Texte d'Anselme, De la concorde

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES | Thème(s) : La liberté
Type : Explication de texte | Année : 2013 | Académie : France métropolitaine
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Anselme

La liberté

La morale

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France métropolitaine • Juin 2013

explication de texte • Série ES

> Expliquer le texte suivant :

Prenons maintenant un exemple où apparaissent une volonté droite, c’est-à-dire juste, la liberté du choix et le choix lui-même ; et aussi la façon dont la volonté droite, tentée d’abandonner la rectitude, la conserve par un libre choix. Quelqu’un veut du fond du cœur servir la vérité parce qu’il comprend qu’il est droit d’aimer la vérité. Cette personne a, certes, la volonté droite et la rectitude de la volonté ; mais la volonté est une chose, la rectitude qui la rend droite en est une autre. Arrive une autre personne la menaçant de mort si elle ne ment. Voyons maintenant le choix qui se présente de sacrifier la vie pour la rectitude de la volonté ou la rectitude pour la vie. Ce choix, qu’on peut aussi appeler jugement, est libre, puisque la raison qui perçoit la rectitude enseigne que cette rectitude doit être observée par amour de la rectitude elle-même, que tout ce qui est allégué pour son abandon doit être méprisé et que c’est à la volonté de repousser et de choisir selon les données de l’intelligence rationnelle ; c’est dans ce but principalement, en effet, qu’ont été données à la créature raisonnable la volonté et la raison. C’est pourquoi ce choix de la volonté pour abandonner cette rectitude n’est soumis à aucune nécessité bien qu’il soit combattu par la difficulté née de la pensée de la mort. Quoiqu’il soit nécessaire, en effet d’abandonner soit la vie, soit la rectitude, aucune nécessité ne détermine cependant ce qui est conservé ou abandonné. La seule volonté détermine ici ce qui est gardé et la force de la nécessité ne fait rien là où le seul choix de la volonté opère.

Anselme, De la concorde (xiie siècle).

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Dégager la problématique du texte

La problématique concerne la liberté de la volonté. La volonté a toujours la liberté de choisir quelles que soient les circonstances. « La force de la nécessité » ne peut rien contre la liberté de juger et de préférer un parti à un autre. Comment justifier cette affirmation que l’expérience paraît démentir ?

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

  • Le texte est construit en trois parties. La première (jusqu’à « si elle ne ment ») emploie un exemple pour montrer que la volonté est confrontée à la possibilité de rester droite ou de dévier. La deuxième (jusqu’à « la volonté et la raison ») introduit le rôle de la raison pour mieux cerner la nature de la volonté. La relation entre ces deux facultés permet à Anselme d’en déduire, en conclusion, que le choix de la volonté est toujours libre malgré l’existence de pressions extérieures.
  • Anselme commence par un exemple pour rendre son idée accessible. La suite procède à des distinctions conceptuelles (volonté et raison), (volonté et nécessité). La complexité de la volonté est soulignée par l’idée de rectitude qui est une qualité particulière.

Éviter les erreurs

Le texte présente, sans le nommer, le concept désormais classique de libre-arbitre. On peut toutefois se tromper si on survole le raisonnement. Il ne faut pas méconnaître le rôle de la raison, bien définir la nécessité, et être sensible aux distinctions fines comme celle entre volonté et « rectitude ».

Corrigé

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Introduction

Ce texte d’Anselme soutient que la volonté est libre même si des contraintes existent. Comment justifier cette thèse ? Anselme concentre son argumentation sur le thème du choix. Nous ne décidons pas des circonstances, nous les subissons même parfois, mais l’acte de choisir entre des possibles reste hors de toute pression. Dès lors, nous sommes responsables du bien et du mal que nous faisons. Il s’agit donc d’établir une vérité sur un plan théorique et de montrer ses implications sur un plan moral ou pratique.

1. La fonction de l’exemple

A. La rectitude de la volonté

Le texte commence par une triple différence. La volonté peut être droite, libre dans ses choix, et il faut tenir compte de la nature du choix. Nous voyons que la volonté est une notion complexe. La droiture est une qualité morale, elle désigne une disposition constante à agir selon le bien, à servir de justes causes. Mais la volonté peut être « tentée » de quitter le chemin de la vertu. Ce verbe a un sens religieux, il renvoie à la séduction du mal. Il en résulte que la valeur morale est acquise par un effort et qu’elle peut être perdue. Il s’agit alors de prouver que, face à la tentation, nous résistons par un « libre choix ».

