Texte de Durkheim, L'Éducation morale

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES - Tle L - Tle S | Thème(s) : Le devoir
Type : Explication de texte | Année : 2011 | Académie : France métropolitaine

Durkheim



Document

 


 Expliquer le texte suivant :

« La morale de notre temps est fixée dans ses lignes essentielles, au moment où nous naissons ; les changements qu'elle subit au cours d'une existence individuelle, ceux, par conséquent, auxquels chacun de nous peut participer sont infiniment restreints. Car les grandes transformations morales supposent toujours beaucoup de temps. De plus, nous ne sommes qu'une des innombrables unités qui y collaborent. Notre apport personnel n'est donc jamais qu'un facteur infime de la résultante ­complexe dans laquelle il disparaît anonyme. Ainsi, on ne peut pas ne pas reconnaître que, si la règle morale est œuvre collective, nous la recevons beaucoup plus que nous ne la faisons. Notre attitude est beaucoup plus passive qu'active. Nous sommes agis plus que nous n'agissons. Or, cette passivité est en contradiction avec une tendance actuelle, et qui devient tous les jours plus forte, de la conscience morale. En effet, un des axiomes fondamentaux de notre morale, on pourrait même dire l'axiome fondamental, c'est que la personne humaine est la chose sainte par excellence ; c'est qu'elle a droit au respect que le croyant de toutes les religions réserve à son dieu ; et c'est ce que nous exprimons nous-mêmes, quand nous faisons de l'idée d'humanité la fin et la raison d'être de la patrie. En vertu de ce principe, toute espèce d'empiètement sur notre for intérieur nous apparaît comme immorale, puisque c'est une violence faite à notre autonomie personnelle. Tout le monde, aujourd'hui, reconnaît, au moins en théorie, que jamais, en aucun cas, une manière déterminée de penser ne doit nous être imposée obligatoirement, fût-ce au nom d'une autorité morale. »

Émile Durkheim, L'Éducation morale.

La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.


     LES CLÉS DU SUJET  

Dégager la problématique du texte

  • Dans ce texte, Durkheim s'interroge sur notre rapport à la morale. D'où provient cet ensemble de valeurs qui nous sont transmises, et que l'on appelle morale ? Quel est le statut de l'individu par rapport à ces valeurs ? Les reçoit-il, et, en ce sens, les subit-il ou en est-il l'auteur ? La morale est-elle extérieure, ou intérieure à nous, produit d'une conscience collective ou d'une conscience individuelle ?

  • L'enjeu, pour Durkheim, est de déterminer dans quelle mesure une morale conçue comme extérieure à nous et exerçant, donc, une certaine contrainte sur nos consciences individuelles, pourrait entrer en contradiction avec la valeur d'autonomie. Autrement dit, dans le contexte « actuel » (Durkheim est un sociologue du xxe siècle), caractérisé par l'attachement, voire la sacralisation de ce principe que serait l'autonomie de la pensée, n'y a-t-il pas contradiction entre ce principe et la morale ? La thèse est donc la suivante : la transmission des valeurs morales est confrontée à un dilemme : concilier les règles collectives de la morale, vécues comme ­contraignantes, avec le principe de l'autonomie.

Repérer la structure du texte et les procédés d'argumentation

  • Dans un premier temps, Durkheim définit la morale comme un ensemble de valeurs posées par une conscience collective. En tant que consciences individuelles, nous sommes passifs par rapport à cet ensemble de valeurs puisqu'il évolue, mais si lentement, qu'un individu, dont la vie est courte, ne saurait agir seul sur ce contenu de valeurs.

  • Dans un deuxième temps, Durkheim met en évidence le principe premier de la morale actuelle : le principe de l'autonomie de la pensée.

  • Enfin, dans un dernier temps, Durkheim formule le problème de la façon suivante : la morale comme ensemble de valeurs reçues par l'individu ne porte-t-elle pas atteinte au principe fondamental de l'autonomie de la pensée ? Mais alors, toute transmission morale est-elle rendue impossible par la sacralisation de la valeur d'autonomie ?

Éviter les erreurs

  • Pour bien comprendre ce texte, vous devrez d'abord relever la série de distinctions qui l'organise « apport personnel/anonyme », « individuel/collectif », « recevons/faisons », « passive/active », « nous sommes agis/nous agissons », « empiètement sur notre for intérieur/autonomie personnelle ».

  • Certains repères de votre programme seront ici particulièrement précieux : en particulier, vous pourrez mettre en œuvre la distinction croire/savoir, ou obligation/contrainte.

