Texte de Durkheim, L’État et la société civile

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES | Thème(s) : La politique
Type : Explication de texte | Année : 2012 | Académie : Amérique du Sud
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Durkheim

L’État

La politique

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Amérique du Sud • Novembre 2012

explication de texte • Série ES

> Expliquer le texte suivant :

On considère l’État comme l’antagoniste de l’individu et il semble que le premier ne puisse se développer qu’au détriment du second. La vérité, c’est que l’État a été bien plutôt le libérateur de l’individu. C’est l’État qui, à mesure qu’il a pris de la force, a affranchi l’individu des groupes particuliers et locaux qui tendaient à l’absorber : famille, cité, corporation, etc. L’individualisme a marché dans l’histoire du même pas que l’étatisme. Non pas que l’État ne puisse devenir despotique et oppresseur. Comme toutes les forces de la nature, s’il n’est limité par aucune puissance collective qui le contienne, il se développera sans mesure et deviendra à son tour une menace pour les libertés individuelles. D’où il suit que la force sociale qui est en lui doit être neutralisée par d’autres forces sociales qui lui fassent contrepoids. Si les groupes secondaires sont facilement tyranniques quand leur action n’est pas modérée par celle de l’État, inversement celle de l’État, pour rester normale, a besoin d’être modérée à son tour. Le moyen d’arriver à ce résultat, c’est qu’il y ait dans la société, en dehors de l’État, quoique soumis à son influence, des groupes plus restreints (territoriaux ou professionnels, il n’importe pour l’instant) mais fortement constitués et doués d’une individualité et d’une autonomie suffisante pour pouvoir s’opposer aux empiétements du pouvoir central. Ce qui libère l’individu, ce n’est pas la suppression de tout centre régulateur, c’est leur multiplication, pourvu que ces centres multiples soient coordonnés et subordonnés les uns aux autres.

Émile Durkheim, L’État et la société civile, 1916.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Dégager la problématique du texte

  • La problématique du texte est construite autour de la relation entre l’État et l’individu avec pour enjeu la question de la liberté. Celle-ci est complexe. Il y a la façon dont l’État affranchit l’individu de la pesanteur des traditions, mais aussi le risque de voir cette libération compromise par le succès du pouvoir étatique dont la marche en avant peut devenir un facteur d’oppression pour l’individu qu’il vient pourtant de libérer.
  • Le problème du texte consiste alors à définir les conditions d’existence de la liberté individuelle. Durkheim montre qu’elle implique un jeu subtil entre différentes forces.

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

  • Le texte se divise en trois parties. La première « On considère… l’étatisme » affirme que l’État a libéré l’individu bien plus qu’il ne l’a asservi. Durkheim s’oppose ainsi à une opinion répandue.
  • La deuxième partie « Non pas que l’État… modérée à son tour », apporte une précision importante. La force de l’État doit être limitée par d’autres forces afin d’empêcher qu’il ne devienne l’agent d’une oppression.
  • Dans un dernier temps « Le moyen d’arriver… les uns aux autres », Durkheim donne le moyen de produire une situation équilibrée permettant une libération véritable des individus.

Éviter les erreurs

Il faut être attentif à la façon dont Durkheim affine progressivement sa pensée. Le texte est fait de nuances successives qui précisent la thèse énoncée dans sa première partie.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Une opinion courante voit volontiers l’État comme l’adversaire de l’individu. Son autorité n’aurait de cesse de brider les libertés individuelles au moyen de ses règlements. Dans ce texte, Durkheim contredit ce jugement en montrant qu’il repose sur une ignorance profonde de l’action historique de l’État. Mais Durkheim ne s’en tient pas là. Il lui importe de montrer comment l’État peut réaliser la libération concrète de l’individu.

Or celle-ci n’est possible que moyennant des conditions qui impliquent l’existence de groupes non étatiques aux fondements solides, capables de modérer le pouvoir politique. Nous voyons donc que si Durkheim défend l’État contre un préjugé répandu, il ne lui fait pas non plus une confiance aveugle. La difficulté consiste à définir la nature d’un rapport de forces dont l’enjeu est la liberté des individus au sein d’une collectivité ordonnée.

