Texte de Bergson, " Leçons de morale "

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : Le devoir
Type : Explication de texte | Année : 2012 | Académie : Antilles, Guyane
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Bergson

Le devoir

La morale

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Antilles, Guyane • Septembre 2012

explication de texte • Série L

> Expliquer le texte suivant :

C’est dans la vie sociale seulement que les puissances de l’homme se développent. L’instinct moral est donc à l’origine de la société, il en est la cause, mais, comme il arrive souvent, l’effet réagit sur sa cause et la société, en se développant, trouve sur sa route les moyens de fortifier artificiellement, chez certains de ses membres au moins, l’instinct moral là où il risquerait d’être en défaut. Réduire le sentiment de l’obligation à la crainte du châtiment serait donc en méconnaître la vraie nature, et pourtant cette crainte entre pour quelque chose dans le sentiment.

On voit dès lors en quel sens la moralité est le prolongement de la nature, en quel sens elle la dépasse. Si l’on entend par nature ce qui est immédiatement donné dans la nature et peut se définir comme l’enchaînement visible et palpable des causes et des effets, on dira que la nature de l’homme le porte au plaisir, à la sympathie, voire même au développement de son intelligence, mais la moralité qui substitue la stabilité au devenir, la loi au fait, est en dehors de la nature. Mais si l’on prend la nature dans toute sa plénitude, si l’on cherche sous l’état la tendance, sous le fait la raison pressentie par l’esprit qui l’explique, on s’aperçoit que plaisir, sentiment, développement et aspirations intellectuelles, tout cela n’est que l’épanouissement d’une seule et même force, la manifestation d’un même mouvement, le mouvement qui porte l’homme à être de plus en plus lui-même, à réaliser de mieux en mieux cette humanité idéale qui est chez lui en puissance et, en ce sens, la moralité n’est que l’expansion complète de la nature.

Henri Bergson, « Leçons de morale », Cours II, 1893.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Dégager la problématique du texte

  • Dans ce texte, Bergson s’interroge sur l’origine de la morale : est-elle d’origine sociale, ou naturelle ? Et finalement, cette distinction a-t-elle même un sens à propos de la morale ?
  • A priori, nous serions enclins à envisager la morale comme une convention sociale, inexistante dans le monde naturel. Mais comment expliquer que la société ait pu la produire ?
  • Ainsi, est-ce la société qui produit la morale, ou existe-t-il une disposition morale propre à l’homme ? Mais est-il possible de dissocier clairement, concernant l’origine de la morale, ce qui relève de la nature et de la société ? Bergson se demande d’où vient le sentiment moral, et s’il n’est que l’effet d’une peur de la punition sociale. Mais s’il existe une moralité naturelle, n’est-elle que naturelle ? Et qu’entend-on par nature ? S’agit-il de la simple nécessité, ou du mouvement qui porte l’homme à se réaliser ?

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

  • Dans un premier temps, Bergson pose l’origine indissociablement naturelle et sociale de la morale, en s’appuyant sur la distinction entre la « cause » et l’« effet », distinction dont il remet en cause le caractère unilatéral.
  • Dans un deuxième temps, il explique en quoi la morale « dépasse » la nature, en s’appuyant sur une première définition de la nature comme enchaînement de causes et d’effets. De ce point de vue, dit-il, la morale est hétérogène à la nature, tout en étant en continuité avec elle.
  • Enfin, dans un troisième temps, Bergson explique en quoi la morale « prolonge » la nature en développant une deuxième définition possible de la nature comme mouvement portant l’homme à se réaliser.

Éviter les erreurs

Pour expliquer ce texte et éviter les confusions, vous devrez d’abord relever les distinctions qui le structurent : vie sociale / instinct moral, cause / effet ; artificiellement / instinct  ; sentiment de l’obligation / crainte du châtiment  ; prolongement de la nature / la dépasse  ; si l’on entend par nature ce qui est immédiatement donné dans la nature et peut se définir comme l’enchaînement visible et palpable des causes et des effets / si l’on prend la nature dans toute sa plénitude  ; moralité / nature  ; stabilité / devenir  ; loi / fait , état / tendance  ; fait / raison  ; réaliser / en puissance.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

D’où vient la morale ? Est-elle d’origine sociale ou naturelle ? A priori, nous serions enclins à penser que la morale serait une convention sociale, inexistante dans le monde naturel. Mais comment expliquer que la société ait pu la produire ? Et finalement, cette distinction entre ce qui est social et ce qui est naturel a-t-elle même un sens quand on parle de morale ?