  • Il n'est pas inutile de préciser, pour comprendre ce texte, qu'il est extrait de L'Éducation morale, œuvre dans laquelle Durkheim s'interroge sur la possibilité d'une éducation morale qui s'adresserait à notre raison, dans le contexte d'une époque qui met en place l'école laïque, et cherche à définir le contenu de ce que serait une « morale laïque », séparée du religieux. Précisons encore que la sacralité de la personne humaine évoquée dans le texte fait référence aux valeurs d'autonomie de la pensée et de respect de l'individu portées en particulier par la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. La valorisation de ces idées naîtrait, comme le soutient Durkheim dans d'autres ouvrages, de la nécessité, pour une société destructurée par la généralisation de la division du travail, de maintenir une cohésion sociale.

Corrigé

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Introduction

La morale conçue comme un ensemble de valeurs transmises à l'individu, et donc reçues par lui, est-elle contradictoire avec le principe d'autonomie de la pensée ? C'est ce problème qu'examine Durkheim dans ce texte. A priori, on aurait tendance à penser que le principe d'autonomie de la pensée, ou de liberté d'opinion, est un principe sacré : notre conscience serait inviolable, l'important serait de savoir penser de façon autonome, c'est-à-dire en se donnant à soi-même ses propres règles d'action. C'est là le principe érigé en axiome dans le cadre de notre morale, héritière d'une Déclaration des droits de l'homme et du citoyen pour laquelle sont sacrées la liberté de conscience, et la personne humaine tout entière. Mais alors, comment penser la transmission de valeurs morales ? Si chacun est apte à déterminer ses propres valeurs, aucun système moral ne peut-il plus se maintenir, parce qu'il serait conçu comme héritage subi, reçu de l'extérieur, venant contraindre nos consciences ? L'analyse de Durkheim se développe en trois temps.

Dans un premier temps, il définit la morale comme un ensemble de valeurs fixées par une conscience collective. En tant que consciences individuelles, nous sommes passifs par rapport à cet ensemble de valeurs puisqu'il évolue, mais si lentement, qu'un individu, dont la vie est courte, ne saurait agir seul sur ce contenu de valeurs.

Dans un deuxième temps, il met en évidence l'une des valeurs fondamentales de la morale actuelle : le principe de l'autonomie de la pensée et du respect de l'individu.

Enfin, il formule le problème de la façon suivante : la morale comme ensemble de valeurs reçues par l'individu ne porte-t-elle pas atteinte au principe fondamental de l'autonomie de la pensée ? Mais alors, toute transmission morale est-elle rendue impossible par la sacralisation de la valeur d'autonomie ?

1. La morale est un ensemble de valeurs que nous recevons

A. La morale est le produit d'une conscience collective et non individuelle

Dans un premier temps, Durkheim examine ce qu'est la morale, définie ici non comme un ensemble de valeurs universelles et stables, mais comme un système de valeurs évolutif et propre à une époque. Durkheim s'attache en premier lieu au rythme de ce changement : car si la morale n'est pas immuable, si elle « change », se « transforme », ces changements ne sont observables que sur un temps très long. « Les grandes transformations morales supposent toujours beaucoup de temps », dit-il, ce qui implique que le temps de vie d'une morale soit supérieur au temps de vie d'un individu. Ainsi, le système moral qui prévalait au moment de notre naissance est à peu près le même que celui qui sera en vigueur au moment de notre mort. D'un point de vue individuel, nous percevons donc à peine les variations des valeurs morales, ce qui pourrait expliquer, d'ailleurs, que nous tenions souvent les valeurs morales de notre époque pour immuables.

B. Donc, nous sommes passifs par rapport à elle

Mais la conséquence essentielle de cette observation est la suivante : puisque les variations de la morale ne sont qu'à peine perceptibles pour l'individu, il faut bien admettre, alors, que la morale n'est pas le produit d'une conscience individuelle, le résultat d'une action de l'individu, mais le produit d'une conscience collective. La source de la morale est donc collective : c'est tout un peuple, toute une époque, qui dégrade très lentement les valeurs propres à un système moral. Cette distinction posée par Durkheim entre conscience collective et conscience individuelle lui permet alors de poser la première pierre du problème envisagé par le texte : puisque la morale est « œuvre collective », dit-il, alors, il faut admettre que nous sommes, en tant qu'individus, passifs par rapport à elle. Autrement dit, nous recevons la morale propre à notre époque, en particulier à travers notre éducation, qui nous transmet un ensemble de valeurs dont nous n'avons pas décidé, dont nous ne sommes pas les auteurs, et que nous devons pourtant reconnaître comme étant les nôtres.

