Texte de Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances 
et sur les caractères de la critique philosophique

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES | Thème(s) : L'histoire
Type : Explication de texte | Année : 2011 | Académie : Amérique du Nord
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Ce qui fait la distinction essentielle de l’histoire et de la science, ce n’est pas que l’une embrasse la succession des événements dans le temps, tandis que l’autre s’occuperait de la systématisation des phénomènes, sans tenir compte du temps dans lequel ils s’accomplissent. La description d’un phénomène dont toutes les phases se succèdent et s’enchaînent nécessairement selon des lois que font connaître le raisonnement ou l’expérience, est du domaine de la science et non de l’histoire. La science décrit la succession des éclipses, la propagation d’une onde sonore, le cours d’une maladie qui passe par des phases régulières, et le nom d’histoire ne peut s’appliquer qu’abusivement à de semblables descriptions ; tandis que l’histoire intervient nécessairement […] là où nous voyons, non seulement que la théorie, dans son état d’imperfection actuelle, ne suffit pas pour expliquer les phénomènes, mais que même la théorie la plus parfaite exigerait encore le concours d’une donnée historique. S’il n’y a pas d’histoire proprement dite là où tous les événements dérivent nécessairement et régulièrement les uns des autres, en vertu des lois constantes par lesquelles le système est régi, et sans concours accidentel d’influences étrangères au système que la théorie embrasse, il n’y a pas non plus d’histoire, dans le vrai sens du mot, pour une suite d’événements qui seraient sans aucune liaison entre eux.

Antoine-Augustin Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances 
et sur les caractères de la critique philosophique, 1851.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise de texte, du problème dont il est question.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

Ce texte a pour thème la distinction de l’histoire et de la science. Chaque discipline fait usage de la raison, car elles sont toutes deux le désir d’ordonner le réel, de l’expliquer par ses causes pour que nous en ayons une compréhension rigoureuse. Elles différent cependant par la nature de l’objet. La science traite de phénomènes naturels, alors que l’histoire a pour matière les intentions des hommes. Ceci entraîne nécessairement un rapport différent au temps et Cournot s’emploie, sur ce point, à rectifier une opinion répandue qui empêche de comprendre la vraie raison de leur différence.

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

  • Le texte est divisé en deux grandes parties. La première (jusqu’à « semblables descriptions ») réfute une opinion relative à la distinction de l’histoire et de la science. Cournot donne sa définition du concept de science en montrant qu’elle n’est pas indifférente au temps.
  • La deuxième partie est consacrée à la notion d’histoire. Elle est constituée de deux moments qui s’équilibrent. Si l’histoire est d’abord présentée comme un domaine dans lequel la théorie n’est pas toute puissante, Cournot précise pour conclure qu’elle ne consiste pas non plus en une suite désordonnée de faits. Son argumentation recourt à des exemples qui ont pour fonction d’illustrer ses thèses. Ainsi, la présence du temps dans les sciences est montrée par le cas de l’éclipse, de l’onde sonore et du cours de certaines maladies.

Éviter les erreurs

Il faut suivre avec attention toutes les remarques concernant le statut du temps car c’est à partir d’elles que l’on peut comprendre le sens de la distinction entre science et histoire. Les oppositions de sens entre, d’une part, les notions de « théorie » et de « système » et, d’autre part, celles de « donnée historique » et de « concours accidentel », doivent être relevées et explicitées.

Corrigé

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Introduction

Comment distinguer correctement le domaine de l’histoire de celui de la science ? Telle est la question à laquelle Cournot répond dans cet extrait. Une vision rapide du sujet consiste à les séparer en tenant compte du rôle du temps. La science ne s’en soucierait pas car elle chercherait avant tout à unifier la diversité des phénomènes dans un système immuable de lois et d’équations.

De son côté, l’histoire décrirait ou expliquerait les actions des hommes en les inscrivant dans le temps économique, social, politique. Elle serait sensible aux cas particuliers et aux imprévus de l’existence. Or, Cournot réfute cette position. Quels sont ses arguments et quels concepts de l’histoire et de la science cherche-t-il à établir ?

