Texte de Hobbes, Le Citoyen

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : La société et l'État - La politique
Type : Explication de texte | Année : 2013 | Académie : Amérique du Nord
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Hobbes

La société

La politique

phiT_1305_02_00C

Amérique du Nord • Mai 2013

explication de texte • Série L

> Expliquer le texte suivant :

La plupart de ceux qui ont écrit touchant les républiques, supposent ou demandent, comme une chose qui ne leur doit pas être refusée, que l’homme est un animal politique […] né avec une certaine disposition naturelle à la société. Sur ce fondement-là ils bâtissent la doctrine civile ; de sorte que pour la conservation de la paix, et pour la conduite de tout le genre humain, il ne faut plus rien sinon que les hommes s’accordent et conviennent de l’observation de certains pactes et conditions, auxquelles alors ils donnent le titre de lois. Cet axiome, quoique reçu si communément, ne laisse pas1 d’être faux, et l’erreur vient d’une trop légère contemplation de la nature humaine. Car si l’on considère de plus près les causes pour lesquelles les hommes s’assemblent, et se plaisent à une mutuelle société, il apparaîtra bientôt que cela n’arrive que par accident et non pas par une disposition nécessaire de la nature. En effet, si les hommes s’entr’aiment naturellement, c’est-à-dire, en tant qu’hommes, il n’y a aucune raison pourquoi chacun n’aimerait pas le premier venu, comme étant autant homme qu’un autre ; de ce côté-là, il n’y aurait aucune occasion d’user de choix et de préférence. Je ne sais aussi pourquoi on converserait plus volontiers avec ceux en la société desquels on reçoit de l’honneur ou de l’utilité, qu’avec ceux qui la rendent à quelque autre. Il en faut donc venir là, que nous ne cherchons pas de compagnons par quelque instinct de la nature ; mais bien l’honneur et l’utilité qu’ils nous apportent ; nous ne désirons des personnes avec qui nous conversions, qu’à cause de ces deux avantages qui nous en reviennent.

Hobbes, Le Citoyen, 1642.

1 Ne manque pas.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Dégager la problématique du texte

  • Dans ce texte, Hobbes envisage la question de la sociabilité de l’homme. L’homme est-il, comme l’affirme Aristote, un « animal politique » ?
  • Si l’on peut faire le constat de la sociabilité des hommes, en revanche l’origine de cette sociabilité est discutable. L’homme est-il poussé à s’unir aux autres par sa nature ? Mais qu’est-ce qui, dans sa nature, l’inclinerait vers les autres ? On pourrait supposer que l’homme est d’un naturel aimant mais, au fond, comment le démontrer, ou qu’une part de lui ne peut se développer que dans la vie sociale ?
  • La question porte finalement sur la définition de l’essence de l’homme : est-il un être qui ne peut se développer que par la sociabilité, et ne peut-on trouver une autre cause à sa sociabilité ?

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

  • Dans un premier temps, Hobbes énonce la thèse qu’il va critiquer tout au long du texte, en identifiant le présupposé de cette thèse : les hommes seraient naturellement sociables, et amenés à mettre au point des lois régulant simplement leurs rapports.
  • Dans un second temps, Hobbes remet en cause ce présupposé portant sur la nature humaine en s’appuyant sur la distinction entre « par accident » et « par nature ». Si les hommes sont sociables, dit-il, ce n’est pas en vertu de leur essence.
  • Hobbes développe alors deux arguments. Le premier remet en cause le présupposé selon lequel l’homme aime naturellement les autres : mais alors demande Hobbes, pourquoi n’aimons-nous pas tous les autres ? Il répond en affirmant que si nous choisissons certains hommes (nos amis, par exemple) plutôt que d’autres, c’est en vertu d’un principe de sélection.
  • Hobbes tire alors la conséquence de son raisonnement : si nous sommes sociables, ce n’est pas par nature mais par intérêt.

Éviter les erreurs

Éclairer les mots

Pour expliquer ce texte, vous devrez d’abord relever les distinctions qui le structurent : par accident / par une disposition nécessaire de la nature ; s’entr’aimaient naturellement / n’aimerait pas le premier venu ; ceux en la société desquels on reçoit de l’honneur et de l’utilité / ceux qui la rendent à quelque autre ; par quelque instinct de la nature / pour l’honneur et l’utilité qu’ils nous apportent.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Qu’est-ce qui nous pousse à vivre en société ? Si l’on peut faire le constat de la sociabilité des hommes, en revanche l’origine de cette sociabilité est discutable. L’homme est-il, comme l’affirme Aristote, un « animal politique » ?

C’est précisément la question qu’examine Hobbes dans ce texte. L’homme est-il poussé à s’unir aux autres par sa nature ? Mais qu’est-ce qui, dans sa nature, l’inclinerait vers les autres ? On pourrait supposer que l’homme est d’un naturel aimant, mais au fond, comment le démontrer, ou qu’une part de lui ne peut se développer que dans la vie sociale ? La question porte finalement sur la définition de l’essence de l’homme : est-il un être qui ne peut se développer que par la sociabilité, et ne peut-on trouver une autre cause à sa sociabilité ?

Dans un premier temps, Hobbes énonce la thèse qu’il va critiquer tout au long du texte, en identifiant le présupposé de cette thèse : les hommes seraient naturellement sociables, et amenés à mettre au point des lois régulant simplement leurs rapports.

