Texte de Bergson, La Pensée et le Mouvant

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L - Tle ES | Thème(s) : Le langage
Type : Explication de texte | Année : 2011 | Académie : Pondichéry
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Quelle est la fonction primitive du langage ? C’est d’établir une communication en vue d’une coopération. Le langage transmet des ordres ou des avertissements. Il prescrit ou il décrit. Dans le premier cas, c’est l’appel à l’action immédiate ; dans le second, c’est le signalement de la chose ou de quelqu’une de ses propriétés, en vue de l’action future. Mais, dans un cas comme dans l’autre, la fonction est industrielle, commerciale, militaire, toujours sociale. Les choses que le langage décrit ont été découpées dans le réel par la perception humaine en vue du travail humain. Les propriétés qu’il signale sont les appels de la chose à une activité humaine. Le mot sera donc le même, comme nous le disions, quand la démarche suggérée sera la même, et notre esprit attribuera à des choses diverses la même propriété, se les représentera de la même manière, les groupera enfin sous la même idée, partout où la suggestion du même parti à tirer, de la même action à faire, suscitera le même mot. Telles sont les origines du mot et de l’idée. L’un et l’autre ont sans doute évolué. Ils ne sont plus aussi grossièrement utilitaires. Ils restent utilitaires cependant.

Henri Bergson, La Pensée et le Mouvant, 1934.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

  • S’interroger sur le langage c’est s’interroger sur la vérité, puisque le langage est constitué d’un ensemble de mots, qui renvoient à des idées ou des choses, et la vérité n’est autre que l’adéquation de l’un à l’autre.
  • Pourtant, Bergson attribue la fonction primitive du langage à son utilité sociale et, même lorsque les mots permettent de désigner des choses, c’est finalement toujours en vue d’une action. Cette position utilitariste du langage primitif est-elle encore valable pour ce que le langage est devenu ?

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

Bergson commence par décrire la fonction primitive du langage : prescription et description. Il montre ensuite que, dans un cas ou dans l’autre, c’est toujours une fonction sociale qui est visée. Il conclut alors que l’association d’un mot à une idée se fait toujours selon un impératif utilitaire. Mais il suggère enfin que l’évolution du langage aille au-delà de cet utilitarisme.

Éviter les erreurs

  • Il faut se méfier de l’apparente facilité de ce texte qui engage des enjeux épistémologiques et appelle des connaissances précises sur la notion de langage. La comparaison avec la position de Rousseau sur l’origine du langage peut être intéressante.
  • Il faut aussi être très attentif au fait que Bergson n’analyse pas, dans un premier temps, le langage lui-même, mais sa fonction primitive.
  • Il faut faire attention également à ne pas confondre l’idée que les mots soient « utilitaires » (visent toujours l’utile, l’intérêt pratique) et qu’ils soient simplement « utiles » (qu’ils servent à quelque chose).
Corrigé

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Introduction

Le langage apparaît comme étant le propre de l’homme. En effet, pour Descartes, il témoigne d’une capacité à exprimer ce qui relève exclusivement de la pensée humaine. Pourtant le langage n’a pas qu’une fonction expressive. Pour Bergson dans cet extrait de La Pensée et le Mouvant, il permet avant tout la communication en vue de l’action.

Mais quelle est au juste sa fonction primitive ? Est-elle d’exprimer des pensées préexistantes, ou au contraire, comme l’affirme Bergson, d’obéir à une logique pragmatique qui consiste à créer du lien social pour pouvoir coopérer ? Sans nier ou réfuter le lien du langage à la pensée, Bergson va expliquer en quoi le langage est subordonné à la communication.

Dans un premier temps, l’auteur postule que sa finalité est sociale. Puis il explique que le langage vise l’action car il est toujours subordonné au travail humain. Enfin, il conclut que la fonction des mots et des idées est utilitaire.

1. La fonction primitive du langage est sociale (communiquer pour coopérer)

A. Le langage vise l’action immédiate lorsqu’il ordonne ou prescrit

La question inaugurale du texte porte sur la fonction primitive du langage. Autrement dit, Bergson interroge l’essence même du langage : qu’est-ce qui a amené les hommes à créer un langage ? Par langage on peut entendre, en un sens restreint, la faculté universelle de constituer et d’utiliser une langue et de pouvoir ainsi manifester une pensée par un pouvoir de signes mais, dans un sens plus général, il désigne tout système de signes permettant la communication.

Dès lors le langage semble directement lié aux besoins. La vie organisée des hommes au sein d’une société, dont la base est l’ensemble des échanges sociaux, s’appuie sur cette nécessité d’une division du travail qui reposerait, selon Platon, sur une complémentarité des compétences et une pluralité des besoins. La condition requise pour coopérer n’est autre que la communication. Ainsi, le langage devient la condition de possibilité des échanges sociaux dont l’organisation repose sur les besoins.

B. Le langage vise l’action future lorsqu’il avertit ou décrit

Mais si les mots permettent de donner des ordres dans une division sociale du travail et d’indiquer des dangers potentiels, ils servent également à désigner des choses. En ce sens le langage est lié à l’idée de vérité. En effet, il permet d’associer un mot et donc la pensée qu’il exprime, avec un objet extérieur au sujet qui l’énonce et la vérité n’est autre que la correspondance du mot à la chose.

Or si le langage prescrit (dit ce qui doit être), ou décrit (dit ce qui est), il ne le fait, affirme Bergson, qu’en « vue de l’action future ». En effet, avant même de pouvoir partager les différentes fonctions des hommes, il faut définir les besoins. Pour cela le langage permet d’abord de désigner l’objet du besoin pour pouvoir dire ensuite comment l’atteindre.

