Texte de Kant, Critique de la raison pratique

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L - Tle ES | Thème(s) : Autrui
Type : Explication de texte | Année : 2010 | Académie : Pondichéry

Kant

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« Le respect s'applique toujours uniquement aux personnes, jamais aux choses. Les choses peuvent exciter en nous de l'inclination et même de l'amour, si ce sont des animaux (par exemple des chevaux, des chiens, etc.), ou aussi de la crainte, comme la mer, un volcan, une bête féroce, mais jamais du respect. Une chose qui se rapproche beaucoup de ce sentiment, c'est l'admiration et l'admiration comme affection, c'est-à-dire l'étonnement, peut aussi s'appliquer aux choses, aux montagnes qui se perdent dans les nues, à la grandeur, à la multitude et à l'éloignement des corps célestes, à la force et à l'agilité de certains animaux, etc. Mais tout cela n'est point du respect. Un homme peut être aussi pour moi un objet d'amour, de crainte ou d'une admiration qui peut même aller jusqu'à l'étonnement et cependant n'être pas pour cela un objet de respect. Son humeur badine1, son courage et sa force, la puissance qu'il a d'après son rang parmi ses semblables, peuvent m'inspirer des sentiments de ce genre, mais il manque toujours encore le respect intérieur à son égard. Fontenelle dit : Devant un grand seigneur, je m'incline, mais mon esprit ne s'incline pas. Je puis ajouter : Devant un homme de condition inférieure, roturière et commune, en qui je perçois une droiture de caractère portée à un degré que je ne me reconnais pas à moi-même, mon esprit s'incline, que je le veuille ou non, et si haut que j'élève la tête pour ne pas lui laisser oublier ma supériorité. »

Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique.




1. Badin : enclin à plaisanter.

La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.


     LES CLÉS DU SUJET  

Dégager la problématique du texte

  • Le respect indique que l'on porte une considération particulière à quelqu'un. Mais qu'est-ce qui le caractérise ? Est-ce le sentiment immédiat que l'on a automatiquement devant une valeur supérieure reconnue ? Est-ce alors une forme d'admiration ? Qu'est-ce qui distingue ces deux sentiments ? Est-ce leur objet d'étude, leur origine ?

  • Respecter quelqu'un, n'est-ce pas aussi s'abstenir de lui porter atteinte ? Le respect n'est-il pas directement lié à la morale ? Mais comment la morale elle-même peut-elle être de l'ordre du sentiment ?

Repérer la structure du texte et les procédés d'argumentation

  • Ce texte est un exercice de définition. Il procède par distinctions ­conceptuelles. Pour cela Kant essaie d'abord de distinguer le respect de l'admiration en étudiant leur objet d'application, c'est la première partie.

  • Mais ce critère ne semble pas suffisant car si le respect s'applique exclusivement aux hommes et non aux choses, l'admiration elle, peut en revanche s'appliquer aussi bien aux choses qu'aux hommes (seconde partie). Le respect serait-il une forme d'admiration ? Il faut attendre la troisième partie pour comprendre que le critère de distinction vient de l'origine même de ce sentiment : l'esprit.

Éviter les erreurs

  • Ce texte semble d'un abord facile dans la mesure où il traite de sentiments communs et de leurs applications. Or toute la difficulté consiste à lire à travers ces propos presque évidents (parce que d'abord de l'ordre du constat empirique) les enjeux philosophiques (notamment ceux qui sont liés à la morale) et les problèmes engendrés (notamment l'idée que le respect soit un sentiment mais que, à la différence de l'admiration, il engage l'esprit).

  • Il faut donc, pour ce type de texte, mener une solide analyse conceptuelle des notions de « respect » et « d'admiration », considérant à la fois leur origine, leur application et l'attitude qu'ils engendrent, pour pouvoir ainsi dépasser la simple paraphrase.

Corrigé

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Introduction

La perte d'autorité semble reposer sur l'absence de respect. Mais comment puis-je ne plus être respecté ? Est-ce lié à ce que je suis, parce que je ne serais tout à coup plus « respectable » ? Ou est-ce lié au fait qu'on ne puisse plus reconnaître ce qui est respectable ? Finalement qu'est-ce que le respect ?

C'est pour répondre à ces questions que Kant, dans cet extrait de la ­Critique de la raison pratique, distingue le respect de l'admiration et explique que la caractéristique du respect ne vient pas de l'objet d'application, mais de son origine.

Ainsi Kant indique dans une première partie que le respect s'applique exclusivement aux hommes. Dans une seconde partie, il montre cependant que l'admiration, autre forme d'inclination, peut, en plus de s'appliquer aux choses, porter aussi sur les hommes. À la question de savoir si le respect serait alors une sorte d'admiration, Kant répond négativement dans la troisième partie que la spécificité du respect tient, en réalité, à son origine : l'esprit.

1. La distinction entre le respect et l'admiration semble reposer sur leur application

A. Le respect s'applique exclusivement aux hommes

« Le respect s'applique toujours exclusivement aux personnes » : ainsi ­commence le texte de Kant qui donne d'emblée une dimension morale au concept de respect. En effet, en employant le terme de « personne » et non d'homme, Kant indique ainsi que dans le respect il y a la reconnaissance d'un sujet moral et même de droit, c'est-à-dire un être responsable de lui-même parce que capable par sa raison de distinguer le vrai du faux, mais aussi le bien du mal. Par conséquent, le respect ne s'applique pas aux choses.

