Texte d'A. de Musset, On ne badine pas avec l'amour

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re L - 1re S | Thème(s) : Le commentaire littéraire - Le théâtre, texte et représentation
Type : Commentaire littéraire | Année : 2012 | Académie : Hors Académie

La mise en abyme

 Commentaire

 Vous ferez le commentaire des lignes 10 à 42 du texte de Musset.

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     LES CLÉS DU SUJET  

Trouver les idées directrices

Faites la « définition » du texte et dégagez-en des axes de lecture.

Scène dialoguée (genre) de drame romantique (mouvement littéraire) qui argumente (type de texte) sur l'amour et la religion (thèmes), lyrique, par endroits didactique ou pathétique (registres), qui comporte une mise en scène habile et persuasive et un double jeu, qui fait le blâme (type de texte) indirect d'un personnage et de la religion, pour émouvoir, créer le suspense et dévoiler les personnages (buts).

Pistes de recherche

Première piste : une mise en scène et un jeu théâtral destinés à impressionner une jeune paysanne

  • Travaillez sur les moyens utilisés par Perdican pour faire croire à Rosette qu'il l'aime. Analysez la mise en scène de Perdican.

  • Montrez qu'il s'adresse surtout aux sensations et aux sentiments de la jeune paysanne.

  • Cherchez en quoi sa stratégie est bien en accord avec l'identité et la personnalité de Rosette.

Deuxième piste : l'habileté stratégique d'un jeune lettré romantique, le pouvoir de la parole

  • Analysez l'habileté dans le discours amoureux.

  • Montrez que Perdican manie bien les ressources du style (habileté oratoire dans les thèmes, le vocabulaire, les procédés de style, notamment les images).

  • Identifiez quels types d'arguments, quel registre il utilise.

Troisième piste : une énonciation complexe, un badinage aux effets dramatiques

  • À qui Perdican s'adresse-t-il : en apparence ? en réalité ?

  • Identifiez ce qui s'adresse à Rosette, et ce qui s'adresse à Camille.

  • Étudiez les procédés de l'implicite et repérez les phrases qui comportent des sous-entendus ou qui ont un double sens. En s'adressant à Rosette, que veut faire comprendre Perdican à Camille ? Pourquoi ?

  • Dégagez les cibles du discours de Perdican.

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

Le théâtre : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.
 

Introduction

Une scène dans laquelle un ou des personnages (se) « jouent la comédie » est un ressort dramatique efficace. Molière dans Le Malade imaginaire, Beaumarchais dans Le Barbier de Séville, Hugo dans Ruy Blas ont eu recours à ce procédé, que Musset reprend dans On ne badine pas avec l'amour. Perdican aime Camille, mais celle-ci, sous l'influence des religieuses qui l'ont élevée, le repousse. Pour se venger, il badine avec une jeune paysanne, Rosette, alors qu'il sait que Camille, cachée, l'entend. La tension dramatique est alors à son comble : Perdican se joue de Rosette et n'épargne pas ses efforts pour la persuader de l'aimer, mais ses paroles prennent un double sens, donnant à ce jeu une résonance pathétique.

I. Une mise en scène destinée à impressionner une jeune paysanne

Rosette a tout lieu d'être surprise de la déclaration d'amour de Perdican : un jeune noble cultivé ne saurait prêter attention à une pauvre paysanne. Perdican doit donc se montrer un fin stratège.

1. Une mise en scène ancrée dans le concret

Comme il a affaire à une jeune fille simple, Perdican entoure sa déclaration d'une mise en scène ancrée dans le concret, comme en témoignent les didascalies.

  • Il recourt au langage des objets et à des gestes symboliques. Le don de la chaîne concrétise les liens qui l'uniront à Rosette ; il s'accompagne du geste qui engage (« Il lui pose sa chaîne sur le cou ») et du vocabulaire du monde paysan (« gage » d'amour, « part de [...] vie nouvelle », « donner » son cœur). Symboliques sont aussi la « bague » (signe d'alliance) et le geste de la jeter dans l'eau (signe de rupture définitive avec Camille).

