice

Ainsi, l’accès à la conscience d’un souvenir, jusqu’alors refoulé et pesant sur nos conduites sans que nous le sachions, est libérateur. C’est là l’hypothèse sur laquelle repose la cure analytique telle que la définit Sigmund Freud. Une névrose produite par le refoulement d’un souvenir dans l’inconscient, autrement dit dans cette partie du psychisme qui échappe précisément au contrôle de la conscience, ne peut être soignée que par la cure, qui vise à faire émerger, par les processus du langage et par l’analyse des manifestations de l’inconscient, le souvenir enfoui. En d’autres termes, la cure analytique vise à faire émerger ce souvenir traumatisant que notre psychisme a refoulé dans notre inconscient, afin de lui donner une deuxième chance de s’intégrer de façon pacifique à notre ­conscience, qui doit alors apprendre à l’apprivoiser. C’est bien la prise de conscience, alors, qui libère.

Mais si la conscience apparaît ainsi comme la faculté sans laquelle il est impossible de savoir, et donc d’agir sur ce qui nous détermine, peut-on dire, pour autant, que prendre conscience de ce qui motive secrètement nos actions, nos pensées, suffit à nous en libérer ?

2. Il ne suffit pas de prendre conscience 
de ce qui nous détermine pour nous en libérer

A. La conscience produit en nous des illusions

Tout d’abord, il est possible de remettre en cause ce caractère libérateur de la prise de conscience, dans la mesure où celle-ci n’offre jamais qu’un regard très partiel sur ce qui est à l’origine de nos pensées et actions. Dans La Lettre au très savant G. Schuller, Spinoza remet ainsi en cause ce pouvoir libérateur de la conscience, en nous demandant d’imaginer une pierre que l’on aurait lancée et qui, durant son vol, prendrait conscience qu’elle vole. Loin de celui qui l’a lancée, se sentant en mouvement, que penserait-elle alors ? Ayant conscience qu’elle vole, mais sa conscience ne s’étendant pas jusqu’aux raisons qui l’ont déterminée à voler (elle ne peut voir celui qui l’a lancée), la pierre en conclurait, dit Spinoza, que si elle vole, et que rien ne l’y détermine, c’est donc qu’elle veut voler. Autrement dit, la conscience, loin d’être une faculté immédiatement émancipatrice, nous enferme dans des illusions, puisque l’homme qui se croit libre à l’égard de toute détermination est en réalité comparable à cette pierre qui vole et qui, ne voyant rien qui puisse être à l’origine de son mouvement, se croit libre.

B. La prise de conscience, pour nous libérer, devrait être totale

Ce que démontre ainsi Spinoza, c’est que la conscience, du fait de son caractère limité et partiel – elle nous montre ce que nous faisons, mais ne s’étend pas jusqu’aux causes de ce qui nous fait agir – n’est pas en soi une faculté libératrice. En réalité, on ne prend jamais conscience de ce qui nous détermine réellement et, de ce fait, nous croyons être déterminés par notre propre volonté. En ce sens, on peut dire qu’il ne suffit pas de prendre conscience de ce qui nous détermine pour nous en libérer, dans la mesure où cette prise de conscience est nécessairement faussée, et ne fait que nous empêcher de nous libérer, en nous faisant croire que nous sommes déjà libres.

Mais alors, s’il nous est impossible d’avoir accès à ce qui est à l’origine de nos pensées et actions, si nous ne savons jamais par quoi nous sommes déterminés, n’avons-nous aucun espoir de nous libérer ?

3. Se libérer de ce qui nous détermine 
suppose un effort de connaissance

En réalité, explique Spinoza, si la conscience n’est pas une faculté émancipatrice, si elle ne nous rend pas libres mais nous enferme dans l’illusion de l’être – qu’elle nous fait croire que rien d’autre que notre volonté n’est à l’origine de ce que nous faisons ou pensons –, s’il ne nous est pas possible, donc, d’être libres, il est pourtant possible de se libérer. Mais cette libération n’est pas tant rendue possible par la prise de conscience que par un effort de connaissance. Il s’agit alors d’admettre que nous sommes déterminés, dans nos goûts, nos idées, nos actions, et de nous efforcer de connaître ce qui nous détermine. Ceci ne nous rend pas libres pour autant : car cet effort doit être continuel, et il s’agit donc de s’affranchir en premier lieu de l’aveuglement dans lequel nous sommes quand nous croyons que rien ne nous détermine. Autrement dit, parce que la prise de conscience est insuffisante, il nous est seulement possible de nous libérer de l’ignorance.

Conclusion

En définitive, on peut dire qu’il ne suffit pas de prendre conscience de ce qui nous détermine pour nous en libérer, dans la mesure où, si la conscience peut apparaître comme une condition de notre libération, elle est aussi ce qui nous enferme dans une ignorance rassurante qui nous conduit pourtant à subir nos déterminations. Mais si la conscience ne nous rend pas libres, la connaissance nous libère : dès lors que nous nous savons déterminés, il nous est possible d’examiner ce qui nous détermine afin de ne plus être passifs par rapport à ces déterminations qui pèsent sur nos actions.