C’est cette question qu’examine Bergson dans ce texte, en se demandant en particulier s’il existe une disposition morale propre à l’homme. La morale peut se définir à la fois comme un ensemble de valeurs permettant de fixer un bien et un mal qui se donnent pour absolus, et comme une aptitude propre à l’homme qui, doué de raison, serait donc apte à identifier le bien et le mal.

Mais alors, est-il possible de dissocier clairement ce qui relève, dans la morale, de la nature et de la société ? Bergson se demande d’où vient le sentiment moral, et s’il n’est, comme on pourrait le penser au premier abord, que l’effet d’une peur de la punition sociale. Mais s’il existe une moralité naturelle, n’est-elle que naturelle ? Et qu’entend-on par nature ? S’agit-il de la simple nécessité, ou du mouvement qui porte l’homme à se réaliser ?

La démonstration de Bergson se développe en trois temps : dans un premier temps, il pose l’origine indissociablement naturelle et sociale de la morale, en s’appuyant sur la distinction entre la « cause » et l’« effet », distinction dont il remet en cause le caractère unilatéral.

Dans un deuxième temps, il explique en quoi la morale « dépasse » la nature, en s’appuyant sur une première définition de la nature comme enchaînement de causes et d’effets. De ce point de vue, dit-il, la morale est hétérogène à la nature, tout en étant en continuité avec elle.

Enfin, Bergson explique en quoi la morale « prolonge » la nature en développant une deuxième définition possible de la nature.

1. L’origine de la morale est indissociablement naturelle et sociale

A. La cause produit l’effet, et l’effet réagit sur la cause

Dans un premier temps, Bergson pose le caractère indissociablement naturel et social de l’origine de la morale, en établissant une sorte de généalogie de la morale : « à l’origine », dit-il, il y a l’« instinct moral », qu’il identifie à la « cause » de la société, c’est-à-dire ce qui explique l’apparition de la vie sociale qui en serait donc l’« effet ». Car la société, dit-il, « développe » ce qui est en l’homme à l’état de « puissance ». Ainsi, pour reprendre la distinction aristotélicienne, il y a en l’homme des choses qui sont « en puissance », c’est-à-dire des choses dont l’existence est potentielle et demande à être réalisée, c’est-à-dire à devenir « en acte ».

Parmi ces choses, dit Bergson, il y aurait l’« instinct moral », c’est-à-dire la tendance naturelle qui porte l’homme à être moral, tendance qui ne pourrait donc se réaliser que par la société que l’instinct moral produit comme ce qui est nécessaire à sa propre réalisation, à son propre accomplissement.

Mais, dit encore Bergson, l’« effet réagit sur sa cause », puisque, à mesure que l’instinct moral – la cause – se développe par la vie sociale – l’effet –, la société se développe et invente « les moyens de fortifier artificiellement (…) l’instinct moral là où il risquerait d’être en défaut. » Appelés pour développer l’instinct moral, la société et ses « artifices » viennent en quelque sorte pallier les défaillances de la nature.

B. Le sentiment moral ne naît donc pas de la société

Par conséquent, penser que le sentiment moral est produit par la société qui, en inventant les punitions, crée donc une « crainte du châtiment », voir dans le « sentiment de l’obligation », c’est-à-dire le sentiment moral, une simple création sociale, c’est s’en tenir à une vision unilatérale du rapport de causalité qui unit la nature et la société dans la production de la morale.