  • Les gestes au bord de la fontaine et la description de leurs effets sur l'eau sont assortis de mots à double sens (propre et figuré, concret et abstrait), chargés d'implicite mais transparents. Ils font référence à l'effacement de Camille dans le cœur de Perdican et au calme apaisant de la « vie nouvelle » avec Rosette : « regarde tout cela s'effacer », « l'eau qui s'était troublée reprend son équilibre », elle « tremble », « il n'y aura plus une ride sur ton joli visage »...

2. L'appel aux sensations et aux sentiments

Rosette n'est pas une intellectuelle, ses émotions sont provoquées par des impressions sensorielles. C'est donc le chemin des sensations que Perdican emprunte pour mieux la persuader.

  • Aux « beaux yeux » de Rosette, il associe le vocabulaire de la vue, sous forme d'incitations à regarder (le verbe est utilisé quatre fois, toujours à l'impératif). Le verbe voir apparaît deux fois dans des interrogations pressantes (« Nous vois-tu... ? », « vois-tu... ? »), le verbe distinguer une fois ; les phénomènes à observer sont suggérés par les verbes « disparu » et « reparaissons », et les formes des « image[s] » concrétisées par l'expression « grands cercles noirs » et « ride ».

  • Perdican s'adresse aussi à la sensualité de Rosette : il insiste sur la proximité de leurs corps : « vois-tu tes beaux yeux près des miens, ta main dans la mienne », « tes bras enlacés dans les miens », « te voilà [...] dans les bras d'un jeune homme ».

  • Il s'adresse d'autre part aux sentiments de Rosette et non plus à ses seules sensations : il évoque les « beaux jours passés », « la vie qui n'est plus », pour susciter en elle la nostalgie de leur enfance.

  • Enfin, il tire parti du fait que Rosette vit au contact de la nature : il évoque poétiquement l'eau, le vent, la pluie du matin, le soleil, les feuilles, la lumière et le ciel, qui résonnent à l'unisson de leur amour. Comment la jeune fille ne se laisserait-elle pas gagner par ce chant d'amour universel ?

II. L'habileté stratégique d'un jeune lettré romantique

Ces stratégies sont soutenues par un art consommé de l'usage de la parole. Les arguments que Perdican avance sont d'autant plus persuasifs qu'ils sont exprimés à la fois avec le lyrisme d'un amoureux romantique et avec le ton didactique d'un jeune étudiant cultivé.

1. Des arguments qui jouent sur les sentiments

Un éloge en forme de « blason »

  • Le blason repose sur une description (physique et morale) valorisante de la personne aimée, détaillée par petites touches. Dans la scène, Perdican valorise Rosette en la flattant pour mieux obtenir son consentement. Après avoir rappelé sa singularité par l'anaphore de « toi seule... », intensifiée par la précision « au monde », il loue ses « beaux yeux », son « joli visage », sa « jeunesse », et résume sa séduction par un groupe binaire vigoureux : « te voilà jeune et belle... »

  • À ses attraits physiques répondent des qualités morales : Perdican souligne sa pureté dans une métaphore saisissante : « On n'a pas flétri ta jeunesse ? On n'a pas infiltré dans ton sang vermeil les restes d'un sang affadi ? »

L'affirmation de la supériorité de Rosette : la comparaison

  • Perdican flatte l'orgueil de Rosette en la comparant à sa rivale et en affirmant sa supériorité sur une jeune fille d'un rang social plus élevé : c'est le mouvement qu'amorce l'expression « toi seule », référence implicite à Camille, qui devient explicite avec la mise en relief en fin de réplique de la « bague de Camille ». Par le temps des verbes (l'imparfait « c'était » et le plus-que-parfait « m'avait donnée »), Perdican relègue Camille dans un passé révolu.

  • Grâce à cette progression étudiée dans l'éloge, Perdican peut presque affirmer la supériorité que Rosette a sur lui, ce qu'il laisse entendre par sa question : « Tu veux bien de moi, n'est-ce-pas ? », qui fait de Rosette, la petite paysanne, la maîtresse de son sort, à lui, le jeune aristocrate.

