Texte de Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : La matière et l'esprit
Type : Explication de texte | Année : 2010 | Académie : France métropolitaine
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Nous remarquons par exemple l’éclair et le tonnerre. Ce phénomène nous est bien connu et nous le percevons souvent. Cependant l’homme ne se satisfait pas de la simple familiarité avec ce qui est bien connu, du phénomène seulement sensible, mais il veut aller voir derrière celui-ci, il veut savoir ce qu’il est, il veut le concevoir. C’est pourquoi on réfléchit, on veut savoir la cause, comme quelque chose qui diffère du phénomène en tant que tel. […] Le sensible est quelque chose de singulier et de disparaissant ; l’élément durable en lui, nous apprenons à le connaître au moyen de la réflexion. La nature nous montre une multitude infinie de figures et de phénomènes singuliers ; nous éprouvons le besoin d’apporter de l’unité dans cette multiplicité variée ; c’est pourquoi nous faisons des comparaisons et cherchons à connaître l’universel qui est en chaque chose. Les individus naissent et périssent, le genre est en eux ce qui demeure, ce qui se répète en tout être, et c’est seulement pour la réflexion qu’il est présent. Sont concernées aussi les lois, par exemple les lois du mouvement des corps célestes. Nous voyons les astres aujourd’hui ici, et demain là-bas ; ce désordre est pour l’esprit quelque chose qui ne lui convient pas, dont il se méfie, car il a foi en un ordre, en une détermination simple, constante et universelle. C’est en ayant cette foi qu’il a dirigé sa réflexion sur les phénomènes et qu’il a connu leurs lois, fixé d’une manière universelle le mouvement des corps célestes de telle sorte qu’à partir de cette loi tout changement de lieu se laisse déterminer et connaître. […] De ces exemples on peut conclure que la réflexion est toujours à la recherche de ce qui est fixe, permanent, déterminé en soi-même, et de ce qui régit le particulier. Cet universel ne peut être saisi avec les sens et il vaut comme ce qui est essentiel et vrai.

Friedrich Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, 1817.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

  • Ce texte permet de problématiser la relation de l’esprit au réel. À l’aide d’exemples simples et parlants, Hegel met en évidence une tendance fondamentale de l’esprit face à la diversité foisonnante des phénomènes qu’il observe quotidiennement : le désir de connaître leur cause, d’unifier la multiplicité des faits sous une loi qui en rend raison.
  • Le problème est alors de savoir comment nous procédons et ce que signifie cette impulsion vers la connaissance. Quelle vision de l’homme nous donne-t-elle ?

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

  • Dans un premier temps, Hegel montre ce que signifie la différence entre un phénomène et sa cause (de « Nous remarquons » jusqu’à « en tant que tel »). Ceci lui permet également d’annoncer la thèse d’un désir de connaissance inhérent à l’esprit.
  • Puis, il approfondit le sens de la distinction en montrant qu’elle inclut une série de notions complémentaires et opposées (de « Le sensible » jusqu’à « constante et universelle »).
  • Enfin, Hegel conclut en soulignant deux sujets déjà présents : l’esprit a foi dans l’idée d’un monde ordonné, et ce qui est universel n’est pas saisissable par les sens.
  • L’argumentation alterne le raisonnement sur ces concepts et l’appel à des exemples courants pour rendre les idées plus compréhensibles.

Éviter les erreurs

Le texte est clair. Il faut être capable de montrer comment il est construit sur des couples de notions opposées et complémentaires et donner sens à l’idée d’une foi de la raison dans l’existence d’un ordre.

Corrigé

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Introduction

La relation de l’esprit au réel est multiple. Nous nous intéressons à ce qui est pour l’utiliser. C’est le cas du travail et de la technique. La réalité est transformée selon nos besoins et nos désirs. Cependant, il existe aussi un autre rapport dans lequel il ne s’agit pas de modifier le réel mais de le ­connaître. Cette attitude, que les Grecs ont appelé la « théorie », s’efforce de répondre à la question « pourquoi ? » Dans ce texte, Hegel met en lumière la nécessité de cette démarche. Elle n’est pas une fantaisie, dont l’esprit pourrait se dispenser, mais l’expression d’une tendance issue de sa nature profonde, qui nous pousse à croire qu’une explication est possible. Il faut donc élucider la relation entre foi et raison et montrer ce que signifie ­connaître ce qui est.

