Texte de Bergson, L'Énergie spirituelle

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : La matière et l'esprit - Le vivant - Théorie et expérience - La conscience
Type : Explication de texte | Année : 2012 | Académie : Nouvelle-Calédonie
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Bergson

La matière et l’esprit

Corrigé

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La raison et le réel

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Nouvelle-Calédonie • Novembre 2012

explication de texte • Série L

> Expliquer le texte suivant :

Celui qui pourrait regarder à l’intérieur d’un cerveau en pleine activité, suivre le va-et-vient des atomes et interpréter tout ce qu’ils font, celui-là saurait sans doute quelque chose de ce qui se passe dans l’esprit, mais il n’en saurait que peu de chose. Il en connaîtrait tout juste ce qui est exprimable en gestes, attitudes et mouvements du corps, ce que l’état d’âme contient d’action en voie d’accomplissement, ou simplement naissante : le reste lui échapperait. Il serait, vis-à-vis des pensées et des sentiments qui se déroulent à l’intérieur de la conscience, dans la situation du spectateur qui voit distinctement tout ce que les acteurs font sur la scène, mais n’entend pas un mot de ce qu’ils disent. Sans doute, le va-et-vient des acteurs, leurs gestes et leurs attitudes, ont leur raison d’être dans la pièce qu’ils jouent ; et si nous connaissons le texte, nous pouvons prévoir à peu près le geste ; mais la réciproque n’est pas vraie, et la connaissance des gestes ne nous renseigne que fort peu sur la pièce, parce qu’il y a beaucoup plus dans une fine comédie que les mouvements par lesquels on la scande. Ainsi, je crois que si notre science du mécanisme cérébral était parfaite, et parfaite aussi notre psychologie, nous pourrions deviner ce qui se passe dans le cerveau pour un état d’âme déterminé ; mais l’opération inverse serait impossible, parce que nous aurions le choix, pour un même état du cerveau, entre une foule d’états d’âme différents, également appropriés.

Henri Bergson, L’Énergie spirituelle, 1919.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Dégager la problématique du texte

  • Nous pouvons, en neurosciences, observer les mouvements du cerveau aussi bien lorsqu’il y a une perception que lorsqu’il y a une action commandée. Pouvons-nous dire pour autant que nous sommes capables de décrire les mouvements de l’esprit ?
  • Ce texte questionne la relation entre le cerveau et la pensée, et plus généralement entre le corps et l’âme : s’agit-il d’une même substance ? S’agit-il de deux substances qui agissent en parallèle ? La pensée est-elle logée dans le cerveau comme dans un lieu ou au contraire est-ce qu’elle l’enveloppe ou le déborde ?

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

  • Pour y répondre Bergson procède en trois parties. Il commence par imaginer l’expérimentation parfaite qui permettrait d’observer tous les mouvements du cerveau : elle ne permettrait pas de saisir l’ensemble des mouvements de l’âme.
  • Il explique alors, dans un deuxième moment, ce qu’on pourrait y voir à l’aide d’une comparaison : l’observateur, qui cherche à comprendre l’esprit par l’observation des mouvements du cerveau, serait comme l’observateur d’une pièce de théâtre dont on aurait coupé le son.
  • Il conclut alors que les mouvements de l’âme débordent toujours ceux du cerveau.

Éviter les erreurs

Ce texte semble, par la richesse de ses images, facile à comprendre. Or il engage des problèmes métaphysiques très complexes sur la relation entre l’âme et le corps, la pensée et le cerveau. Il implique de se dégager de tout a priori purement matérialiste ou au contraire purement spiritualiste, dans la mesure où Bergson pose une thèse tout à fait originale : il existe un cerveau matériel mais aussi une conscience en interaction avec lui, sans pour autant que l’un se confonde avec l’autre.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Si l’on peut observer des mouvements dans le cerveau d’un individu chaque fois qu’il perçoit quelque chose ou qu’il commande par exemple à son corps de marcher, peut-on pour autant identifier l’activité cérébrale et la pensée ? C’est à cette question de la relation entre l’âme et le cerveau que Bergson tente d’apporter des réponses, avec cet extrait de L’Énergie spirituelle.

La pensée se confond-elle avec celle du cerveau ? Si ce n’est pas le cas, est-elle une activité parallèle à celle du cerveau, en est-elle un épiphénomène, ou bien encore une activité radicalement différente ? Il ne s’agit pas pour Bergson de nier certaines corrélations entre l’esprit et la matière, ni même de minimiser les progrès de la science mais de montrer que l’activité de la pensée ne se limite pas à celle du cerveau. Pour cela, il commence par décrire ce que l’on peut observer d’un point de vue strictement matériel dans un cerveau : aussi parfaite que puisse être une expérience, elle ne peut rendre compte de toute l’activité de l’esprit.

