Texte de Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : Tle L - Tle ES - Tle S | Thème(s) : La perception - La conscience
Type : Explication de texte | Année : 2011 | Académie : France métropolitaine

Bergson

 Expliquer le texte suivant :


Document

 



« Telle saveur, tel parfum m'ont plu quand j'étais enfant, et me répugnent aujourd'hui. Pourtant je donne encore le même nom à la sensation éprouvée, et je parle comme si, le parfum et la saveur étant demeurés identiques, mes goûts seuls avaient changé. Je solidifie donc encore cette sensation ; et lorsque sa mobilité acquiert une telle évidence qu'il me devient impossible de la méconnaître, j'extrais cette mobilité pour lui donner un nom à part et la solidifier à son tour sous forme de goût. Mais en réalité il n'y a ni sensations identiques, ni goûts multiples ; car sensations et goûts m'apparaissent comme des choses dès que je les isole et que je les nomme, et il n'y a guère dans l'âme humaine que des progrès. Ce qu'il faut dire, c'est que toute sensation se modifie en se répétant, et que si elle ne me paraît pas changer du jour au lendemain, c'est parce que je l'aperçois maintenant à travers l'objet qui en est cause, à travers le mot qui la traduit. Cette influence du langage sur la sensation est plus profonde qu'on ne le pense généralement. Non seulement le langage nous fait croire à l'invariabilité de nos sensations, mais il nous trompera parfois sur le caractère de la sensation éprouvée. Ainsi, quand je mange d'un mets réputé exquis, le nom qu'il porte, gros de l'approbation qu'on lui donne, s'interpose entre ma sensation et ma conscience ; je pourrai croire que la saveur me plaît, alors qu'un léger effort d'attention me prouverait le contraire. Bref, le mot aux contours bien arrêtés, le mot brutal, qui emmagasine ce qu'il y a de stable, de commun et par consé­quent d'impersonnel dans les impressions de l'humanité, écrase ou tout au moins recouvre les impressions délicates et fugitives de notre conscience individuelle. Pour lutter à armes égales, celles-ci devraient s'exprimer par des mots précis ; mais ces mots, à peine formés, se retourneraient contre la sensation qui leur donna naissance, et inventés pour témoigner que la sensation est instable, ils lui imposeraient leur propre stabilité. »

Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889.

La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.


     LES CLÉS DU SUJET  

Dégager la problématique du texte

Le texte se développe autour du problème du rapport du langage à la sensation. Plus précisément, le problème est celui de l'association du mot – commun et figé – à la sensation – singulière et mouvante. Toute la problématique découle de ce problème central. Bergson s'interroge en effet sur ce qui fait que je pense ordinairement que mes goûts changent, sur la nature de la sensation, sur notre façon de nommer les sensations, sur la nature du langage et sur l'effet du langage sur nos sensations.

Repérer la structure du texte et les procédés d'argumentation

  • Dans un premier temps, Bergson examine le rapport entre la sensation et le goût : pourquoi pensons-nous ordinairement que nos goûts évoluent, et non nos sensations ?

  • Dans un second temps, il explique pourquoi une sensation nous paraît invariable.

  • Enfin, il met en évidence le caractère trompeur du langage, qui nous trompe jusque dans notre intériorité puisqu'il est par nature incapable de saisir la singularité et la variabilité de nos sensations.

Éviter les erreurs

  • Pour expliquer ce texte, vous devrez d'abord relever les distinctions qui le sous-tendent : général / singulier, mobilité / solidité, « choses », « progrès », humanité / individu, stable, commun, impersonnel / délicat et fugitif.

  • Il est essentiel, également, de relever les termes apparaissant en italique (« choses », « progrès » – il s'agit de la distinction centrale du texte – et « goût » – l'italique témoigne ici de la fixation d'une sensation en un mot).

  • Ce texte s'inscrit dans la critique que fait Bergson de la conception aristotélicienne du langage. À un langage transparent, simple reflet des choses ou concepts qui viennent s'inscrire en lui, Bergson oppose un langage dont l'opacité est liée à cela qu'il est fait de mots, étiquettes communes et fixes posées sur des sensations singulières et variables. Ainsi, le langage est par essence inadapté à mes sensations : il est commun et généralise, quand elles sont singulières.