1. La critique de deux opinions

A. Critique de la différence habituelle entre science et histoire

Cournot commence par refuser une idée reçue. L’histoire et la science se distingueraient essentiellement en fonction de la place tenue par le temps. Toutes deux apparaissent pourtant animées par une volonté de compréhension globale de leur sujet. L’histoire « embrasse la succession des événements », la science est préoccupée par « la systématisation des phénomènes ». Mais cette volonté de synthèse serait radicalement différente car l’histoire est, par définition, sensible au temps dans lequel se déroulent les faits qu’elle cherche à relier pour les expliquer.

Les hommes, par leurs actions, créent un temps historique et même, selon un historien comme Braudel, des temporalités différentes. Les mentalités n’évoluent pas au même rythme que les oscillations ultra-sensibles de la lutte politique pour le pouvoir, et dans un seul secteur, comme celui de l’économie, le temps saisonnier des paysans de l’Ancien Régime n’était pas celui des banquiers italiens ou hollandais.

B. Critique d’une idée commune

Face à cela, il semble plausible de dire que la science est avant tout indifférente au temps et à ses aléas. Elle cherche à unifier la diversité des phénomènes en trouvant les lois qui les relient de façon constante. Le temps est comme annulé par la démarche scientifique. Les lois scientifiques sont des énoncés généraux établissant des rapports nécessaires entre les phénomènes. La nécessité indique ici l’existence d’une relation immuable entre plusieurs paramètres et peut être découverte par « le raisonnement ou l’expérience ».

Cournot se réfère à la démonstration mathématique et à la méthode expérimentale. La première concerne des réalités intemporelles comme les nombres et les figures. La pensée s’applique à établir leurs propriétés en constituant des enchaînements de propositions devant conduire à une ­conclusion unique et valide quelles que soient les circonstances. On peut ainsi dire que la démonstration prouvant que la somme des angles d’un triangle est égale à celle de deux angles droits parvient à un résultat toujours vrai. C’est la logique de la déduction continuée qui respecte le principe de contradiction. Il est impossible d’attribuer au même sujet, en même temps et sous le même rapport, deux propriétés opposées.

2. Rectification du concept vulgaire de science

A. Le temps dans les sciences

Cournot ne s’en tient pas cependant à cette caractérisation des sciences. Il la juge étroite et source de confusions. Son propos s’appuie sur des exemples. L’astronomie étudie « la succession des éclipses », l’acoustique, « la propagation d’une onde sonore » et la médecine, « le cours d’une maladie qui passe par des phases régulières. » Le temps est donc présent dans les travaux scientifiques. La question est de savoir sur quel mode il intervient.

Ces cas de figure montrent que la science décrit et explique des phénomènes dont le cours est ordonné. L’astronome peut prédire les phases de l’éclipse car elles sont calculables. Le chercheur fait de même avec les stades d’une maladie dont il a remarqué qu’elle progressait de façon constante. Il y a une régularité des enchaînements qui donnent à la pensée la possibilité de procéder avec une certitude approchant celle de la démonstration mathématique.

B. L’expérience dans les sciences

Ceci permet de comprendre pourquoi Cournot estime que l’expérience est également une procédure scientifique. Il faudrait parler plus précisément d’expérimentation, c’est-à-dire d’analyses méthodiquement menées et faisant appel au calcul, à la mesure, à la pesée. Claude Bernard en donne des exemples dans son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, à propos de sa découverte des propriétés du foie du lapin. Étonné par la quantité de sucre que présentait un foie le lendemain de la mort de l’animal, il décida de procéder à des investigations méthodiques. Il lava soigneusement les foies avant de les placer dans des conditions de température analogues à celle de l’organisme. Puis il effectua des prélèvements soigneusement dosés, en prenant garde à noter les intervalles entre chaque intervention. La concordance des résultats lui permit de découvrir que le foie régule l’organisme, qu’il produit du sucre et ne se contente pas de le stocker. C. Bernard établit ainsi la permanence d’une propriété.