Dans un second temps, Hobbes remet en cause ce présupposé portant sur la nature humaine. Si les hommes sont sociables, dit-il, ce n’est pas en vertu de leur essence. Hobbes développe alors deux arguments. Le premier remet en cause le présupposé selon lequel l’homme aime naturellement les autres. En réalité, si nous choisissons certains hommes (nos amis, par exemple) plutôt que d’autres, c’est en vertu d’un principe de sélection. Hobbes tire alors la conséquence de son raisonnement : si nous sommes sociables, ce n’est pas par nature mais par intérêt.

1. Exposition de la thèse selon laquelle l’homme serait un animal politique

A. La sociabilité de l’homme serait inscrite dans sa nature

Dans un premier temps, Hobbes expose ce qu’il identifie comme le présupposé propre à toute une partie des philosophies politiques : l’homme serait un « animal politique ». Il fait ici référence à l’expression par laquelle Aristote entend définir la nature humaine. La sociabilité de l’homme serait naturelle, ce qui le conduirait à vouloir vivre en société par une disposition le faisant aspirer, à la différence d’animaux rivés par nature à leur intérêt personnel, à un « bien commun », pour reprendre l’expression d’Aristote.

B. La société civile ne ferait que répondre à la destination naturelle de l’homme

C’est sur ce présupposé, ce « fondement », dit Hobbes, qu’un ensemble de philosophies politiques se construisent. Selon ces théories, les lois, qui structurent la vie sociale, seraient des « pactes et des conditions » permettant aux hommes de réaliser cette disposition naturelle, en régulant leurs rapports. « Il ne faut plus rien », souligne-t-il, dans une telle représentation, que des lois pour établir « la conservation de la paix » : les lois ne seraient en somme que le moyen d’aider les hommes à réaliser leur aspiration naturelle au bien commun ou à l’intérêt général.

2. L’homme n’est pas un animal politique

A. Le présupposé selon lequel l’homme est un animal politique est faux

Hobbes développe sa critique et examine, à ce moment du texte, le présupposé commun à cet ensemble de théories. Ce présupposé, qu’il qualifie d’« axiome », terme mathématique désignant un principe indémontrable tenu pour vrai et sur lequel se construit une théorie, est « faux ». Dire que l’homme est un « animal politique », c’est donner pour axiome ce qui n’est qu’un présupposé dont il est possible d’établir la fausseté. Mais pour quelles raisons ne peut-on pas dire que l’homme est un « animal politique » ? Et d’où viendrait cette erreur ?

B. La sociabilité de l’homme n’est pas inscrite dans sa nature mais résulte d’un « accident »

Cette erreur, dit Hobbes, vient d’une « trop légère contemplation de la nature humaine ». Autrement dit, affirmer que l’homme est un animal politique, c’est faire abstraction de la réalité des rapports humains. À un présupposé portant sur la définition de la nature humaine, il oppose alors l’observation factuelle des rapports humains. Si, d’après Hobbes, « l’on considère de plus près » ces rapports, il apparaît que les hommes s’attirent mutuellement « par accident » et non « par une disposition nécessaire de la nature ». Mais que faut-il entendre par là ?

3. Ce n’est pas notre nature mais l’intérêt qui nous pousse à vivre en société

A. Car nous n’aimons pas tous les autres

C’est alors qu’intervient le dernier moment du texte, dans lequel Hobbes expose son argument : la preuve que les hommes ne sont pas naturellement sociables, c’est qu’ils n’aiment pas tous les autres. De fait, les hommes n’aiment que certains hommes, et sélectionnent ceux qu’ils aiment. Certes, dit Hobbes, « le premier venu » est « autant homme qu’un autre » : mais justement, ce qui définit le « premier venu », c’est qu’il vient par hasard, autrement dit par accident, et que nous ne le choisissons pas. Puisque nous n’aimons pas le premier venu, explique Hobbes, c’est que nous n’aimons pas l’homme en général, et qu’il est impossible de dire que les hommes aspirent à vivre en société par une inclination naturelle qui les porte vers les autres.

B. Par conséquent, ce qui nous porte à choisir les autres est l’intérêt

Mais alors, si ce n’est pas l’amour de tous les autres qui nous pousse à vivre en société, qu’est-ce qui nous pousse à le faire ? Et quand nous sommes attirés par les autres (un ami, un amoureux), pour quelles raisons le sommes-nous ? Hobbes identifie alors le principe de la sélection qui intervient, en s’appuyant sur l’expérience commune. Nous choisissons, dit-il, « ceux en la compagnie desquels on reçoit de l’honneur ou de l’utilité » (et non « ceux qui la rendent à quelque autre »). Ainsi, si nous sélectionnons les autres, si nous « cherchons des compagnons », dit-il, ce n’est qu’en raison de ces « avantages » que sont « l’honneur et l’utilité ». En effet, qui serait attiré par celui qui le déshonorerait ? Ainsi, c’est notre intérêt personnel qui nous pousse vers certains plutôt que vers d’autres. L’autre s’offre à moi comme une source d’avantages, comme celui qui m’apporte quelque chose, ou non, et c’est en vertu de ce seul critère que je vais le choisir.

Conclusion

En définitive, Hobbes démontre dans ce texte que toute une partie des ­philosophies politiques sont fondées sur un présupposé concernant la nature humaine, présupposé dont il montre le caractère contradictoire. Ce qui nous pousse à vivre en société, dit-il, ce n’est pas une supposée inclination naturelle vers l’autre, mais la force de notre intérêt personnel. En somme, l’homme, loin d’être un animal politique, ne devient politique qu’en cherchant à réaliser son intérêt. Loin d’éprouver en lui une aspiration au bien commun, l’homme ne veut vivre en société qu’en vertu d’un calcul d’intérêt qui lui fait préférer la vie en société à la vie solitaire.