B. Liberté et rectitude

Supposons un homme résolu à toujours servir la cause de la vérité car il sait qu’aimer la vérité est juste. Cet amour est le mobile de son devoir. Imaginons maintenant que cet homme soit menacé de mort au cas où il ne mentirait pas. Que choisira-t-il de faire ? Cet exemple permet de soutenir que « la volonté est une chose, la rectitude qui la rend droite en est une autre. » La rectitude est donc issue d’une décision volontaire. C’est une qualité que la volonté se donne. Ceci signifie que la volonté peut refuser d’être droite. Elle est libre de choisir entre mentir ou dire vrai.

2 L’analyse du choix

A. Le rôle de la raison

Anselme examine la question du choix. Il veut établir que le jugement est libre. La personne est placée devant une alternative radicale. Rester droite et mourir ou trahir son devoir et conserver la vie. Elle apparaît donc fortement contrainte par les circonstances.

Mais Anselme parle de liberté de choisir l’un ou l’autre parti et il appuie son raisonnement sur le rôle de la raison dont la fonction est capitale. La raison fait savoir à la volonté où est le droit chemin et elle lui donne pour mission de s’engager dans cette voie. C’est une faculté théorique nommée aussi « l’intelligence » dont l’objectif est d’inciter la volonté à adopter une certaine conduite. Sans la raison la volonté serait aveugle, incapable de distinguer le bon parti du mauvais.

B. Le devoir de l’homme

La raison « enseigne » qu’il faut être juste « par amour de la rectitude elle-même ». Le devoir ne doit pas être fait en vue d’avantages extérieurs mais par amour du devoir et du bien. Cet aspect moral est renforcé par une considération sur le statut de l’homme qui est une « créature raisonnable ». L’argument d’Anselme est finaliste. La présence de la volonté et de la raison ne peut être le fruit du hasard. Ces deux famille ont été données à l’homme pour qu’il en fasse toujours le meilleur usage possible.

L’auteur de ce don est Dieu qui a créé l’homme en lui assignant une fin. L’idée de devoir en est précisée. L’homme doit être digne des pouvoirs que Dieu lui a donnés. C’est sa responsabilité.

3 La liberté du choix

A. Liberté et volonté

Nous avons vu que la raison présentait à la volonté les options en présence tout en lui enseignant l’amour de la droiture. Mais la raison ne détermine pas la volonté à qui il revient de « repousser et de choisir selon les données de l’intelligence rationnelle ». La volonté est une faculté pratique qui reste libre même à l’égard de la raison. Quant à la menace de mort il est clair qu’elle nous incline à vouloir mentir mais ce sentiment de frayeur n’est pas non plus déterminant. Le fait que l’individu se demande ce qu’il doit faire est une preuve de sa liberté.

B. Liberté et nécessité

La liberté s’oppose ainsi à la nécessité, c’est-à-dire à ce qui est inéluctable. La seule nécessité qu’Anselme reconnaisse est celle de sacrifier un des partis. Mentira-on ou restera-t-on honnête ? Toute troisième voie est bannie. Mais cette nécessité ne contraint pas la nature du choix.

Par conséquent, les circonstances inclinent sans nécessiter. La peur de la mort déclenche un penchant au mensonge qui peut être combattu et vaincu par le pouvoir de la volonté. L’homme n’agit pas poussé par des causes, comme le sont les phénomènes naturels, il choisit ce qui pour lui doit être le motif le plus important.

Le jugement est libre car fondamentalement indépendant à l’égard de toute pression. C’est la définition du libre-arbitre.

Conclusion

Nous avons vu comment Anselme argumente pour justifier sa thèse. Le libre-arbitre sera un des concepts essentiels de la pensée cartésienne et Spinoza le critiquera vivement ; il reprochera au libre-arbitre d’être une illusion due en une surestimation des pouvoirs de la conscience. Ce texte a donc eu une postérité immense.