Texte de Hume, Enquête sur l'entendement humain

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle S | Thème(s) : La démonstration
Type : Explication de texte | Année : 2010 | Académie : Amérique du Sud
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Hume

La démonstration

Corrigé

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La raison et le réel

phiT_1011_03_00C

Amérique du Sud • Novembre 2010

explication de texte • Série S

> Expliquer le texte suivant :

On peut affirmer en toute sûreté, je pense, que quantité et nombre sont les seuls objets propres de la connaissance et de la démonstration.

Toutes les autres recherches humaines concernent seulement les questions de fait et d’existence ; et celles-ci, on ne peut évidemment pas les démontrer. Tout ce qui est peut ne pas être. Il n’y a pas de fait dont la négation implique contradiction. L’inexistence d’un être, sans exception, est une idée aussi claire et aussi distincte que son existence. La proposition, qui affirme qu’un être n’existe pas, même si elle est fausse, ne se conçoit et ne s’entend pas moins que celle qui affirme qu’il existe. Le cas est différent pour les sciences proprement dites. Toute proposition qui n’est pas vraie y est confuse et inintelligible. La racine cubique de 64 est égale à la moitié de 10, c’est une proposition fausse et l’on ne peut jamais la concevoir distinctement. Mais César n’a jamais existé, ou l’ange Gabriel, ou un être quelconque n’ont jamais existé, ce sont peut-être des propositions fausses, mais on peut pourtant les concevoir parfaitement et elles n’impliquent aucune contradiction.

On peut donc seulement prouver l’existence d’un être par des arguments tirés de sa cause ou de son effet ; et ces arguments se fondent entièrement sur l’expérience. Si nous raisonnons a priori, n’importe quoi peut paraître capable de produire n’importe quoi. La chute d’un galet peut, pour autant que nous le sachions, éteindre le soleil ; ou le désir d’un homme gouverner les planètes dans leurs orbites. C’est seulement l’expérience qui nous apprend la nature et les limites de la cause et de l’effet et nous rend capables d’inférer l’existence d’un objet de celle d’un autre.

David Hume, Enquête sur l’entendement humain, 1748.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Dégager la problématique du texte

  • Le texte est construit sur la différence de deux domaines, celui des objets connaissables par démonstration et celui des réalités dont l’existence ne peut être connue que par un recours à l’expérience.
  • La problématique du texte peut donc se comprendre comme la volonté de prévenir des confusions. Si nous appliquons aux questions d’existence le mode de raisonnement qui convient aux objets mathématiques, nous commettrons des erreurs graves en croyant prouver par des arguments logiques la réalité d’un être ou d’un phénomène.
  • Hume problématise notre rapport au réel pour nous faire comprendre l’importance de l’expérience.

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

Le texte est divisé en trois paragraphes.

  • Dans le premier, Hume définit les « seuls objets propres de la ­connaissance et de la démonstration ». Il détermine ainsi les limites d’un domaine en montrant qu’à une forme de démarche intellectuelle correspond nécessairement un type d’objet.
  • Le deuxième paragraphe justifie la distinction entre ce premier ensemble et un second constitué par « les questions de fait et d’existence ». Hume établit une séparation nette entre les « sciences proprement dites » qui procèdent par propositions et les recherches portant sur la réalité effective de ce dont on parle.
  • Pour finir, le texte dévoile le fondement des arguments touchant l’existence d’une chose. Il s’agit de l’expérience, laquelle ne doit pas être confondue avec des raisonnements a priori.

Éviter les erreurs

Le texte étant construit sur la différence de deux domaines de connaissance, il paraît assez clair. Il faut cependant repérer les notions qui expriment cette distinction pour bien définir leurs relations (complémentarité ou opposition).