B. L'admiration qui ressemble au respect s'applique aussi aux choses

Les choses, en revanche, peuvent susciter des sentiments. Les animaux, en particulier les animaux domestiques comme les chevaux ou les chiens, peuvent provoquer de l'inclination c'est-à-dire un attachement affectif, jusqu'à susciter de l'amour. Les éléments de la nature peuvent aussi susciter de la crainte, un sentiment qui tient, comme le respect, l'homme à distance. C'est le cas, par exemple, face à une mer qui se déchaîne ou devant un volcan prêt à entrer en éruption. Ce sentiment de l'homme face à des éléments qui le dépassent et l'impressionnent peut être rapproché du sublime. Quel est donc ce sentiment que l'on éprouve devant ce qui nous tient à une certaine distance tout en suscitant une inclination ?

Il semblerait que ce sentiment qui consiste à se sentir dominé par quelque chose de plus grand, voire d'infini, dans la nature comme des montagnes, « l'éloignement des corps célestes » ou encore la force de certains animaux – tout en éprouvant paradoxalement une sorte d'attraction et de considération – soit de l'admiration. Cette reconnaissance heureuse de valeurs supérieures est-elle alors l'équivalent du respect, mais s'appliquant aux choses ?

2. Mais l'admiration des hommes n'est pas le respect

A. Exemple d'admiration sans respect liée à l'affection

Kant montre que l'admiration n'est pas simplement du respect élargi aux choses. Par exemple, je peux admirer quelqu'un, l'aimer ou le craindre sans le respecter. Je peux, en ce sens, éprouver une émotion, une affection qui ébranle ma sensibilité, mais il semblerait que cela ne soit pas nécessairement ce qu'on avait nommé précédemment la reconnaissance d'un sujet moral. C'est plutôt la reconnaissance d'un être qui nous affecte parce qu'il nous attire ou nous étonne par sa différence, sa supériorité. C'est, en somme, un sentiment qui consiste à reconnaître que l'on peut s'incliner devant certaines qualités que l'on n'a pas et qui nous impressionnent.

B. Exemple d'admiration sans respect liée au rang social

On peut même éprouver ce sentiment admiratif devant quelqu'un d'un rang supérieur et considérer qu'il a les codes sociaux qui lui permettent d'agir adéquatement par rapport à son statut social, codes que l'on n'a pas nécessairement. Pascal parlerait alors de la reconnaissance d'une certaine « grandeur d'établissement » qui mérite les marques extérieures de respect comme la déférence, mais il ne s'agit pas de véritable respect, c'est-à-dire de ce que Kant appelle « le respect intérieur ».

Dans les deux cas, on peut considérer que l'admiration, mêlée de crainte ou d'amour, consiste à prendre conscience du manque d'une certaine caractéristique et à éprouver de la considération pour celui qui la possède.

Mais qu'est-ce qui caractérise alors le respect par rapport à l'admiration ?

3. Ils diffèrent par leur origine : le respect seul vient de l'esprit

A. Piste d'analyse : référence à Fontenelle pour qui on peut s'incliner devant un seigneur sans que l'esprit s'incline

En quoi le respect, autre sorte d'inclination devant un être que l'on juge supérieur à soi, se distingue-t-il de l'admiration ?

Kant apporte une première piste d'analyse en se référant à Fontenelle, écrivain qui indique que « devant un grand seigneur je m'incline mais mon esprit ne s'incline pas ». Il opère ainsi une scission entre la pensée et l'attitude. On peut très bien adopter un comportement d'inclination devant un être socialement supérieur, ce que l'on pourrait appeler le « respect extérieur » (le fait de présenter « toutes les marques » de respect, autrement dit tous les codes sociaux liés à la conscience de son rang), sans pour autant que l'esprit s'incline et se croit inférieur (autrement dit confondre une grandeur d'établissement avec une grandeur naturelle, selon la terminologie pascalienne).

B. Argument a contrario : l'esprit s'incline devant la supériorité morale, même d'un individu de rang inférieur

Comme la distinction entre le social et la morale est opérée, Kant peut avancer que le véritable respect « intérieur » consiste alors en une inclination de l'esprit devant un être moralement supérieur, et cela même s'il doit se trouver dans une condition sociale très inférieure. Mais cette inclination de l'esprit ne doit pas contredire la position sociale que l'on occupe. Si le sentiment de respect est indépendant de la volonté, il ne doit cependant pas faire oublier la hiérarchie sociale.

Ainsi le respect est paradoxalement un sentiment venant de l'esprit seul, et non un sentiment lié à l'affection ou au rang social. Le respect n'est ni l'admiration ni le fait d'honorer. Le respect est d'abord un état d'esprit avant d'être un comportement.

Conclusion

Ainsi une inclination est qualifiée de respect non pas en vertu de ce à quoi elle s'applique, mais en raison de son origine : le respect est un sentiment de l'esprit et même, chose étonnante, le seul sentiment de la raison, alors que l'on s'attendrait qu'un sentiment relève de la sensibilité. C'est bien pour cela qu'il se distingue de l'admiration qui finalement touche le domaine affectif. En ce sens, le respect serait plus objectif et aussi moins soumis aux vicissitudes des émotions que l'admiration.

Ainsi on ne peut respecter que des personnes, et non des choses, car ce sont les seules à avoir une valeur morale, une dignité et non une valeur échangeable, c'est-à-dire un prix comme les choses.