Texte de Hobbes, Éléments de loi

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES | Thème(s) : Le langage - Le désir - La raison et le réel
Type : Explication de texte | Année : 2012 | Académie : Nouvelle-Calédonie
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Hobbes

Le langage

La culture

phiT_1211_11_04C

Nouvelle-Calédonie • Novembre 2012

explication de texte • Série ES

> Expliquer le texte suivant :

Dans la mesure où toute connaissance commence par l’expérience, il suit que toute nouvelle expérience est également le point de départ d’une nouvelle connaissance, et tout élargissement de l’expérience est le début d’un accroissement de la connaissance. Il en résulte que toutes les nouveautés qu’un homme rencontre lui donne l’espoir et l’occasion de connaître quelque chose qu’il ne connaissait pas auparavant. Cet espoir et cette attente d’une nouvelle connaissance de quelque chose de nouveau et d’étrange est la passion qu’on appelle généralement ADMIRATION, et la même passion, en tant qu’appétit, est appelée CURIOSITÉ, c’est-à-dire appétit de connaissance. De même que, dans les facultés de discerner, un homme quitte toute communauté avec les bêtes par la faculté d’imposer des noms, il surmonte également leur nature par la passion qu’est la curiosité. En effet, lorsqu’une bête voit quelque chose de nouveau ou d’étrange pour elle, elle l’observe uniquement pour discerner si cette chose est susceptible de lui rendre service ou de lui faire du mal, qui, dans la plupart des cas, se souvient de la manière dont les événements ont été causés et ont commencé, cherche la cause et le commencement de toutes les choses qui surviennent et qui sont nouvelles pour lui. Et de cette passion (admiration et curiosité) sont issues, non seulement l’invention des noms, mais aussi les hypothèses sur les causes qui, pense-t-on produisent toute chose.

Thomas Hobbes, Éléments de loi (1642), in Œuvres complètes, tome 2, traduction de Delphine Thivet © Éditions Vrin, 2010.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Dégager la problématique du texte

  • D’où vient le désir de connaître propre à l’homme ? Comment l’homme commence-t-il à constituer un savoir construit avec un langage qu’il a élaboré, et cela au-delà du souci de ce qui lui serait utile ? Comment l’homme devient-il un être de culture distinct de l’animal ?
  • En appuyant la spécificité humaine sur l’existence de passions, l’admiration et la curiosité, Hobbes montre, dans ce texte, que c’est par un désir de savoir, entretenu par les expériences, que l’homme en vient à chercher des causes et à dénommer ainsi les choses. La curiosité scientifique est donc une passion qui fournit le moteur à l’homme pour assurer sa connaissance.

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

  • Dans un premier temps, l’auteur défend la thèse empiriste d’une connaissance qui ne commence qu’avec l’expérience. Cela lui permet de montrer que chaque nouvelle expérience entretient l’espoir d’un nouveau savoir.
  • Dans un second temps, il fait de cette curiosité scientifique la passion qui pousse l’homme – au-delà de ses intérêts particuliers – à chercher des causes et à trouver des noms aux choses.

Éviter les erreurs

  • Si le texte se présente avec un vocabulaire tout à fait accessible, il faut cependant être soucieux de bien respecter l’ordre de l’argumentation qui finalement est difficile car, en elle, s’entrecroisent différents enjeux :
  • un enjeu épistémologique dans la mesure où Hobbes définit la connaissance par l’expérience ;
  • un enjeu psychologique puisqu’on s’interroge sur les passions humaines et le désir de savoir ;
  • enfin un enjeu anthropologique puisqu’on caractérise l’homme par rapport à l’animal grâce à son pouvoir de nommer et de trouver des causes.
  • Ce texte réussit à mêler des notions aussi variées que l’expérience, le désir, la culture, la raison et le réel, mais aussi le langage et la vérité et même la liberté puisqu’il est question de s’émanciper de la nature.
Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Dans l’allégorie de la caverne, Platon parle de celui qui délivra les hommes de leur ignorance : il reste un inconnu. D’où vient donc le désir de savoir ? Qu’est-ce qui poussent les hommes à élaborer de nouvelles hypothèses pour comprendre le réel ? Thomas Hobbes dans son ouvrage Éléments de loi, qui porte autant sur les lois de la nature que sur les lois politiques, ramène la connaissance à l’expérience et fait de la curiosité la passion qui distingue l’homme de l’animal.