Corrigé

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Introduction

La validité de nos connaissances ne dépend pas seulement de nos capacités intellectuelles. Il est possible d’avoir l’esprit bon mais d’en faire un mauvais usage. Dans ce texte, Hume confirme cette vérité générale en nous invitant à distinguer deux sens de la vérité. Le premier est logique. Est vrai ce qui n’est pas contradictoire. L’important est alors de savoir bien raisonnera priori. Le second concerne l’accord de la pensée avec le réel lorsque nous affirmons qu’une chose existe ou n’existe pas. Dans ce cas, il faut nous fier à l’expérience. Hume est soucieux de montrer la spécificité de ce dernier type de connaissance. Quels sont ses arguments et quels sont les enjeux d’une telle distinction ?

1. Les deux domaines de la connaissance humaine

A. La connaissance démonstrative

Le début du texte nous place d’entrée au cœur du sujet. Plusieurs idées sont présentées. Hume s’intéresse à la nature des « recherches humaines ». Il apparaît que celles-ci se divisent en deux. D’un côté nous trouvons les objets connaissables par démonstration. Ce sont « la quantité et le nombre » et Hume affirme qu’il n’y en a pas d’autres. Nous sommes ainsi dans le champ des mathématiques. Ce domaine est remarquable par son abstraction. Le mathématicien travaille sur des symboles conventionnels (a, x, y, etc.) qui peuvent signifier, par exemple, des longueurs. Quant au nombre, c’est une façon de quantifier qui peut s’appliquer à une très grande diversité d’objets. L’arithmétique cherche les lois qui régissent leurs relations et il est possible de prouver la fausseté d’un calcul car les rapports entre les nombres sont immuables et saisissables par la raison seule, c’est-à-dire séparée de nos sensations. Le mathématicien s’appuie sur des propositions reconnues pour vraies pour en déduire une autre. Démontrer c’est établir une certitude par le moyen d’un raisonnement qui porte la marque de la nécessité. L’enchaînement logique ne doit pas laisser de place au doute ou à l’éventualité d’une conclusion différente. Il est impossible que ce qui est établi puisse être autrement.

B. Les questions de fait et d’existence

Passons maintenant à notre deuxième domaine de recherche. Il concerne l’existence ou l’inexistence d’une chose. Hume souligne avec force que la démonstration est ici sans valeur. C’est pour lui une évidence mais il la justifie par deux arguments. Tout d’abord, il soutient qu’« il n’y a pas de fait dont la négation implique contradiction ». Est nécessaire, c’est-à-dire inéluctable, ce dont le contraire est impossible parce que contradictoire. Mais ceci ne vaut que dans le monde des raisonnements formels dont le syllogisme a longtemps été le modèle. Si tous les hommes sont mortels et si Socrate est un homme, alors il est inévitable que Socrate soit mortel. Hume ne réfute pas cette façon de procéder mais il fait valoir qu’elle ne permet pas d’établir si Socrate a réellement existé. Il est contradictoire de penser que Socrate n’est pas mortel mais il n’y a pas de contradiction dans le fait de nier l’existence effective d’un individu nommé Socrate qui vécut au ve siècle av. J.-C. C’est un fait dont la réalité ne nous est pas apprise par une démonstration. Ainsi apparaît la spécificité des questions d’existence.

2. Les raisons de la distinction

A. La contingence de l’existence

Hume approfondit sa thèse en disant que « tout ce qui est peut ne pas être. » En effet, ce qui existe doit sa présence à des causes qui pouvaient ne pas se produire. Tel individu, par exemple, est le produit de l’union de ses parents mais ceux-ci pouvaient ne jamais se rencontrer. Toute existence est donc contingente. Non seulement elle aurait pu ne pas être, mais elle est soumise au changement et à la disparition alors que les vérités logiques sont immuables. La somme des angles d’un triangle sera toujours égale à celle de deux angles droits. Hume donne un deuxième argument pour appuyer son propos. Il affirme qu’une proposition est impuissante à trancher les questions d’existence. Ce point est important car il fonde la différence insurmontable entre le monde des idées et celui des faits.