2. L'habileté oratoire

Les interventions de Perdican sont rythmées par l'affirmation de son amour (« Je t'aime », « cœur », « amour »). Il ajoute en outre au procédé de la répétition du lexique amoureux toutes les ressources du lyrisme et de l'art oratoire.

  • Tout d'abord, il implique fréquemment Rosette dans son discours : par des impératifs insistants (« donne-moi... regarde... »), et par des apostrophes (« Rosette », « ma chère enfant »).

  • L'emploi des indices personnels est aussi très étudié : il rapproche souvent le je et le tu (« Je t'aime », « Tu veux bien de moi ? »), puis les fond en une 1re personne du pluriel (« notre amour », « approchons-nous », « Nous... tous les deux »...).

  • Il s'adresse à l'imagination par des personnifications qui associent la nature à leur amour (« le vent se tait », « l'eau [...] tremble encore », « de grands cercles noirs courent »). Des métonymies comme celles du « cœur » ou du « sang » disent l'être tout entier.

3. Le lyrisme romantique

  • L'exaltation lyrique se marque dans la syntaxe : Perdican multiplie les exclamations et les questions rhétoriques (« On n'a pas flétri ta jeunesse ? »), les répétitions, les anaphores (« toi seule... », « On n'a pas... on n'a pas... »).

  • Le ton va jusqu'à la ferveur religieuse quand il reprend la structure syntaxique du serment, construit sur un rythme égal, où se répondent les sonorités : « Par la lumre du ciel (7 syllabes), par le soleil que voilà (7 syllabes) ». Le rythme de la parole est parfois celui des alexandrins : « Le vent se tait ; la pluie du matin roule en perles / sur les feuilles séchées que le soleil ranime ».

  • Il peut aussi opter pour le ton didactique de celui qui sait. Lorsqu'il demande à Rosette : « Sais-tu ce que c'est que l'amour ? », il se présente implicitement comme celui qui sait, jouant alors sur l'argument d'autorité. La construction de ses répliques est étudiée : l'une d'elles (l. 26-32), sur le thème de la « leçon » d'amour, s'ouvre et se ferme sur la question : « Sais-tu ce que c'est que l'amour ? » Il prend ses exemples dans la nature et s'appuie sur la réalité observée (« Te voilà jeune et belle dans les bras d'un jeune homme »).

Toutes ces stratégies visent à persuader Rosette, c'est-à-dire à la prendre par les sentiments et l'imagination, et non à la convaincre. Perdican sait adapter sa tactique à son interlocutrice. Du reste, l'une de ses répliques (l. 26-32) consacre la victoire sur les résistances de Rosette qui, de l'interrogation pleine de surprise (l. 14), passe à l'affirmation pleine de modestie, comme le marque le double futur : « [...] monsieur le docteur je vous aimerai comme je pourrai » (l. 33).

III. L'énonciation complexe d'un badinage aux effets dramatiques

L'objectif caché de cette stratégie n'est pas la conquête de Rosette. Celle-ci n'est que le négatif de Camille dont Perdican veut se venger et à qui est destinée la majorité de ses paroles (cf. la didascalie « à haute voix, de manière que Camille l'entende »). La déclaration d'amour de Perdican a en réalité deux destinataires, dont l'une sert d'instrument pour blesser l'autre.

1. Les gestes et leur valeur symbolique

Le don de la chaîne est certes un hommage à Rosette, mais, pour Camille qui y assiste, c'est une trahison destinée à provoquer sa jalousie. De même, jeter la bague en y associant explicitement son nom, donne à l'objet et au geste une portée symbolique : celle du rejet et de la rupture consommée. Provocation encore que l'insistance à trois reprises sur la proximité des corps « appuyés l'un sur l'autre », « enlacés », « dans les bras ».

2. Un blâme en forme d'éloge, à lire en filigrane

Les mots aussi ont deux destinataires. L'éloge de Rosette doit être lu en filigrane : c'est en réalité un blâme de Camille.

