Texte d'Alain, Études

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES - Tle L - Tle S | Thème(s) : La conscience
Type : Explication de texte | Année : 2011 | Académie : Polynésie

Alain



Document

 


 Expliquer le texte suivant :

« Il est assez évident que l'idée du Moi se forme corrélativement à l'idée des autres ; que l'opposition la modifie tout autant que l'imitation ; que le langage, le nom propre, les jugements, les sentences, tout le bruit propre à la famille, y ont une puissance décisive ; qu'enfin c'est des autres que nous tenons la première connaissance de nous-mêmes. Quelle application de tous pour me rappeler à moi-même, pour m'incorporer mes actes et mes paroles, pour me raconter mes propres souvenirs ! La chronologie est toujours élaborée, discutée, -contrôlée en commun ; j'apprends ma propre histoire ; tout ce qui est rêverie ou rêve est d'abord énergiquement nié par le bavardage quotidien ; ainsi mes premiers pas dans la connaissance de moi-même sont les plus assurés de tous. Aussi cette idée de moi individu, lié à d'autres, distinct des autres, connu par eux et jugé par eux comme je les connais et les juge, tient fortement tout mon être ; la conscience intime y trouve sa forme et son modèle ; ce n'est point une fiction de roman ; je suis toujours pour moi un être fait de l'opinion autour de moi ; cela ne m'est pas étranger ; c'est en moi ; l'existence sociale me tient par l'intérieur ; et, si l'on ne veut pas manquer une idée importante, il faut définir l'honneur comme le sentiment intérieur des sanctions extérieures. »

Alain, Études.

La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.


     LES CLÉS DU SUJET  

Dégager la problématique du texte

Ce texte a pour fonction de nous faire réfléchir sur l'origine et les modes de formation de l'idée du Moi dont la familiarité masque des difficultés. Qu'y a-t-il en apparence de plus simple que ce mot de trois lettres que nous employons tous les jours ? Lorsque nous y pensons, nous sommes convaincus qu'il désigne notre singularité. Le texte va cependant problématiser cette évidence en traçant la genèse de cette idée moyennant une réflexion sur le langage. Il a d'abord fallu qu'on nous parle pour que nous puissions nous désigner. Le problème est alors le suivant. L'importance de l'intervention des autres ne conduit-elle pas à dire que ce que nous croyons avoir de plus propre est en réalité le produit d'une formation sociale ?

Repérer la structure du texte et les procédés d'argumentation

Alain argumente en attirant notre attention sur les phénomènes courants de la vie sociale dont il semble que nous percevions mal la portée. Le lecteur est ainsi amené à réfléchir à sa propre expérience. On note l'importance donnée à la dimension du langage.

Éviter les erreurs

Le texte ne présente pas de difficultés particulières de compréhension. Il faut cependant être attentif aux paradoxes qu'il soulève et que certaines phrases expriment nettement.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Combien de fois par jour employons-nous le mot « moi » ? Nous serions bien en peine de le dire tant il nous est familier. Mais si nous commençons à nous pencher sur son sens, nous découvrons que cette apparente simplicité recèle une grande complexité. Savons-nous comment se forme l'idée signifiée par ce terme ? Alain soutient qu'elle provient de l'intériorisation du milieu dans lequel nous grandissons. Nous nous représentons ce que nous sommes en fonction des discours que les autres tiennent à notre sujet. Leurs pensées modèlent notre être. Cette thèse est provocante car le moi désigne plutôt notre singularité. Devons-nous penser que ce que nous croyons être le plus intime est en réalité le produit de notre environnement immédiat ?

1. La position de la thèse

A. Origine de l'idée du Moi

Alain engage sa réflexion par une affirmation qu'il place sous le signe de l'évidence bien qu'elle soit paradoxale : « l'idée du Moi se forme corrélativement à l'idée des autres ». Or par « Moi » nous entendons plutôt ce que nous avons de singulier, d'unique, et donc d'exclusif. D'où vient la représentation que nous avons de nous-mêmes ? Cela est précisé par les relations au moyen desquelles cette représentation se constitue. Le texte parle de l'opposition et de l'imitation, et nous remarquons que ces deux attitudes sont contraires. Chacun doit s'opposer à son entourage pour affirmer sa singularité. Ce mouvement est nécessaire, sans quoi nous tombons dans des attitudes fusionnelles qui oppriment la liberté et l'épanouissement de soi. Mais l'imitation est aussi indispensable car sans elle l'individu ne peut se réaliser. L'enfant imite forcément son entourage, il en acquiert les convictions, les modes de comportement car c'est ainsi qu'il entre dans la vie sociale. L'idée du Moi est donc le produit complexe de deux mouvements opposés, mais complémentaires.

B. Le milieu de l'imitation

La suite du texte donne la priorité à l'imitation puisqu'il faut montrer l'étendue du pouvoir des autres. Alain expose les moyens par lesquels ce phénomène s'impose à nous. L'importance du langage apparaît à travers « le nom propre, les jugements, les sentences ». En effet, c'est en apprenant à parler que nous pouvons définir et assimiler les codes de notre culture. Le langage nous ouvre l'accès au monde humain en nous introduisant dans l'univers du sens. Ici, le Moi est encore passif car il commence seulement à exister. Il est vrai que nous ne pouvons prendre la parole qu'après que notre entourage nous a parlé. Nous nous identifions à travers le nom que d'autres nous ont donné, nous sommes sensibles à ce qu'ils disent de nous, à leurs catégorisations et à leurs évaluations.

