Suis-je ce que mon passé a fait de moi ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : L'existence et le temps
Type : Dissertation | Année : 2015 | Académie : France métropolitaine


France métropolitaine • Juin 2015

dissertation • Série L

Suis-je ce que mon passé a fait de moi ?

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

Suis-je… ?

La question interroge l’identité (savoir et être ce qu’on est) du sujet de la connaissance (pouvoir de déterminer) et sujet de l’action (pouvoir de s’autodéterminer).

Ce que mon passé a fait

Ici on touche à la dimension temporelle de l’homme, à son histoire qui le marque par le biais de sa mémoire qui a contribué à sa formation.

Moi

Le « moi » désigne ce que je suis et que j’ai conscience d’être de manière stable. On peut distinguer le moi empirique, celui dont je fais l’expérience, du moi transcendantal, représentation unique du sujet, condition de possibilité de toute connaissance.

Dégager la problématique du sujet et construire un plan

La problématique

Qui suis-je ? Je suis un être qui évolue dans le temps de manière inexorable, de ma naissance à ma mort. Je porte en moi le poids du passé. Est-ce à dire qu’il conditionne nécessairement mon avenir ?

Si je ne suis que le résultat de mon passé, il n’y a plus de place pour ma liberté, je suis entièrement déterminé. Mais si je ne suis pas le fruit de mon histoire, qui suis-je et surtout comment savoir que je ne suis pas dans l’illusion d’un libre arbitre qui ferait table rase du passé ?

Le plan

Il faudra d’abord envisager en quoi le passé est constitutif de l’identité humaine, puis ensuite souligner le problème que cela pose : le passé m’empêche-t-il d’être libre ?

Enfin dans une dernière partie, on tentera de concilier la dimension nécessairement temporelle de l’homme avec l’exigence de liberté qui fait de lui un sujet à part entière.

Éviter les erreurs

Le sujet semble se référer a priori aux chapitres « l’existence et le temps » et « l’histoire », mais il faut surtout prendre garde à son articulation avec la question de l’identité et son rapport à la liberté. Il s’agit donc d’interroger en priorité le déterminisme, faute de quoi on manque les enjeux du sujet.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Conseil

L’introduction peut se faire en trois parties : accroche et énoncé du sujet, problématisation, plan.

L’homme se définit comme un être en devenir, un être dont l’existence est marquée par la temporalité. Son identité se construit à partir de son histoire qu’il garde en mémoire. Peut-on dire pour autant que je suis ce que le passé a fait de moi ?

Il est clair que je porte en moi une somme d’événements et de connaissances dont je suis le résultat. Est-ce à dire que ce passé, qui me détermine, a un poids si grand qu’il conditionne toute ma vie et m’empêche d’être libre ? Mais à l’opposé, si je ne suis pas ce que mon passé a fait de moi, comment rendre compte de ma responsabilité, c’est-à-dire comment expliquer que ce que j’étais hier et ce que je suis aujourd’hui forment une seule et même personne ?

On établira, dans un premier temps, en quoi je suis nécessairement un être historique et temporel. On se demandera alors dans quelle mesure ce poids est déterminant et constitue une menace à ma liberté, pour montrer enfin que c’est la compréhension et l’acceptation de ce passé qui pourraient m’en libérer.

1. Je suis nécessairement un être historique et temporel

A. La multiplicité des « mois » empiriques

Répondre à la question « qui suis-je ? » pose une véritable difficulté car je me perçois comme un être multiple. Mon « moi empirique », c’est-à-dire ce moi conscient dont je fais l’expérience, apparaît de différentes manières, parfois contradictoires.

D’abord est-ce que je me définis par mon corps, par mon esprit, par les deux ? Et de quelle nature est leur union ? Ensuite, je peux avoir différentes facettes de moi-même selon ma fonction sociale, mes activités personnelles, ma vie privée et familiale. Je suis moi-même traversé par des contradictions, entre des désirs différents, entre mes désirs et ma volonté raisonnable par exemple. Enfin même si j’ai changé et que je ne me reconnais plus dans mes actions passées, c’est bien toujours moi qui reste la même personne dans le passé, le présent et le futur.

B. Le principe d’identité

Attention

On a posé, au terme de ces deux premiers paragraphes, la distinction problématique entre un « moi » empirique multiple et l’exigence d’unité du même sujet qui doit être la condition de toute connaissance possible, le « moi » transcendantal.

Il faut bien pourtant que ce « je », qui se dit de plusieurs manières, soit toujours le même. Je suis le sujet de ma connaissance, c’est-à-dire un être capable de faire le lien d’abord entre le début et la fin d’une phrase énoncée afin de la comprendre et ensuite plus généralement, de faire la synthèse entre mes représentations passées, présentes et futures. Je suis capable de penser, juger, grâce à la permanence de ma conscience.

Cette conscience est constitutive du sujet selon Kant et elle apparaît avec la possibilité langagière de dire « je ». Ce « je », qui accompagne ensuite toutes mes représentations et qui est la condition, est le « moi transcendantal ». Le moment où l’enfant dit « je » pour la première fois marque l’affirmation de son identité. L’identité s’appuie sur trois principes : l’unité (je suis un seul et même être à l’origine de mes représentations), l’unicité (je suis différent des autres) et l’ipséité (je demeure le même à travers le temps).