Mais si l’homme a, comme l’animal, la possibilité de connaître le monde par ses sens, qu’est-ce qui constitue la spécificité et en particulier la possibilité qu’il a de transformer une simple observation en système de connaissances scientifiques ? Qu’est-ce qui amène l’homme à passer par le langage pour établir des lois de la nature ? C’est à travers une passion propre à l’homme, la curiosité, qu’Hobbes répond à cette question.

Plus précisément dans cet extrait, il commence par associer l’espoir de connaître à toute nouveauté rencontrée : ainsi l’expérience engendrant la connaissance, suscite également, puisqu’elle se renouvelle, la curiosité scientifique. Cette passion de savoir se traduit alors dans un second temps du texte, par la caractérisation de l’homme qui, contrairement à l’animal, ne se borne pas à faire un usage intéressé des choses mais les nomme et en cherche les causes.

1. La curiosité scientifique entretenue par l’expérience, source de la connaissance

A. La connaissance commence avec l’expérience

Hobbes part d’un présupposé empiriste : « la connaissance commence par l’expérience » et non pas par une « inspection de l’esprit » ainsi que le dirait par exemple un rationaliste comme Descartes. En cela Hobbes est encore l’héritier d’Aristote. Mais si l’expérience peut se définir comme la rencontre sensible avec le réel, l’expérience peut aussi être renouvelée à chaque instant, et de ce fait engendrer une nouvelle connaissance.

La connaissance ne peut que s’accroître au gré des nouvelles expériences. Il ne s’agit pas ici de réviser nos connaissances, ni à l’inverse de simplement les cumuler en les additionnant, mais de produire un « accroissement » qualitatif dans la mesure où Hobbes parle non pas « des » connaissances, mais de « la » connaissance, comme d’une seule réalité.

L’expérience renvoie bien ici à son sens courant « d’instruction acquise par l’usage de la vie » comme le définit Claude Bernard dans son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale.

B. Donc chaque nouvelle expérience suscite l’espoir de connaître

Mais la réalité perçue n’est pas immédiatement la connaissance empirique : elle exige une forme d’analyse ou de dénomination pour être connaissance. Il doit donc s’écouler un délai entre l’expérience et la connaissance proprement dite : c’est celui de l’attente qui permet d’espérer que l’expérience soit profitable, que l’on puisse « tirer les leçons » de l’expérience comme l’indique le langage courant.

L’expérience est alors plus qu’une simple observation puisqu’on la regarde comme quelque chose de profitable, dont on peut tirer un bénéfice intellectuel, pour peu que l’on sache saisir l’occasion, le « kairos » en grec dirait Aristote, c’est-à-dire le moment opportun pour accroître son savoir.

L’expérience pourrait prendre ici une dimension scientifique dans la mesure où elle dépasse la simple réceptivité sensible et dans la mesure où, par l’intervention de la raison et de la mémoire, elle peut construire un savoir cohérent.

C. La passion qui en résulte est admiration, ou curiosité quand elle s’accompagne d’appétit

Hobbes glisse alors dans une sorte d’analyse psychologique car « cet espoir et cette attente » d’une nouvelle connaissance sont une passion. Cette passion peut être d’abord considérée comme une sorte de « passivité », (selon leur étymologie commune), de réceptivité où l’expérience viendrait instruire le sujet de la connaissance comme un tampon de la cire molle. En cela elle est bien « admiration », c’est-à-dire une sorte d’étonnement (qui est la définition même de la philosophie pour Aristote) devant la nouveauté qui vient sortir de l’ignorance et provoquer ainsi une sorte de joie.

Mais à cette attente peut se mêler aussi un désir de comprendre, de connaître d’en savoir plus une fois la surprise passée. Cette passion quand elle devient « appétit » se nomme alors « curiosité ». La même passion peut prendre une fonction dynamique, active et pas seulement passive comme dans l’attente. Il s’agit bien d’espérer, mais plutôt d’un espoir actif qui anticipe la nouveauté à venir, conscient que tout étonnement doit se solder d’un savoir nouveau.

[Transition] Peut-on faire alors, non pas, comme la tradition l’entendait, de la raison, mais de la curiosité scientifique la passion qui ferait de l’homme l’être supérieur aux animaux ?