1. La cause et le phénomène

A. La perception du phénomène

Le début du texte (lignes 1 à 5) est construit sur la dualité du concept de phénomène et de celui de cause. Les deux sont liés mais différents. Hegel expose ce point en commençant par un exemple accessible à tous, celui de l’éclair et du tonnerre. Il est évident que leur caractère effrayant fait que nous les remarquons sans peine. Nous sommes ici dans le domaine phénoménal. Le phénomène est étymologiquement « ce qui apparaît ». Il est donc de nature sensible. Nous le percevons par au moins un de nos cinq sens. Hegel indique que la répétition des orages a pour conséquence le sentiment du « bien connu ». Nous attendons leur venue sur la base de certains signes et nous apprenons à nous en protéger une fois que nous avons constaté leurs effets. Il est donc possible d’acquérir une habitude capable de nous orienter avec succès dans le monde. Cette connaissance est pragmatique et nous pourrions croire que son utilité la rend suffisante.

B. La recherche de la cause

Hegel soutient cependant que l’esprit n’est pas satisfait de cette situation. Associer la couleur du ciel à l’arrivée de l’orage est certes bien utile lorsqu’on veut sortir de chez soi mais ne nous explique pas l’enchaînement de ces phénomènes. Le texte indique que « derrière » ce qui apparaît agit une cause dont la connaissance nous importe. Autrement dit, il existe chez l’homme un besoin de théoriser. Les habitudes issues de l’expérience ­courante sont indispensables pour agir mais nous voulons connaître le pourquoi des choses. Hegel établit ainsi une dualité entre l’apparence et l’essence. Le phénomène a une double dimension. Il y a sa face sensible, aisément perceptible, comme le bruit du tonnerre, et, se manifestant à travers elle, sa nature essentielle. Il s’agit donc de passer de la constatation de l’existence d’une chose à la connaissance de ce qu’elle est. Cette opération intellectuelle est l’œuvre de la réflexion. Que signifie cette notion ?

2. La réflexion

A. Du visible à l’invisible

Hegel la définit à partir de trois nouvelles dualités. Chacune d’elles approfondit la relation de l’apparence et de l’essence. Tout d’abord, un phénomène est forcément « singulier ». Nous percevons cet éclair qui en lui-même est unique. Son aspect sensible implique qu’il soit aussi « disparaissant » car l’expérience se déroule dans le temps et celui-ci abolit ce qu’il a fait naître comme Saturne mange ses enfants. Tout est passage, abolition et recréation. Enfin, la nature donne le spectacle d’une prodigieuse diversité de formes et d’êtres. Elle ressemble à un grand théâtre où se ­succèdent indéfiniment une multitude de phénomènes. À ces trois caractéristiques propres à ce qui est naturel correspondent trois déterminations de l’esprit qui s’y opposent et s’efforcent de les dominer. La réflexion cherche ce qui est universel et donc présent dans chaque cas singulier, « l’élément durable » dans ce qui passe, et l’unité dans la diversité. Ceci n’est possible qu’à la condition de se détacher de la variété multiforme du sensible pour aller vers des formulations théoriques. Réfléchir signifie donc s’abstraire de la réalité pour tenter d’en saisir les structures invisibles à nos perceptions.

B. Exemples : le genre et les lois

Hegel illustre son propos par deux exemples. Le premier est emprunté à la biologie. Nous constatons que les individus sont uniques et temporaires mais qu’ils appartiennent à des unités définies et permanentes que nous nommons des genres. Le genre confère à chaque individu les caractéristiques fondamentales qui déterminent son développement et les conditions de sa reproduction. Dans l’expérience sensible nous ne rencontrons que des êtres particuliers. Le genre est universel au sens où il est présent de la même façon dans tous les individus qu’il regroupe. C’est un concept formé par la réflexion à la recherche des propriétés essentielles d’un ensemble. Il n’est donc accessible que par la pensée qui analyse des traits caractéristiques et en forme une idée. Mais ceci n’en fait pas une vue de l’esprit. La connaissance du genre permet de définir précisément l’existence des individus qui le composent. L’exemple des lois de l’astronomie est identique. L’expérience courante nous montre que les astres se déplacent d’une journée à l’autre mais ne dit pas pourquoi. La science, par l’observation répétée et le calcul, découvre une régularité là où nous ne voyions d’abord qu’une confusion. Les lois sont l’expression de relations constantes entre plusieurs paramètres. Elles sont invisibles à l’œil mais structurent des mouvements réels dont elles nous donnent la connaissance. Comme le genre, elles manifestent l’existence d’un ordre qui demeure à travers la variété des situations et la vie éphémère des individus.