2. Or, le principe fondamental de la morale actuelle est l'autonomie

A. La morale actuelle définit l'homme comme un dieu pour l'homme

Dans un deuxième temps, après avoir établi le caractère a priori contraignant de valeurs morales qui nous sont imposées de l'extérieur, même si notre éducation va peu à peu les intégrer à notre conscience individuelle, Durkheim pose le volet suivant de son problème. Il examine ici la morale « actuelle », cette morale qui s'est tout entière ramassée autour du principe de l'autonomie de la pensée et du respect de l'individu. Ce principe – que Durkheim appelle « axiome », c'est-à-dire vérité première et indémontrable qui sert de fondement à une théorie – est en particulier le principe fondamental énoncé au xviiie siècle par la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Le caractère sacré attribué à la « personne humaine » fonde dès lors la comparaison faite par Durkheim entre cette « morale actuelle » et la religion. Quand la religion se fonde sur le principe premier du respect dû à Dieu, cette morale se fonde sur le principe premier du respect absolu dû à la personne humaine, c'est-à-dire sur le concept de « dignité humaine ». Qu'il y ait déplacement de l'objet (de Dieu à l'homme) ne change rien au statut de cet objet : il nous apparaît comme sacré, « chose sainte », et par conséquent inviolable. En d'autres termes, l'axiome de la « morale actuelle » pose l'homme comme un dieu pour l'homme : l'homme, jusque dans sa conscience individuelle, ne saurait être contraint par quiconque.

B. L'application politique de cette idée

Paradoxalement, cette sacralité de la valeur d'autonomie, à laquelle tout le monde adhère, crée pourtant de la cohésion sociale. Si nous pensons tous que l'autonomie de l'individu est plus importante que le fait de se conformer à des règles extérieures à nous, nous sommes tous unis par cette valeur. Valeur individuelle, l'autonomie est un principe qui, partagé par tous, rassemble. D'où la dimension politique de cette valeur : une « patrie », entité collective, n'existera que par l'uniformisation morale produite par le culte de la valeur d'autonomie.

3. Il y a contradiction entre la morale conçue comme contraignante, et le principe d'autonomie de la pensée

A. Toute contrainte exercée sur notre conscience est immorale

Mais ce principe d'« autonomie personnelle » fait d'abord apparaître tout ce qui peut venir contraindre notre conscience individuelle, tout ce qui est transmis sans que nous en soyons l'auteur, comme « violence ». Le principe d'autonomie correspond en effet au principe d'inviolabilité de la personne humaine. De ce point de vue, toute règle morale reçue de l'extérieur sera conçue comme contraignante, contraire au respect de la personne humaine, et donc, « immorale ».

B. La cohésion sociale est produite par l'adhésion à la valeur d'autonomie

Par conséquent, la seule valeur morale qui puisse être transmise, et qui puisse donc unifier les individus en produisant une uniformisation morale nécessaire à la cohésion sociale est la valeur d'autonomie. « Tout le monde » reconnaît ce principe, ce qui signifie qu'il peut constituer le socle d'une morale collective conçue comme non contraignante. Puisque ce principe est pleinement reconnu par chaque individu, il peut être la source d'une morale fondée en raison, c'est-à-dire d'une morale dont nous serions les auteurs, et qui nous unifierait sous ce principe.

Conclusion

En définitive, la contradiction examinée ici par Durkheim, contradiction entre, d'une part, une morale conçue comme un système de valeurs, un ensemble de règles collectives que chaque individu reçoit et, en ce sens, subit, et, d'autre part, l'autonomie personnelle érigée comme valeur première de notre morale actuelle, trouve finalement sa résolution à la toute fin du texte. Car de cette contradiction aurait pu sortir l'affirmation suivante : au nom de la sacralité de la personne humaine, aucune morale ne peut plus être commune, et chaque individu peut, en conscience, se prescrire ses propres règles morales, individuelles et relatives. Or, ce n'est pas ce que dit Durkheim. En réalité, une vraie morale peut se bâtir sur la valeur même de l'autonomie. Ce que récuse cette valeur, c'est la morale conçue comme émanant d'une « autorité morale » qui s'imposerait à nous. Mais la valeur d'autonomie est précisément celle qui peut fédérer les hommes, et rendre possible sans contradiction la transmission de la morale.