Texte d'A. Rimbaud, « Le Mal », Poésies

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL
Type : Commentaire littéraire | Année : 2012 | Académie : Hors Académie

Dénoncer la guerre

 Commentaire

 Vous commenterez le sonnet de Rimbaud à partir du parcours de lecture suivant.
 a) Vous analyserez les effets produits par les deux tableaux peints dans le poème.
 b) Vous montrerez comment, derrière ces descriptions, se marque l'engagement de Rimbaud.

Se reporter au document B du corpus.
 

     LES CLÉS DU SUJET  

Trouver les idées directrices

  • Appuyez-vous sur le parcours de lecture indiqué dans le sujet, dont vous analyserez précisément les termes.

  • Faites aussi la « définition » du texte.

Sonnet (genre) qui décrit (type de texte) un champ de bataille et une scène dans une église (thèmes), lyrique, pathétique, épique (registres), ­contrasté, émouvant, révolté, critique (adjectifs), pour faire partager sa pitié pour les victimes de la guerre et la dénoncer, critiquer les puissants (buts).

Pistes de recherche

Première piste : deux tableaux en contraste, le front et l'arrière

  • « deux tableaux » et « peints » invitent à étudier le côté pictural des deux descriptions et à préciser les impressions produites.

  • Analysez les thèmes, les atmosphères, les techniques empruntées à la peinture (composition, couleurs, personnages...).

  • Comparez ces deux tableaux pour donner une cohérence à votre première partie : quelles sont les ressemblances ? Quelles sont les différences ?

Deuxième piste : une double dénonciation, une double émotion

  • « derrière ces descriptions » vous invite à aller au-delà de ce qui est donné à voir et d'en dégager l'implicite, le message.

  • « engagement » implique que vous repériez pour ou contre qui ou quoi Rimbaud s'engage et quels sont les griefs qu'il adresse à ses cibles.

  • Interrogez-vous enfin sur le rôle de la poésie que révèle le poème.

  • N'oubliez pas de commenter la versification : les effets produits par le choix des différents types de vers, de strophes, mais aussi le rythme (lent, harmonieux ou rapide, heurté), les sonorités, les rimes...

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

Les genres de l'argumentation, la poésie : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.
 

Introduction

Amorce : En 1870, en pleine guerre entre la France et la Prusse, au moment où Hugo, à 68 ans, écrit son poème « Depuis six mille ans la guerre... », Rimbaud, à 16 ans, compose plusieurs poèmes contre la guerre (« Morts de quatre-vingt-douze », « Le Dormeur du Val »...).

Présentation du texte : Dans « Le Mal », sonnet de structure classique composé d'une seule longue phrase, il décrit l'horreur de la bataille, puis il peint l'indifférence de Dieu aux malheurs des « mères ».

Annonce du plan : À travers ces deux tableaux fortement contrastés, le jeune poète exprime sa pitié pour les victimes et pour la douleur des familles éprouvées par le fléau qu'est la guerre, mais aussi, après un hymne à la nature mère, sa révolte contre le pouvoir et la religion.

I. Deux tableaux symétriques en opposition

Pour mieux frapper son lecteur, Rimbaud peint deux tableaux : un champ de bataille et l'intérieur d'une église. Ils sont à la fois symétriques et en contraste.

1. Deux tableaux symétriques

  • Les personnages sont des figures de puissants responsables (le « Roi », « un Dieu » [noter la majuscule et le singulier]) et des victimes (« les bataillons », « cent milliers d'hommes », « des mères »).

  • Les sensations sont mentionnées : couleurs (v. 1, 2, 3, 10, 13, presque toujours en fin de vers), sons (v. 1, 2, 11, 13), odeurs (« tas fumant », v. 6 ; « à l'encens », v. 10).

  • Le rire est signe de mépris et de supériorité (« qui les raille », « qui rit »).

  • L'enjambement (v. 5-6) donne l'impression de durée et le rejet (v. 8) crée la surprise.

Transition : Mais ces deux tableaux, aux tonalités opposées, sont en fort contraste.

2. Le champ de bataille : un violent tableau d'extérieur

  • L'amplification épique naît de l'impression d'un temps et d'un espace sans limite (« tout le jour », « par l'infini »), du tableau collectif (le pluriel, « en masse », « cent milliers ») et des hyperboles, expression d'une épopée dérisoire (« tout le jour », « en masse », « épouvantable », « cent milliers »).