Mais si le langage semble lié à la satisfaction des besoins, ne peut-on pas dire que le langage se rapporte à des préoccupations individuelles et personnelles ?

2. Le langage est subordonné au travail humain

A. Les mots sont au service de la vie sociale

Bergson, dans une seconde partie, insiste sur la finalité commune des deux fonctions du langage, prescrire et décrire : le lien social. En effet, même si les mots du langage permettent de désigner adéquatement des objets pour dire la vérité, et donc ont une fonction théorique, il reste que le choix de telle appellation plutôt qu’une autre reste tributaire de l’usage qu’il sera fait de l’objet.

Ainsi la recherche fait l’objet de financements divers où les intéressés encouragent telle découverte plutôt qu’une autre. La pharmacie industrielle préfère investir dans la recherche de soin de maladies répandues que de maladies rares. La recherche de la vérité elle-même semble au service de fonctions industrielle et commerciale. Les mots qui permettent de ­comprendre les différentes techniques sont également liés à des enjeux de pouvoir : la fonction du langage est aussi militaire.

B. Les mots ont donc été créés par rapport à un intérêt pratique

Ainsi le langage exprime la perception que l’homme a du réel. L’homme va ordonner, classer distinguer des choses du réel en sorte que, ce qui lui est utile puisse être distingué du reste du réel. Un Esquimau aura plus de mots pour décrire la neige qu’un Africain.

Les hommes semblent donc engagés dans l’action et ont comme auxiliaire principale le langage, que ce soit pour communiquer directement entre eux ou pour désigner des objets qui indirectement organiseront ensuite leur vie sociale.

Bergson présente donc une vision pragmatique du langage, mais un mot n’est-il pas aussi l’expression d’une idée ?

3. Une idée désignée par un mot correspond 
à la caractéristique d’une même action répétée

A. Une idée est une manière d’ordonner le réel en vue de son utilité

Les mots doivent permettre la communication. Derrière chaque mot on doit pouvoir reconnaître un sens commun. Ainsi les noms « communs » ont en commun, non pas de dire la même vérité, mais de servir la même action, les mêmes intérêts. Les mots répondent aux « appels de la chose » et non à la tendance d’une idée à vouloir s’exprimer.

Bergson indique par ailleurs, que non seulement les mots sont au service de la fonctionnalité du réel mais que, de ce fait, ils sont inadéquats à la singularité d’une pensée individuelle. Les mots, dit-il dans Le Rire, fonctionnent comme des « étiquettes collées sur les choses » et permettent effectivement de les désigner dans ce qu’elles ont d’intérêt collectif, mais masquent aussi tout ce qui peut être de l’ordre d’une perception singulière désintéressée. Les noms communs par définition désignent des genres.

B. L’origine du mot et de l’idée reste utilitaire, 
même si une évolution semble s’être faite

Dès lors, une pensée perd elle-même de sa spécificité, car ce qu’il y a d’intime et « d’originalement vécu » se dérobe. Il faudrait un nom spécifique pour chacune de nos pensées, ce qui semble impossible car on ne pourrait l’exprimer. La fonction expressive du langage semble ici irréalisable.

Bergson développe donc la thèse adverse de celle de Hegel pour qui « c’est dans les mots que nous pensons ». Pour Hegel, une pensée n’existe que si elle s’exprime dans un mot. Toute pensée inexprimée ou inexprimable n’est pas encore une véritable pensée. Pour Bergson au contraire, les mots ne peuvent pas rendre compte d’une pensée qui a sa propre existence ; ils peuvent même trahir une pensée en voulant la faire correspondre au genre commun que désigne un mot.

Bergson termine cet extrait de manière suggestive en affirmant que les mots restent utilitaires (et donc nécessairement réducteurs par rapport à une pensée singulière), même si l’évolution permet d’être moins tributaire de cette utilitarisme. Sans doute le confort acquis par les sociétés permet de sortir de l’urgence de l’action.

Conclusion

À la question de savoir quelle est la fonction primitive du langage, Bergson répond dans ce texte qu’elle est utilitaire dans la mesure où les mots, qu’ils soient descriptifs ou prescriptifs, visent toujours au final l’action. Le présupposé de ce texte est que l’action engage nécessairement le rapport à autrui. En effet, l’action est toujours envisagée dans son insertion dans la société. L’action est celle de l’homme qui a des rapports sociaux, des échanges et cela grâce à un outil privilégié : le langage entendu comme communication.

A contrario, le rapport des mots aux choses est toujours orienté par l’usage que l’on peut faire de cette chose. Ainsi un mot, n’est pas la saisie de la singularité d’une pensée ou du caractère spécifique d’une chose, mais l’expression d’une perception commune en vue de l’action. Les idées elles-mêmes ne s’expriment dans des mots que dans la mesure où ils sont reliés aux besoins de l’action. L’auteur laisse entendre que ce pragmatisme psychologique peut s’accompagner d’une autre fonction du langage.

On peut imaginer qu’il y ait des mots qui soient débarrassés des « appels de choses » pour finalement se rapprocher d’une expression plus poétique, une fois que les besoins sont apaisés. En ce sens, Bergson aurait une analyse opposée à celle de Rousseau. En effet, pour Rousseau, les premières langues étaient poétiques et répondaient à l’expression de sentiments, alors que la désignation des choses par des mots, de manière fonctionnelle et intéressée, ne viendrait que dans un second temps, avec la concurrence des besoins…