  • Perdican présente les qualités de Rosette à la forme négative, rendant ainsi plus transparents les défauts et erreurs de Camille (il suffit d'enlever la négation) : « tu n'as rien oublié » souligne l'ingratitude de Camille qui, elle, a « oublié » ; « On n'a pas infiltré dans ton sang ermeil les restes d'un sang aff di » signifie que Camille, elle, s'est laissé influencer par le « venin » des religieuses ; « Tu ne veux pas te faire religieuse » est une critique du choix de vie de Camille, qui se retire dans un couvent.

  • L'éloge physique et moral de Rosette est destiné à susciter la jalousie de Camille : c'est en effet avec complaisance que Perdican détaille la beauté de Rosette. Lorsqu'il souligne, à l'aide de négations dévalorisantes (« tu ne sais rien », « tu ne lirais pas dans un livre... »), des défauts chez Rosette, ce n'est pas un blâme. C'est au contraire une mise en valeur du naturel de la petite paysanne qui, à l'inverse de Camille, ne s'est pas laissé vicier par des prétentions intellectuelles et religieuses pernicieuses.

3. La forme ambiguë des phrases et les sous-entendus

  • Perdican cultive l'ambiguïté et choisit la forme de ses phrases avec habileté : « Vois-tu... ? » est une question rhétorique à l'intention de Rosette, mais elle peut aussi s'adresser à Camille qui, elle aussi, « voit ». L'interrogation « Tu veux bien de moi ? » rappelle la trahison de Camille qui, elle, n'a pas « voulu » de lui.

  • Nombre d'expressions sont lourdes de sous-entendus et peuvent prendre un double sens, propre (destiné à Rosette) et figuré (destiné à Camille) : dans « Regarde tout cela s'effacer », « tout cela » désigne les remous de l'eau, mais, lié à la valeur symbolique de la bague, peut se traduire pour Camille par « toute notre histoire ». L'image de « l'eau troublée » qui « reprend son équilibre » marque que Perdican se consolera aisément d'une histoire qu'il rejette déjà dans un passé révolu (« m'avait donnée »).

Les sous-entendus et les allusions se trouvent parfois dans un simple pronom indéfini : dans la phrase « On n'a pas flétri ta jeunesse », « on » fait référence aux religieuses du couvent de Camille. Toutes allusions que Rosette ne saisit pas, mais que Camille, elle, reçoit comme autant de blessures.

4. Un réquisitoire accablant

  • Contre Camille. Au total, le portrait en filigrane de Camille est accablant : après avoir rappelé le gâchis qu'elle a occasionné, ses défauts, ses erreurs, Perdican donne d'elle l'image d'une femme vieillie, « au sang affadi », incapable d'aimer, qui a perdu l'innocence et la simplicité des sentiments de la jeunesse. C'est le dépit qui fait parler Perdican et c'est, pour le spectateur qui en sait plus que les personnages, la preuve qu'il aime toujours Camille.

  • Contre une certaine forme de religion. Perdican exprime le point de vue du jeune Musset dans sa condamnation de la religion pratiquée dans les couvents de nonnes (cf. la double métonymie : « [elles] ont la tête à la place du cœur » et la métaphore des sculpteurs de « pâles statues » ou des pestiférées qui « répand[ent] l'atmosphère humide de leurs cellules »). Au lieu d'éveiller les âmes à l'amour, elles ôtent toute vie à leurs novices, elles oublient la véritable religion qui, pour les romantiques, est plus sentie que pensée, plus amour que raison. Le blâme de Perdican est explicite et violent : le verbe fabriquer traduit le côté artificiel des nonnes ; le champ lexical de l'emprisonnement (« cloîtres », « cellules ») souligne leur manque d'ouverture à la vie ; la pâleur et « l'atmosphère humide » renvoient à quelque maladie malsaine.

Conclusion

Le théâtre favorise les situations complexes qui mettent le spectateur en position privilégiée et lui donnent l'impression qu'il domine le sort de tous les personnages, comme un dieu omniscient. Cette potentialité intensifie l'intérêt dramatique, soit en renforçant le comique comme dans Tartuffe, où Orgon, caché sous la table, entend la déclaration d'amour de Tartuffe à Elmire, soit en créant une atmosphère angoissante et pathétique, comme le fait le plus souvent le théâtre romantique.