B. Les idées et les faits

La définition de la proposition remonte à Aristote. C’est un « discours déclaratif, qui affirme quelque chose à propos de quelque chose. » Nous vérifions sa validité en examinant si elle n’est pas contradictoire et si elle ne contient rien de confus ou d’inintelligible. Pour cela, il est important que l’analyse des termes soit bien faite afin d’éviter les ambiguïtés. Les symboles doivent être univoques et les relations distinctement perçues. Ainsi, affirmer que « la racine cubique de 64 est égale à la moitié de 10 » est faux car la raison fait nettement voir l’erreur de calcul. Mais ce raisonnement reste formel. Il ne se soucie pas de savoir si ce dont nous parlons a une réalité hors de notre esprit. Tout change si nous parlons d’êtres ou d’événements en disant qu’ils existent ou non. Dire que « César n’a jamais existé » est une proposition qui se conçoit parfaitement. Nous formons l’idée d’une personne déterminée et nous disons que c’est une créature fictive. Il n’y a aucune faute de logique, aucune contradiction à associer à la représentation du personnage de César, la qualification d’imaginaire. Pourtant nous disons que cette proposition est fausse. Quel est donc le nouveau critère permettant de fonder ce jugement ?

3. L’expérience, fondement du principe de causalité

A. Propositions logiques, affirmations empiriques

La réponse est donnée au dernier paragraphe. Les affirmations touchant les faits ne peuvent être vérifiées qu’empiriquement, c’est-à-dire par expérience. Hume oppose ce domaine à celui de l’a priori ou « des sciences proprement dites. » Sont a priori les connaissances qui peuvent être établies par la seule force logique du raisonnement appuyée sur le principe de non contradiction. Mais comment savoir si la chute d’un galet peut ou ne peut pas éteindre le soleil, ou si le désir d’un homme est capable de gouverner les planètes ? Ici, il n’est plus question de nombres ou de grandeurs idéales comme dans les mathématiques. Notre pensée est tournée vers des phénomènes physiques, ou des attitudes humaines, qui ne sont pas du même ordre que nos idées. Il faut donc que notre esprit sorte de son monde abstrait et soit en contact avec une réalité extérieure. C’est la connaissance empirique du galet et de celle du soleil qui nous fait déclarer que la chute du premier ne peut éteindre le second car il y a une disproportion écrasante. C’est elle également qui nous enseigne que le désir d’un individu n’a aucune influence sur le cours des planètes.

B. La causalité et le raisonnement par inférence

Hume nous montre que, dans le cas de l’existence, la vérité et la fausseté renvoient à la notion de capacité donc à la relation de cause à effet. La cause est ce qui est capable de produire quelque chose de lié à elle mais de différent. Elle doit donc être pourvue d’une certaine efficacité pour modifier le réel, et l’expérience est justement la source d’un savoir issu de la rencontre de l’esprit avec le monde extérieur. C’est elle qui nous enseigne, par la répétition des cas, ce qui est vraisemblable et ce qui est impossible, ou fortement improbable. C’est pourquoi Hume écrit que « si nous raisonnons a priori, n’importe quoi peut paraître capable de produire n’importe quoi ». L’expérience est donc la pierre de touche de la vérité de nos idées touchant l’existence des choses, mais aussi la condition de possibilité de nos inférences. On peut déduire a priori les propriétés du triangle, mais dans la réalité nous inférons l’existence d’un fait de la présence d’un autre. La vue d’une trace de pas dans le sable nous fera penser que quelqu’un est venu en ce lieu, en fonction de ce que l’expérience nous a toujours montré. Quant à César, si nous tenons pour certain qu’il a existé c’est sur la base de textes et de monuments, qui sont autant d’indices tangibles de la présence autrefois d’un individu portant ce nom.

Conclusion

Ce texte présente une réflexion sur la différence entre deux types de ­connaissance, en faisant valoir que leurs objets et leurs fondements sont distincts. Dans un cas, la raison opère par ses propres forces, dans un autre elle doit s’appuyer sur l’expérience pour procéder à des inférences. Hume nous invite à douter que la seule cohérence logique suffise à déterminer l’existence des faits. Celle-ci n’est jamais déductible d’une idée. Cette thèse n’est pas sans enjeu. Parmi les exemples du texte figure celui de l’ange Gabriel. A-t‑il existé ou non ? Hume ne se prononce pas, mais nous avertit qu’aucune démonstration ne l’établira jamais.