En réalité, dit Bergson, mon sentiment moral préexiste à la société, qui ne fait que le renforcer en inventant des sanctions, et en inventant donc une peur du châtiment. Ce pour quoi, dit Bergson, « cette crainte entre pour quelque chose dans ce sentiment » : elle « fortifie » un sentiment moral qui préexiste à cette crainte. On ne peut donc pas penser que ma conscience morale soit le produit des interdits sociaux.

[Transition] Mais alors, comment peut-on définir le rapport de la morale à la nature ? Peut-on dire que la morale « prolonge » la nature, ou qu’elle la « dépasse » ? Et qu’entend-on, au fond, par « nature » ?

2. La morale « dépasse » la nature

A. Première définition : la nature, c’est ce qui est immédiat

Dans un second temps de la démonstration, Bergson explique en quoi il est possible de dire que la morale « dépasse » la nature. En quoi y a-t-il donc continuité et en même temps hétérogénéité entre la nature et la morale ? Bergson s’appuie ici sur une première définition de la nature, comme « ce qui est immédiatement donné dans la nature et peut se définir comme l’enchaînement visible et palpable de causes et des effets ».

Cette définition de la nature correspond en réalité à une première définition possible, qui renvoie la nature à ce qui est « immédiat » en nous, à ce qui relève au sens propre de l’instinct. Spontanément, Bergson est poussé vers trois choses : le « plaisir », la « sympathie », et le développement de son « intelligence ».

B. Conséquence de cette définition : la morale dépasse la nature

Du point de vue de cette première définition, donc, on peut dire que la morale et la nature apparaissent séparées, voire opposées : d’un côté, le « devenir », le « fait » ; de l’autre, la « stabilité » et la « loi » que la morale impose à nos tendances spontanées et désordonnées. Alors, dit Bergson, la moralité « est en dehors de la nature » : elle apparaît comme un principe d’ordre imposé de l’extérieur à nos tendances spontanées. Elle permet de dépasser le désordre de la nature en nous.

[Transition] Mais la nature, n’est-ce que ce qui en nous est spontané, immédiat ? Et en ce sens, la morale est-elle un simple dépassement de la nature ?

3. La morale « prolonge » la nature

A. La nature, c’est ce qui nous appelle à nous réaliser

Pourtant, il est possible de concevoir la nature en un autre sens : il s’agit de la concevoir, dit Bergson, dans « toute sa plénitude », et de sortir donc de ce premier sens défini comme spontanéité désordonnée. Mais que signifie cette deuxième définition ? En réalité, il s’agirait de chercher derrière ce qui nous apparaît immédiatement de la nature, à savoir le « fait », l’« état », ce qui explique ce fait ou cet état, à savoir une « tendance » ou une « raison » cachée, qui nous pousse à nous réaliser.

Ainsi, sous l’aspect statique de ce qui nous apparaît immédiatement, se dessine un « mouvement » qui nous porte à « réaliser de mieux en mieux cette humanité idéale » qui est chez nous, « en puissance » selon Bergson.

B. Conséquence de cette définition : la morale prolonge la nature

Par conséquent, on ne peut pas dire que la morale soit un dépassement de la nature : en réalité, explique Bergson, la morale est ce par quoi la nature trouve son propre prolongement, puisqu’elle trouve ainsi à nous épanouir pleinement, c’est-à-dire à actualiser l’ensemble de nos possibilités. C’est ainsi qu’on peut dire que « la moralité n’est que l’expansion complète de la nature », puisqu’elle ne fait que mettre au jour des dispositions originellement contenues en nous. Il y a dès lors continuité parfaite entre la nature et la morale par laquelle celle-ci trouve le moyen de nous accomplir.

Conclusion

En définitive, s’il est impossible d’assigner une origine purement sociale à la morale, on peut dire que la morale mise en place par la société, ainsi que la société elle-même, sont finalement le produit d’une nature qui agit en nous comme le mouvement nous portant à nous réaliser, c’est-à-dire à mettre en acte ce qui n’était en nous qu’à l’état de puissance.

S’il est impossible de dire que la moralité est d’origine purement naturelle, on peut pourtant dire que la morale est ce par quoi la nature trouve à se prolonger, en nous permettant de nous accomplir en tant qu’hommes.