2. Cette curiosité est ce qui distingue l’homme de l’animal

A. Au sein du discernement humain se trouve la faculté de donner des noms

La tradition définit l’homme comme animal rationnel, autrement dit l’homme est l’être qui se distingue du règne animal par sa faculté de raisonner, de juger, c’est-à-dire de discerner. Or le discernement consiste à séparer les choses les unes des autres pour mieux les identifier et les connaître.

Aussi la manière qu’a choisie l’homme pour délimiter et définir les choses les unes par rapport aux autres est précisément le fait de les nommer. En cela on retrouve le lien étymologique du langage, « logos » qui en grec signifie également « raison ». Si toute connaissance vient, comme on l’a vu précédemment, de l’expérience sensible, toute connaissance est alors celle d’un fait.

Il n’y a donc pas d’idées générales mais seulement des mots arbitraires qui désignent éventuellement une multitude de choses particulières. En cela Hobbes est un représentant du nominalisme. C’est en ce sens qu’au sein du discernement se trouve avec la faculté d’imposer des noms, cette passion qu’est la curiosité. Quel lien peut-on faire entre ces deux spécificités humaines ?

B. L’homme n’est pas exclusivement commandé par son instinct de survie

Comme les bêtes, les hommes sont soumis à l’instinct de conservation, et le rapport au réel est d’abord dans les deux cas un rapport de discernement pour l’homme et d’instinct pour l’animal, au service de leur survie, un rapport intéressé : il s’agit de déterminer si une chose peut ou non être utile, faire du bien ou du mal, et en fonction de cette évaluation, s’en approcher ou la fuir.

Mais à la différence des bêtes, l’homme a une mémoire qui lui permet de se souvenir de la manière dont les événements qui l’intéressent ont commencé. À un bien ou à un mal extérieur à lui, l’homme peut associer un commencement, ou une cause.

Ainsi l’homme n’est pas seulement en situation de surprise passive devant la nouveauté, il cherche à comprendre les événements pour s’en émanciper.

C. La curiosité, la recherche de causes et la capacité à les nommer : un critère de distinction humaine

En ce sens, on comprend mieux le rapport qu’il peut y avoir entre la curiosité, le langage et la science. En effet, cette passion inscrite en l’homme l’amène à admirer les choses nouvelles dont il fait l’expérience, et à chercher à les comprendre, c’est-à-dire à en avoir la curiosité.

De cette curiosité résulte tout d’abord « l’invention des noms » car ceux-ci aident à discerner les choses entre elles. Mais, dans la mesure où l’homme est capable de se souvenir du commencement d’événements similaires, il en résulte également la production d’hypothèses pour rendre compte de ce commencement, pour en expliquer les causes.

Or l’ensemble des thèses permettant d’établir des relations de causes à effets, autrement dit l’ensemble des lois nécessaires de la nature, n’est autre que la science.

Conclusion

Ainsi Hobbes propose une anthropologie originale : l’homme est un être passionné, un être de désir qui tend à la préservation de son être. Mais contrairement à l’animal, ce qui le guide n’est pas un rapport immédiat au réel : lorsqu’il en fait l’expérience, il ne se concentre pas exclusivement sur un profit à court terme. L’expérience qu’il fait n’est pas immédiatement interprétée pour ses avantages procurés, mais l’expérience est mise en perspective par rapport aux autres expériences. Par la mémoire des expériences accumulées, il peut comprendre comment elles ont pu commencer, en saisir les causes, élaborer des thèses et, de ce fait, édifier la science comme système de lois de la nature qui met en relation tel événement dénommé, et donc distingué, de tel autre événement. Le langage en ce sens est la partie du discernement qui permet de distinguer les choses entre elles pour mieux en souligner ensuite leurs relations de causes à effets, les mots n’ayant pas en eux-mêmes de portée ontologique.

Cependant si l’homme a la volonté de rechercher des causes aux événements, c’est que son désir de persévérer dans son être, son « conatus », est aussi un désir de s’affirmer en tant qu’être de culture et donc ce désir se veut aussi passion de savoir, de comprendre.

Au fond, la volonté de savoir, de comprendre, la curiosité scientifique est à la fois ce qui permet à l’homme de sortir de l’ignorance, mais aussi ce qui entretient la connaissance. La curiosité comme passion humaine est un principe dynamique de la psychologie de l’homme qui veut se dégager d’une relation immédiate de soumission à la nature.