Pour le comprendre, il établit une comparaison dans une seconde partie entre le cerveau et une scène de théâtre dont on ne pourrait que voir bouger les acteurs sans les entendre.

Il conclut alors dans un troisième temps que l’action de l’âme dépasse celle du cerveau.

1. La vision du neurologue sur le cerveau informe peu sur l’activité de l’esprit

A. On peut repérer certains mouvements matériels du cerveau

Bergson imagine que l’on puisse observer à l’intérieur d’un cerveau les différents mouvements de la matière jusque dans leurs plus petites parties, les atomes. Cette idée semble concevable aujourd’hui avec les techniques d’imagerie médicale qui permettent déjà d’appréhender certaines variations.

Le cerveau est la partie du corps qui constitue le centre neurologique : à son endroit se relient les mouvements nerveux centrifuges et centripètes, centre de réception des sensations et centre de commandement des actions. Il y a donc un endroit, un lieu où se localisent dans le corps la réception d’images de la réalité extérieure et le point moteur de l’action. En ce sens par exemple, le docteur Broca a établi en 1861, à partir de l’étude d’un patient aphasique, qu’à un endroit particulier du cerveau, que l’on appelle depuis l’aire de Broca, se trouve le centre des commandes du langage.

B. Mais ils ne se confondent pas avec ceux de l’esprit

On pourrait alors imaginer que, si on peut localiser dans le cerveau ce qui provoque des représentations et nous engage à parler, si on peut localiser et observer ce qui est source et expression de la pensée, alors on pourrait, avec un outillage perfectionné, savoir ce qui se passe dans l’esprit. Or, dit Bergson, cet observateur privilégié n’en saurait finalement que peu de choses.

Pourquoi ? Parce qu’il convient de distinguer justement l’esprit de ses effets matériels. L’esprit ne se confond pas « avec ce qui est exprimable en geste », il semblerait y avoir tout un domaine inexprimable, dont on ne peut rendre compte matériellement. Il y a bien de l’âme une partie qui se répercute dans l’action naissante, le moment où l’âme impulse un nouveau mouvement. Mais tout le « reste lui échapperait ». Tout ce qui de l’esprit n’est pas immédiatement réinjecté, actualisé, dans un mouvement matériel, demeure inconnu pour l’observateur du cerveau, aussi parfaite que soit son imagerie médicale.

[Transition] Mais quel est donc cet excédent qui ne se matérialise pas et que l’on ne peut repérer par l’expérimentation scientifique ?

2. Le cerveau est comme la scène d’un théâtre dont on n’entend pas le son

A. Observer les mouvements du cerveau, c’est comme regarder une pièce sans le son

Pour y répondre Bergson va utiliser une analogie entre le rapport du cerveau à l’esprit et celui des gestes vus sur une scène de théâtre au sens même de la pièce. En effet, celui qui veut comprendre la pensée d’un homme en regardant simplement les scanners que l’on a pu faire de son cerveau, serait comme celui qui tenterait de comprendre une pièce de théâtre alors même qu’il n’y aurait pas de son. Il ne verrait que des mouvements, des gestes, mais le sens et la signification lui échapperaient dans bien des cas.

De la même manière, les images des cerveaux peuvent parfois coïncider avec, par exemple, un ordre donné par l’âme ou une émotion ressentie lors d’une sensation, mais en aucun cas elles ne donnent accès à l’interprétation que l’on peut en faire. On peut observer que certaines zones du cerveau réagissent lorsque l’individu regarde une œuvre d’art, mais finalement, on n’est pas renseigné sur ce qu’il en pense, s’il la trouve belle ou laide, si elle lui rappelle des souvenirs et lesquels, ou si au contraire, cette œuvre lui donne des idées de projets.

B. Le sens profond de la pièce dépasse les simples gestes comme les mouvements de la conscience échappent aux simples mouvements du cerveau

Bien sûr, il y a une relation de cause à effet entre le sens de la pièce et le « va-et-vient » des acteurs, leur comportement. C’est bien le sens de la pièce, son écriture ou le scénario, qui guide le comportement, le jeu des acteurs, leurs gestes et déplacements. Tel scénario peut impliquer telle action sur scène mais a contrario, tel geste peut renvoyer à plusieurs causes différentes. Le fait qu’un personnage indique à un autre où se trouve un objet engage très certainement qu’il tende la main dans cette direction. Il y a bien en ce sens relation de cause à effet, de la même manière qu’un mouvement de l’aire Broca indique qu’un homme va se mettre à parler.