C. L’histoire collective

Si je suis capable de produire un jugement, ma conscience peut également juger mes propres activités, je peux ainsi m’autodéterminer. Je suis aussi le sujet de mon action. Il en va de ma responsabilité morale et juridique. Si l’on peut me louer ou me blâmer, c’est parce que je suis la même personne qui a pu faire des actes dans le passé et que l’on juge dans le présent. Le passé se présente donc comme un poids que je ne peux nier. Mon être se confond avec mon histoire dont je suis le résultat, et cela sur le plan individuel mais aussi collectif dans la mesure où les peuples se caractérisent aussi par leur passé. Le devoir de mémoire, en ce sens, réactive cette conscience collective. Mais si je suis ce que le passé a fait de moi, si mon histoire détermine ce que je suis et donc ce que je fais, ai-je vraiment le choix de mes actions à venir ? Mon passé est-il un poids qui menace ma liberté ?

2. Mais suis-je entièrement déterminé par mon passé ?

A. Le déterminisme psychologique

L’homme se distingue de l’animal par son esprit. Si sa conscience marque sa possibilité de juger et de se juger et donc d’agir, il n’a cependant pas accès à une compréhension totale de lui-même. Il reste de l’inconnu en lui, une partie inconsciente et pourtant active dans son psychisme, comme en témoignent les rêves, les actes manqués, les névroses.

Pour Freud, l’homme est le résultat d’une histoire individuelle marquée dès la naissance par le type de relation qu’il entretient avec ses parents, formant ainsi le « complexe d’Œdipe ». Son passé est inscrit dans son inconscient qui agit en tant que faculté autonome, échappant ainsi à toute tentative consciente de le maîtriser. Ce déterminisme psychologique fait du passé un poids qui rend problématique la possibilité d’être libre, d’agir selon une volonté consciente et autonome.

B. Le déterminisme social

Non seulement dans sa dimension individuelle mais aussi sociale, l’homme est déterminé par le milieu duquel il est issu. Le sociologue Émile Durkheim établit la primauté de la société sur les comportements individuels. Ce qui semble être le fruit d’une décision personnelle serait en réalité le résultat d’une appartenance à telle ou telle classe sociale. Même le suicide, qui apparaît comme un acte individuel par excellence, peut être analysé selon l’origine familiale, professionnelle ou encore géographique.

C. L’oubli du passé

Attention

Avec ce paragraphe, il ne s’agit pas d’apporter une troisième sorte de déterminisme, mais de montrer que ce déterminisme est un poids pour l’homme.

Serais-je alors prisonnier de mon passé ? N’y a-t-il pas de possibilité de changer ce que je suis ? Ma mémoire, qui cimente les différents éléments de mon histoire, n’est-elle pas un peu trop lourde à porter ? Nietzsche répond par la méfiance et la nécessité d’oublier certains souvenirs trop pesants afin de pouvoir avancer. Vivre avec la conscience d’un passé trop chargé peut se révéler mortifère.

Mais comment se libérer de ce passé ? Est-ce même possible ?

3. Je suis ce que je fais de mon passé

A. La conscience comme durée

Affirmer que je suis ce que le passé a fait de moi, c’est me considérer comme une somme d’événements inscrits dans le temps conçu comme succession d’instants distincts. Or, les éléments de ma conscience s’interpénètrent les uns les autres. La vision scientifique qui spatialise le temps marque pour Bergson la vraie nature de la conscience : elle est durée. La conscience certes garde en mémoire les éléments du passé, mais en même temps elle me permet de me projeter dans l’avenir. Elle est comme « un pont jeté entre le passé et l’avenir », selon L’Énergie spirituelle. Je porte donc mon passé mais je m’en sers pour agir sur le futur, faire des choix et exercer ma liberté.

B. La liberté absolue

À chaque instant, j’existe et je peux me redéfinir. Mon essence n’est pas figée à tout jamais puisque je suis un être en devenir. Ainsi l’existentialisme de Sartre rend compte d’une liberté totale de l’homme en qui « l’existence précède l’essence ». Je peux à chaque instant me redéfinir, ou choisir de rester comme je suis. Il n’y a pas de nature humaine. Croire le contraire et se dire condamné à rester tel que le passé nous a fait est de la mauvaise foi, on a toujours le choix, même si bien sûr on se trouve déjà dans une certaine situation. On peut agir librement en se servant du déterminisme : on « fait », au lieu « d’être fait ».

C. La psychanalyse comme compréhension du passé

Attention

Avec une même référence à l’inconscient freudien, on peut poser le problème (du déterminisme psychologique en 2. A.) et le résoudre (avec l’exercice de la psychanalyse en 3. C.)

Même l’action déterminante d’un inconscient psychique ne m’enferme pas dans mon passé. En effet, la psychanalyse prétend redonner à l’homme les possibilités de se comprendre en acceptant d’abord le rôle déterminant de ce passé, de cette histoire constitutive pour mieux la transformer et rendre compatible mon principe de plaisir avec le principe de réalité. Pour Ricœur, la psychanalyse est la condition d’une liberté retrouvée. Il s’agit de comprendre le passé pour s’en libérer.

Conclusion

Je suis un être temporel et à ce titre je suis, sur le plan individuel et collectif, ce que le passé a fait de moi. Mais une telle affirmation pose le problème de ma détermination exclusive par ce passé qui m’empêcherait d’agir librement. Si le passé peut être un poids, il peut aussi constituer un tremplin à partir du moment où on s’en libère. Je deviens alors ce que je fais de mon passé.