  • La violence se marque dans les actions (« croulent », « broie », verbes aux sonorités brutales), dans l'entrechoquement des couleurs chaudes et des couleurs froides (« rouges », « écarlates ou verts ») et dans les bruits (« mitraille », « sifflent » en rejet).

  • L'influence de l'écriture et de la vision hugoliennes apparaît dans la personnification et l'animalisation des canons (« crachats » rouges », « sifflent ») et, en contraste, la réification des hommes (« en masse », « un tas fumant »), dans les harmonies imitatives (« crachats rouges, mitrailles ; sifflent, ciel ; fait, tas fumant ») et l'enjambement expressif qui déstructure le vers 8 et figure l'élan que rien ne saurait arrêter, mais aussi la violence impétueuse : le chaos de la syntaxe rend compte du chaos du champ de bataille.

3. L'église : un tableau d'intérieur intimiste

  • Une scène intime. Le temps et l'espace sont limités (« autels », « ramassées », « sous leur vieux bonnet », « dans leur mouchoir »). Le tableau est fait de gros plans qui, contrairement aux scènes d'ensemble, individualisent (« nappes », « calices », « bonnet », « un gros sou », « mouchoir »).

  • Une atmosphère feutrée. Les actions et les mouvements, marqués par des sonorités douces, sont à peine perceptibles (« bercement », « s'endort », « pleurant », « donnent » « lié »), les bruits sont feutrés (« hosannah », « pleurant ») et le rythme ne présente aucune coupe forte.

  • Un tableau en clair-obscur. Les couleurs, symboliques, s'opposent : elles connotent la richesse d'une part (« damassées », « d'or »), la pauvreté et le deuil d'autre part (« un gros sou », « noir »).

Transition : À travers ces deux descriptions, Rimbaud exprime ses émotions et sa révolte d'adolescent.

II. Une double émotion, une double dénonciation

1. L'émotion du jeune poète

Rimbaud exprime ici les mêmes émotions que dans « Le Dormeur du val ».

  • La pitié pour des soldats de son âge. La jeunesse des victimes est suggérée par l'allusion à leur passé (v. 7-8) et par le groupe ternaire lyrique des symboles de la jeunesse : l'« été », l'« herbe », la « joie ».

    L'émotion se marque dans le vocabulaire affectif (« pauvres »), dans l'apostrophe (« Pauvres morts ! »), dans la ponctuation (les tirets indiquent que le poète ne peut se retenir d'intervenir), dans l'appel solennel (interjection lyrique à la nature, tutoyée comme une mère à travers la métaphore « enfantas »).

  • La compassion pour les vieilles mères : le pathétique. Le portrait des mères est émouvant : vocabulaire de l'angoisse (« angoisse », « pleurant ») ; dessin de la silhouette (« ramassées ») qui rend compte de la détresse morale ; rythme saccadé des vers qui reproduit les sanglots. L'affliction des mères est mise en relief par le contraste entre les « zones » du tableau : l'une riche, éclairée (« nappes », « damassées », « or », « hosannah ») ; l'autre pauvre, sombre (« vieux bonnet », « noir » couleur du deuil, « mouchoir »).

2. La révolte et l'engagement d'un jeune poète

  • L'engagement explicite du poète. Rimbaud exprime sa révolte contre les pouvoirs, notamment le « Roi » dont il critique la cruauté, l'inconscience, le mépris (« qui raille » : le rire est destructeur), contre la guerre et les nationalismes (« écarlates ou verts » sont des métonymies, claires à l'époque, pour désigner Prussiens et Français), contre la religion (le « Dieu » commet plusieurs des sept péchés capitaux : cupidité, avarice, paresse, orgueil, mépris des hommes, et son rire fait écho à celui du Roi).

  • L'engagement implicite du poète. Rimbaud fait un plaidoyer pour la révolte et la nature. Malgré sa pitié, il est révolté par la crédulité populaire (exclamation) : implicitement, son poème est une incitation à la révolte. Il est aussi un hymne à la nature, seule vraiment « sainte » (« saintement », v. 8), à l'inverse de Dieu. La vraie religion n'est pas dans les représentants officiels de la religion, les vraies valeurs sont dans la nature (souvenir de Hugo).

Conclusion

L'influence de Hugo est visible dans le poème de Rimbaud, mais l'image de la guerre donnée ici porte la marque de la jeunesse et de la passion de son auteur qui sait donner toute son efficacité à la poésie dans l'engagement.