En revanche « la réciproque n’est pas vraie » : l’observation (sans le son) d’une main tendue ne nous renseigne pas sur l’intention du personnage. Elle peut par exemple désigner une blessure, une menace de gifle, le fait qu’elle soit vide, ou encore la possibilité d’aider l’autre… Le simple fait de voir un geste « ne nous renseigne que fort peu sur la pièce », c’est-à-dire que les gestes ne sont pas porteurs de sens indépendamment du contexte dans lequel ils se déploient, et ce contexte est lui-même tributaire des dialogues entre les personnages. De la même manière un mouvement de l’aire de Broca ne présume en rien du contenu de ce que va dire l’individu qui parle.

[Transition] Mais si les mouvements d’un cerveau ne permettent pas de décrire les mouvements de l’âme, est-ce à dire que leurs actions sont indépendantes ?

3. Ainsi l’action de l’âme dépasse celle du cerveau

A. Un mécanisme cérébral peut rendre compte d’un état psychique

Monisme

Thèse philosophique selon laquelle tout ce qui existe – l’univers, le cosmos, le monde – est essentiellement un tout unique.

Il ne s’agit pas de nier l’interaction entre le cerveau et la pensée, entre la matière et l’esprit, et en cela la philosophie de Bergson n’est pas un monisme.

En effet, si nous avions d’un côté une connaissance parfaite de ce qui se passe matériellement dans un cerveau, c’est-à-dire « une science du mécanisme cérébral », et d’un autre côté, une connaissance parfaite des mouvements de l’âme d’un individu, de ses pensées, c’est-à-dire une parfaite « psychologie », alors peut-être que nous pourrions établir une correspondance entre les mouvements du premier qui exprimeraient les mouvements du second. On pourrait retrouver pour un état d’âme précis la cause matérielle dans le cerveau.

Est-ce que cerveau et esprit agissent de manière parallèle, se faisant écho comme par une « harmonie préétablie » selon l’expression de Leibniz ?

B. Mais la réciproque n’est pas vraie

C’est justement la critique de toutparallélisme qu’entend faire ici Bergson. En effet, si à un certain mouvement de l’âme correspond un certain mouvement du cerveau, la réciproque n’est pas vraie. Un mouvement précis du cerveau peut renvoyer à une infinité de mouvements différents de l’âme, de la même manière qu’un geste sur une scène de théâtre peut avoir une multiplicité d’interprétations possibles.

Ainsi l’action de l’esprit, si elle se trouve mêlée à celle du cerveau, ne peut pas pour autant lui être totalement superposable. L’action de l’âme déborde de loin celle de l’activité cérébrale. Cela laisse envisager la possibilité pour l’âme de survivre au corps, autrement dit d’accéder à l’immortalité. Pour rendre compte du rapport entre le cerveau et la pensée, Bergson a recours par ailleurs dans le même ouvrage, à une image : le cerveau est comme le clou qui soutient un manteau, équivalant de l’âme. On ne peut nier que le cerveau ne doit pas être endommagé pour que la pensée se fasse correctement. Des accidents témoignent des troubles psychiques engendrés par des lésions cérébrales. De la même manière on ne peut nier que sans le clou, le manteau tombe, mais l’on ne peut affirmer que la forme du clou détermine toute la forme du manteau. Ainsi le cerveau constitue bien une condition pour que la conscience puisse agir, mais en aucun cas il ne constitue une condition suffisante, il n’en est pas la cause.

Conclusion

À la question de savoir quels sont les rapports de la conscience et du cerveau, Bergson répond par une réfutation du matérialisme : l’esprit ne peut en être un simple épiphénomène, une simple fonction secondaire. Il ne nie pas pour autant l’activité cérébrale et ses interactions avec la pensée, et en cela il n’est pas purement spiritualiste.

Grâce à l’image de la pièce de théâtre, il montre alors qu’il ne s’agit pas d’un simple parallélisme entre esprit et cerveau car si, à un mouvement précis de l’âme peut correspondre un certain mouvement du cerveau, la réciproque n’est pas vraie : un mouvement du cerveau peut évoquer une multitude de variations psychologiques.

Ainsi l’âme déborde toujours sur le corps et, par là même, la métaphysique est possible.