1. Le rejet d’un préjugé

A. La croyance dans l’opposition de l’individu et de l’État

Durkheim commence par exposer une opinion, introduite par le pronom indéfini « on ». Il est généralement pensé que l’État et l’individu sont dans une relation antagoniste telle que « le premier ne puisse se développer qu’au détriment du second. » L’État se définit comme une forme de pouvoir qui régule et oriente la vie sociale à travers des institutions. Il encadre la vie des citoyens, lesquels ont des droits et des devoirs fixés par les lois conformes à une constitution. Ce pouvoir organisé, ramifié, s’exerce, selon Max Weber, par le biais des administrations. Il est dès lors tentant de croire que l’individu sera d’autant moins libre que l’État sera puissant.

L’individu est à distinguer du citoyen. Le citoyen est le membre de l’État, l’individu désigne chacun de nous en tant qu’unité singulière, un être doté de désirs particuliers qui n’ont pas pour souci primordial l’intérêt général, dont l’État, au contraire, se veut le garant. Nous pensons donc que la satisfaction de nos envies individuelles ne peut qu’être freinée, voire opprimée, par les lois de l’État.

B. La critique de cette croyance

Durkheim rejette ce jugement qu’il considère être un contresens complet au sujet de la réalité historique. Il écrit que « L’individualisme a marché dans l’histoire du même pas que l’étatisme ». L’individualisme est une idéologie qui fait valoir l’existence de droits individuels indépendants du pouvoir politique que ce dernier a cependant pour fonction de garantir. Ainsi nous estimons que les choix touchant notre vie privée ne regardent pas l’État mais qu’il doit leur permettre d’exister.

Il faut dire pourquoi l’individualisme a été rendu possible par le développement de l’État. Durkheim argumente sa thèse en rappelant l’existence « des groupes particuliers et locaux » qui enserraient l’individu dans leur carcan : « la famille, la cité, la corporation. » La conséquence est capitale. Tant que dominaient des coutumes, l’individualisme ne pouvait exister. Chacun était défini par son inclusion dans un ensemble qui le précédait et le dépassait.

L’âge homérique le montre bien puisque les héros sont souvent désignés par leur filiation. Ulysse est le fils de Laërte. À l’époque féodale, l’appartenance à une lignée déterminait le rang social. Le passé fondait le présent et lui dictait ses normes. Sur le plan professionnel, les hommes s’inséraient dans des confréries constituées de droits et de devoirs. Nous voyons que la notion d’individu est finalement une idée moderne que l’essor de l’État a rendue possible en affaiblissant le poids des traditions. Il est donc bien le « libérateur de l’individu ».

2. La nécessaire limitation du pouvoir étatique

A. La pente naturelle de l’État

Toutefois, on ne doit pas en conclure qu’il suffirait de laisser l’État se développer pour que les libertés individuelles s’accroissent mécaniquement. L’État est défini comme une force de la nature. Ceci peut surprendre car il est bien plutôt un produit de la volonté des hommes en charge des valeurs de justice et d’intérêt général. L’assimiler à une tempête ou un raz de marée semble inadéquat mais cette comparaison s’explique par le fait que le pouvoir de commander possède une tendance naturelle à sortir de ses limites s’il n’est pas stoppé par d’autres puissances. Rousseau le note dans Du contrat social en affirmant que les gouvernants sont fatalement entraînés à sacrifier le bien commun à leur intérêt personnel en oubliant qu’ils ne sont que des représentants du peuple.

Durkheim craint la démesure inhérente à tout exercice du pouvoir. La conséquence serait désastreuse pour les libertés individuelles, comme le montre le cas du totalitarisme, cette forme moderne du despotisme. Dans un tel cadre, la société est sous la coupe d’une autorité policière. Voilà pourquoi Durkheim juge indispensable que « la force sociale » de l’État soit « neutralisée par d’autres forces sociales. »

B. Les forces sociales

Quels sont ces contrepoids indispensables ? Durkheim les nomme des « groupes secondaires » et reconnaît immédiatement qu’ils « sont facilement tyranniques quand leur action n’est pas modérée par celle de l’État ». Deux constatations s’imposent. Premièrement nous retrouvons les groupes sociaux dont la première partie a pointé le caractère facilement tyrannique à l’égard des libertés individuelles. Il s’avère maintenant qu’ils doivent être maintenus et garantis à l’intérieur d’une société administrée par un État.