2. La connaissance de soi

A. La découverte de soi

Le texte progresse en mettant l'accent sur « la première connaissance de nous-mêmes ». Ainsi se développe la thèse qui fait de l'idée du Moi le résultat d'un mouvement d'intériorisation du milieu extérieur. Alain insiste sur le poids de la présence d'autrui en disant que je suis sans cesse rappelé à moi-même. Cette expression signifie que les autres me constituent comme le sujet de « mes actes et mes paroles ». Je n'existe vraiment qu'en tant que reconnu comme un être responsable, capable d'être tenu pour l'auteur de sa conduite. Or ce statut essentiel à la qualité d'homme est dû au fait que les autres nous le disent, et par là nous habituent à le penser. Il en va de même à l'égard de notre histoire. Nul ne se souvient de ses toutes premières années. Elles ne deviennent nôtres qu'à travers le récit de nos parents. Le paradoxe doit être souligné. Ce que j'ai de plus propre, à savoir mon histoire singulière, m'est enseigné par mes proches.

B. Le sens du réel

Cet apprentissage a une importance fondamentale. Je ne découvre pas seulement ce que fut ma vie à ses débuts, j'exerce mon jugement en distinguant entre mes pensées. Seul, je ne pourrais savoir si je divague ou si mes pensées correspondent au réel. Alain souligne la vertu du « bavardage quotidien » grâce auquel mon esprit apprend à classer les événements. La rêverie et le rêve sont plaisants car ils procèdent par associations libres, mais on peut s'y égarer en finissant par croire à nos propres souhaits. Heureusement que les autres, par leurs discours, nous permettent de ne pas confondre le réel et l'imaginaire. Les dates et les lieux sont contrôlés, recoupés, et le nombre d'avis concordants fait autorité. Sans doute tout cela reste une affaire de croyance puisque nos souvenirs ne nous permettent pas de nous approprier directement nos premiers moments, mais le nombre reste un principe plus sûr que nos désirs personnels. Alain peut ainsi avancer un nouveau paradoxe. La connaissance de soi n'est jamais plus assurée que lorsqu'elle dépend des avis d'autrui.

3. Le Moi et la société

A. Conscience et idée

La dernière partie déploie tout le sens de la thèse en indiquant tout d'abord que nous faisons à l'égard des autres ce qu'ils font envers nous. La vie sociale est un vaste système d'actions réciproques entre individus, tous uniques mais tous liés par des sentiments ou des intérêts. Il apparaît ensuite que l'idée du moi n'est pas une simple représentation, une pensée abstraite ou superficielle, mais qu'elle imprègne « fortement tout mon être. » Alain fait cependant une place à « la conscience intime ». Cette différence est subtile. Nous avons vu que l'idée est une image que chacun forme à partir de ce que les autres disent de lui. Cette représentation est notamment produite par le fait de se nommer et de reproduire les discours des autres à notre sujet. Elle fonctionne donc comme une forme générale à l'intérieur de laquelle nous nous insérons. Mais cela ne constitue pas toute notre intériorité. Il existe aussi un for intérieur, un domaine où parle la voix de la conscience. Seulement, cette voix a dû elle aussi apprendre à parler, et elle n'a pu le faire qu'en empruntant la langue que notre société lui a enseignée. Le texte est ici ambigu. Alain veut-il dire que toute notre vie intérieure n'est qu'une vie sociale intériorisée ? Cela semble être le cas, mais alors pourquoi dire que la conscience y « trouve sa forme et son modèle ». Cette phrase sous-entend qu'elle leur préexiste, ce qui maintient la possibilité d'une différence et donc, peut-être, d'une opposition future.

B. La pression sociale

La fin du passage ne conforte pas cette dernière hypothèse. L'existence sociale n'est pas un vêtement que je pourrais retirer à ma guise. Elle « me tient par l'intérieur ». Cette pensée est proche des analyses de Durkheim, qui parle de « fait social » pour désigner le poids des représentations collectives dans la formation de mon intériorité. L'exemple de l'honneur est révélateur. Il semble que ce sentiment vienne du plus profond de mon être, mais Alain le conçoit comme une façon de réagir à la morale collective. Le sens de l'obligation n'est pas inné. Nous agissons en fonction de l'estime publique. Nous recherchons son approbation et fuyons son blâme. Voilà pourquoi il n'est pas déraisonnable de donner à l'opinion une telle valeur. Notre moi n'est pas une fiction comme le serait la construction d'un romancier, mais une identité sociale qui nous insère dans le réel. La société est « en moi ». Est-ce dire que le moi est intégralement social ? N'oublions pas qu'il se forme aussi en s'opposant.

Conclusion

Ce texte a mis en lumière l'existence d'un paradoxe troublant. Ce que nous pensons être le plus personnel est constitué par la façon dont nous intériorisons les discours et les conduites des autres. Chaque individu commence son existence dans une situation de dépendance totale à l'égard de son environnement, et ce point ne manque pas d'inquiéter. Ne sommes-nous que les produits de notre milieu ? Si tel était le cas on ne s'expliquerait pas que les sociétés aient pu se transformer et des idées nouvelles apparaître. Éduquer revient-il à transmettre nos préjugés ? Il ne s'agit pas de nier l'importance des faits sociaux, mais on pourrait se demander si tout en moi est social.