3. La raison et l’universel

A. La foi de la raison

Le travail de la réflexion est donc la source de grandes avancées. Nous ne nous bornons plus à faire des constats mais nous pouvons calculer le déplacement d’un astre ou nous faire des idées de plus en plus précises au sujet de l’évolution de la nature. Ainsi progresse la raison. De plus, à travers ces exemples, Hegel introduit une autre idée importante. Le cas de l’astronomie lui fait dire que l’esprit « a foi en un ordre, en une détermination simple, constante et universelle. » La notion de foi pourrait paraître ici inappropriée puisque nous parlons de théorie et de connaissance rationnelle. Mais il faut avoir une vue plus compréhensive. Théoriser n’a de sens que parce que nous présupposons qu’il est possible de formuler des lois et de conceptualiser les phénomènes. Foi et raison ne sont pas ici à opposer. Ces deux dimensions sont unies au sein de l’esprit. La raison doit croire qu’elle peut parvenir à ses objectifs. Le mot « foi » signifie d’ailleurs que cette croyance est ferme. Ce n’est pas une opinion plus ou moins probable mais l’expression d’une certitude qui reste encore subjective. Nous pouvons dire alors que le travail de la réflexion consiste justement à transformer cette détermination en une vérité objective, démontrée. Cette foi est liée au désir de l’esprit de ne pas rester un simple observateur des phénomènes. L’homme affirme sa confiance dans ses propres forces de compréhension en même temps qu’il présuppose que la nature n’est pas un chaos mais un cosmos, c’est-à-dire un monde ordonné par des lois.

B. L’universel et le sensible

Le texte se conclut par un retour à l’idée d’universalité. Nous avons vu comment elle intervient par rapport à la perception sensible des phénomènes. Hegel affirme qu’il est impossible de saisir ce qui est universel par le moyen des sens. Ce faisant, il confirme l’idée selon laquelle la réflexion est l’œuvre d’une opération intellectuelle. Par définition, est universel ce qui vaut en tout temps et en tout lieu pour les individus d’un même groupe. C’est, par exemple, la qualité que nous attribuons aux droits de l’homme : ce critère est supérieur à celui de la généralité, car le général implique des exceptions. L’universel est donc au-delà des cadres de l’expérience. En effet, ce qui s’expérimente s’accomplit nécessairement en un lieu et un temps déterminé. Tout résultat obtenu seulement par expérience est donc relatif alors que ce qui est universel est absolu. Or, les sens ne nous donnent que des informations particulières – ou au mieux générales – lorsque nous constatons qu’un phénomène se répète. Il est donc vrai de dire que l’universel « ne peut être saisi avec les sens. » Dès lors, il faut reconnaître que l’esprit est doté d’une raison qui commence à s’éveiller en constatant que des phénomènes se produisent, mais qui se développe ensuite avec ses propres ressources logiques pour parvenir à formuler « ce qui est essentiel et vrai. » La théorie se réfère à l’expérience mais dispose de ses moyens propres pour la connaître.

Conclusion

Au terme de cette étude il apparaît que la connaissance du réel est un désir profond de l’esprit. Nous ne cherchons pas seulement à connaître pour utiliser mais aussi parce qu’il y a un plaisir d’accéder aux causes des phénomènes. Les hommes ne se contentent pas de vivre dans un monde dont ils ne saisiraient que les aspects nécessaires à leurs besoins. Ils veulent percer à jour les raisons de ce qu’ils constatent. La question « pourquoi ? » est essentielle et la complexité du réel nous montre qu’y répondre est une tâche illimitée. L’entreprise n’est pas simple, comme le montre l’histoire des sciences, mais l’esprit est animé d’une foi dans la rationalité du réel et dans la capacité de la raison à la découvrir.