La vie privée et la vie professionnelle de chacun sont du ressort de son libre arbitre. L’individu est porteur de droits qu’il peut éventuellement opposer aux menées d’une autorité oublieuse de ses devoirs. Autrement dit, la société civile a une autonomie, un dynamisme propre que le pouvoir politique doit respecter. La vitalité de la sphère sociale est capitale car c’est ce qui la rend capable de modérer l’action d’un État qui se laisse emporter par sa propre force.

3. Comment équilibrer les forces ?

A. Les centres de pouvoir

Dans un dernier temps, Durkheim définit le moyen de réaliser la libération de l’individu. Il faut logiquement que l’État ne soit pas le seul centre de pouvoir. Le texte défend la nécessité d’une décentralisation des instances de commandement et de régulation de la vie sociale. Durkheim évoque des « groupes plus restreints, territoriaux ou professionnels. » L’important est qu’ils soient dotés d’une organisation solide et d’une identité affirmée face à l’administration centrale. Faut-il y voir un appel à une autonomie relative des régions ?

Des pouvoirs locaux ont l’avantage d’être plus proches de la réalité quotidienne et peuvent intervenir de façon plus spécifique, en matière d’emploi par exemple. Cette démarche ne fait donc pas en principe obstacle à la puissance étatique mais contribue au bon développement de l’ensemble. Durkheim souligne d’ailleurs que le lien doit exister entre le national et le local. L’État conditionne la totalité de la vie sociale, mais cela ne signifie pas qu’il doive la déterminer dans toutes ses particularités. On peut concevoir qu’une région prenne une initiative qu’une autre ne prend pas, mais elle n’a pas à s’émanciper totalement d’une règle collective sous peine de créer des inégalités injustifiées.

B. Unité et multiplicité

On sait que la tradition française a eu fortement tendance à estimer que seul l’État peut et doit gouverner sur l’ensemble du territoire à la différence des pays marqués par le fédéralisme. Tocqueville estime ainsi que la Révolution de 1789 a prolongé l’œuvre centralisatrice des rois. Durkheim adopte une position équilibrée. Il est convaincu que le face-à-face de l’individu et de l’État ne peut qu’être défavorable au premier. Comment lutter seul contre une administration puissante et disposant de moyens de contrainte ?

Pour autant, il ne s’agit pas de nier le bien-fondé d’un État. Le texte est clair : « ce qui libère l’individu, ce n’est pas la suppression de tout centre régulateur. » En d’autres termes, l’anarchisme n’est pas la solution. Il faut concrètement multiplier les instances de régulation pour que l’individu ait des recours.

Une dernière difficulté survient cependant. La multiplication a pour risque le désordre. Ces centres sont donc à relier et à hiérarchiser. Quelle sera l’autorité suprême qui accomplira cette mission ? Durkheim ne le dit pas explicitement. L’État semble être la réponse en tant qu’il reste en charge de l’unité nationale. Mais il ne faut pas qu’il empiète sur les droits individuels. Dès lors, la solution réside dans l’existence d’une culture politique et d’une forme de société rendant ces dépassements critiquables. Seul un État socialement libéral et politiquement fort est à même de concilier l’ordre et la liberté.

Conclusion

Ce texte réfléchit à la façon dont il faut procéder pour que le lien logique existant entre l’État et l’individu soit aménagé de façon à ce que la liberté individuelle s’épanouisse sans nuire à la nécessité d’un ordre commun.

Le texte donne une réponse paradoxale. L’existence de contre-pouvoirs issus de la vie sociale s’opposent à la pente naturelle d’un État à vouloir tout administrer mais, ce faisant, lui permettent de réaliser une libération effective des individus.

En rejetant l’absolutisme comme l’anarchisme, Durkheim se déclare favorable à une voie faite de médiations, d’arbitrages, et il semble à sa façon retrouver la leçon de Montesquieu dans L’Esprit des Lois : « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. »