  • Mais ce texte redouble l'analyse : non seulement nos mots sont communs (ils nous permettent de communiquer), et donc incapables de capter la singularité changeante de nos sensations, mais, de plus, ils vont jusqu'à nous tromper sur nos sensations. Telle est l'ambiguïté du langage : impuissant à refléter nos sensations, il est en même temps trop puissant, puisqu'il crée en nous de fausses réalités. Le langage est donc doublement trompeur : par défaut (il ne rend compte de nos sensations que très partiellement et au prix d'une fixation), et par excès (il crée en nous de fausses impressions).

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Les mots peuvent-ils tout dire ? Si le langage, par sa fonction de communication, semble fait pour transmettre du sens, s'il peut capter, par les mots que nous avons en commun, les objets qui nous sont communs, on peut toutefois se demander dans quelle mesure il est capable d'exprimer ce qui, en nous, est singulier. C'est précisément ce problème du rapport du langage à la ­singularité qu'aborde Bergson dans ce texte. Comment le langage qui, par nature, a vocation à communiquer, comment ce langage qui, donc, rend commun, peut-il exprimer ce qui l'est le moins en nous, à savoir nos idées, nos sensations, nos sentiments ? Plus précisément, le problème est celui de l'association du mot – commun et figé – à la sensation – singulière et ­mouvante. Toute la problématique découle de ce problème central. Bergson s'interroge en effet sur le rapport de nos goûts à nos sensations, sur la nature de la sensation, sur notre façon de nommer les sensations, sur la nature du langage et sur l'effet du langage sur ces sensations.

La démonstration se développe ici en trois temps. Dans un premier temps, Bergson examine le rapport entre la sensation et le goût : pourquoi pensons-nous ordinairement que nos goûts évoluent, et non nos sensations ? Dans un second temps, il explique pourquoi une sensation nous paraît invariable. Enfin, il met en évidence le caractère trompeur du langage, qui nous trompe jusque dans notre intériorité puisqu'il est par nature incapable de saisir la singularité et la variabilité de nos sensations.

1. Ce sont nos sensations, et non nos goûts, qui changent

A. Nous croyons ordinairement que nos goûts changent

Le texte s'ouvre sur l'exposition d'une expérience assez commune. Nous avons tous constaté un jour qu'une certaine sensation (c'est-à-dire la façon dont mon corps est affecté, par exemple par une odeur, une couleur) que nous avions tenue jusqu'ici pour agréable, pouvait nous devenir un jour déplaisante. Le parfum d'une fleur que j'aimais particulièrement me semble un jour amer : et j'en conclus, alors, que mes goûts ont changé. Or ce qui a évolué dans le temps, cela peut être mes goûts – c'est-à-dire le jugement immédiat que je porte sur une chose, jugement qui n'autorise aucun débat puisqu'il s'impose à moi sous la forme de plaisir ou de déplaisir, et se formule en « j'aime », « je n'aime pas » –, mais cela pourrait être aussi cette sensation elle-même. Pourquoi avons-nous tendance à croire, alors, que ce sont nos goûts qui ont changé ?

B. Nous avons l'habitude de fixer nos goûts et nos sensations

En réalité, explique Bergson, si nous le croyons, c'est que nous procédons alors à une double « solidification », c'est-à-dire que nous identifions alors comme fixes deux réalités mouvantes. Premièrement, nous pensons que ce parfum qui nous avait plu et aujourd'hui nous déplaît est le même, comme s'il existait à l'extérieur de nous. Or ce parfum n'existe pour nous que sous la forme d'une sensation. Et au lieu de penser que la sensation d'hier et celle d'aujourd'hui ne sont plus les mêmes, au lieu de penser que, simplement, cette sensation a changé, nous en concluons que nos goûts ont changé. Mais qu'appelons-nous nos « goûts » ? En réalité, explique Bergson, ce que nous appelons « goût » n'est rien d'autre que la mobilité de nos sensations. Autrement dit, en parlant de nos « goûts », en croyant qu'ils changent, nous ne faisons que procéder à une deuxième « solidification ». Au lieu de penser que le parfum de cette fleur a changé pour moi et que je le trouve maintenant amer, je pense qu'il était amer avant, qu'il est amer aujourd'hui, mais que cette amertume m'est aujourd'hui désagréable.