3. La vraie différence entre science et histoire

A. L’irréductibilité des faits

Quelle est donc la vraie différence entre la science et l’histoire ? Cournot soutient que l’histoire apparaît nécessairement dès lors que la théorie ne peut se suffire à elle-même, mais réclame la prise en compte d’une « donnée historique ». La théorie est de l’ordre des principes. Elle est formée par l’esprit qui cherche à ordonner la complexité du réel. L’expérience, à elle seule, ne donne que des résultats particuliers. Elle permet certes d’induire, c’est-à-dire de généraliser à partir de cas semblables mais, en théorisant, l’esprit veut établir des règles ou des lois capables de rendre raison de l’apparition des phénomènes.

La théorie implique donc une réflexion, un travail d’abstraction. Elle émet des hypothèses qu’elle met ensuite à l’épreuve pour que des déductions soient possibles. À l’inverse, ce qui est donné est de l’ordre du fait. Il n’est pas d’ordre intellectuel ou logique mais empirique. Cournot précise que la nécessité de recourir aux faits n’est pas due à un manque provisoire de la théorie que l’on pourrait espérer combler. Une théorie parfaite, rendant compte de tous les phénomènes qu’elle regroupe, ne saurait être une théorie de l’histoire.

Autrement dit, la dimension historique contient un élément irréductible à une approche par des idées ou des principes. C’est le domaine des événements, des actions issues de la liberté des hommes. Kant affirme ainsi que l’on peut toujours dire aux hommes ce qu’ils doivent faire mais qu’on ne peut prédire ce qu’ils feront.

B. La logique de l’histoire

Cournot est explicite. Il n’y pas « d’histoire proprement dite là où tous les événements dérivent nécessairement et régulièrement les uns des autres. » Le temps historique est celui de la surprise, des aléas, de l’imprévu. Quelque chose se produit qu’aucune déduction a priori ne permettait d’affirmer. Autrement dit, il n’existe pas de lois de l’histoire comme il existe, par exemple, une loi de l’énergie cinétique. Ce n’est donc pas la présence du temps qui est déterminante mais sa qualité. Le temps scientifique est non-humain. Il est naturel. Le temps historique est produit par les entreprises des hommes.

Cette différence importante n’est pas cependant suffisante pour bien définir l’histoire. Cournot vient d’établir qu’elle est le domaine de la contingence car il y a de l’imprévisible. Mais ceci ne signifie pas que l’histoire est le royaume du chaos. À la loi scientifique s’opposent les causes accidentelles qui modifient soudainement et profondément une situation. Un événement met parfois le feu aux poudres. Mais ceci suppose que la situation contenait la possibilité du changement. L’histoire possède donc une cohérence.

En réfléchissant sur la Révolution de 1848, Tocqueville parle de « causes générales fécondées par des accidents. » Il y a des circonstances objectives, connaissables, qui permettent l’éclosion et le succès de certains événements sans que cela soit déductible par avance à partir d’une théorie. Les circonstances conditionnent mais n’expliquent pas tout. La récente révolution tunisienne nous en donne un exemple frappant. Le suicide d’un jeune homme fut l’événement singulier, l’accident qui servit de détonateur imprévu à une colère qui avait des causes profondes et reliées entre elles.

Conclusion

Cournot a donc réussi à cerner la logique propre de l’histoire. Elle se tient entre deux extrêmes. D’un côté, une approche par des systèmes, des théories pour lesquelles les faits sont déductibles à partir de principes ou connaissables par des lois. De l’autre, le domaine de la contingence pure dans lequel il n’y a aucune liaison entre les événements. L’histoire est ­compréhensible car il existe des causes générales ou structurelles qui définissent une époque. Mais il demeure toujours une place pour les causes accidentelles, imprévisibles, parce qu’issues de la liberté des hommes et qu’aucun système ne pourra jamais prévoir a priori. Cette dernière dimension fait de l’histoire un processus nécessairement inachevé.