Mais pourquoi avons-nous tendance à fixer ainsi nos sensations et nos goûts ?

2. Une sensation nous semble invariable parce qu'elle est figée par le langage

A. Choses et progrès

À cela, Bergson propose une explication très simple : si nous avons tendance à croire que la sensation reste identique à elle-même dans le temps et que nos goûts seuls changent, c'est que nous faisons de nos sensations et de nos goûts des « choses », c'est-à-dire que nous leur attribuons une sorte de permanence à l'extérieur de nous. Or, dit-il, sensations et goûts ne sont pas des « choses » mais des « progrès », c'est-à-dire qu'ils se définissent avant tout par leur caractère variable, en perpétuel devenir.

B. La sensation change

En effet, une sensation est changeante par nature : je sens le parfum de cette fleur et, à chaque fois, ce parfum est différent. Cette différence est d'abord imperceptible, et j'ai longtemps l'impression que mon corps est affecté de la même manière. Il faut que cette différence s'amplifie avec le temps pour que je la perçoive. Je dirai alors que mes « goûts » ont changé, que j'aimais auparavant le parfum de cette fleur et que je ne l'aime plus, alors que c'est en réalité ce parfum qui a changé progressivement, qui n'affecte plus mon corps de la même manière. Je suis alors trompé par deux choses : j'identifie ce parfum à cette fleur, je le conçois comme une propriété stable de la fleur ; mais surtout, et c'est là l'essentiel de l'explication de Bergson, je suis trompé par le fait même que je puisse nommer cette sensation.

3. Le langage nous trompe jusque dans notre intériorité

A. Le mot fait écran entre notre conscience et notre sensation

Car c'est bien le langage qui, pour nous permettre de communiquer, doit fixer les choses, qui m'amène à envelopper dans un mot toujours identique un ensemble de sensations très proches et pourtant différentes les unes des autres. J'éprouve une sensation, et il faut la nommer pour qu'elle accède à ma conscience. En la nommant, j'élimine de fait toutes les variations de cette sensation : je ne peux nommer ce qui est singulier, puisque le langage, par nature, rend commun. Même si, ajoute Bergson à la fin du texte, les catégories du langage devenaient plus fines et pouvaient capter la singularité d'une sensation, elles ne pourraient s'adapter à leur variabilité. Il faudrait alors imaginer un langage proliférant, où chaque sensation serait nommée dans son infime différence, et aussitôt renommée…

B. Le mot généralise et fausse la sensation

Mais Bergson va plus loin dans l'analyse : non seulement le langage est incapable de restituer fidèlement une sensation, mais, de plus, il nous trompe nous-mêmes sur nos sensations. En effet, en identifiant une sensation à un objet (par exemple, un parfum à une fleur) et en identifiant cette sensation à un goût commun (par exemple, le parfum des roses est agréable), il nous pousse à trouver ou non agréables des sensations ordinairement éprouvées comme telles. Or, mon corps est-il vraiment affecté de façon positive par le parfum d'une rose ? En réalité, créateur d'habitudes et d'identifications grossières, le langage nous détourne même de l'examen de nos sensations.

Conclusion

En définitive, pour Bergson le langage est trompeur dans la mesure où il introduit une disjonction par rapport à la réalité, mais aussi dans la mesure où il me trompe jusque dans mon intériorité. Dès lors que nous formalisons en mots des sensations, des affections, toutes choses irréductiblement singulières, nous sommes contraints à un travail d'aplanissement de ces réalités singulières. Aussi ne puis-je pas tout dire, puisque dire suppose que je passe du singulier au filtre d'un langage qui a vocation à communiquer, donc à fixer et à généraliser. Ainsi, paradoxalement, la nécessité de -communiquer et de se comprendre s'accompagne irrésistiblement d'un recul de ma propre singularité. En somme, le langage est fait de symboles utilitaires impropres à la saisie du monde réel et de ma propre vérité : mais, impuissant à la saisir, il va jusqu'à m'en créer une nouvelle.