Texte de Kant, La religion dans les limites de la simple raison

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : La liberté
Type : Explication de texte | Année : 2012 | Académie : France métropolitaine
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Kant

La liberté

La morale

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France métropolitaine • Septembre 2012

explication de texte • Série L

> Expliquer le texte suivant :

J’avoue ne pas pouvoir me faire très bien à cette expression dont usent aussi des hommes avisés : un certain peuple (en train d’élaborer sa liberté légale1) n’est pas mûr pour la liberté ; les serfs d’un propriétaire terrien ne sont pas encore mûrs pour la liberté ; et de même aussi, les hommes ne sont pas encore mûrs pour la liberté de croire. Dans une hypothèse de ce genre, la liberté ne se produira jamais ; car on ne peut pas mûrir pour la liberté, si l’on n’a pas été mis au préalable en liberté (il faut être libre pour pouvoir se servir utilement de ses forces dans la liberté). Les premiers essais en seront sans doute grossiers, et liés d’ordinaire à une condition plus pénible et plus dangereuse que lorsqu’on se trouvait encore sous les ordres, mais aussi sous la prévoyance d’autrui ; cependant jamais on ne mûrit pour la raison autrement que grâce à ses tentatives personnelles (qu’il faut être libre de pouvoir entreprendre). Je ne fais pas d’objection à ce que ceux qui détiennent le pouvoir renvoient encore loin, bien loin, obligés par les circtonstances, le moment d’affranchir les hommes de ces trois chaînes. Mais, ériger en principe que la liberté ne vaut rien d’une manière générale pour ceux qui leur sont assujettis et qu’on ait le droit de les en écarter toujours, c’est là une atteinte aux droits régaliens2 de la divinité elle-même qui a créé l’homme pour la liberté. Il est plus commode évidemment de régner dans l’État, la famille et l’Église quand on peut faire aboutir un pareil principe. Mais est-ce aussi plus juste ?

Kant, La religion dans les limites de la simple raison, 1793.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

1 Liberté légale : liberté juridique.

2 Droits régaliens : droits souverains ou supérieurs.

Dégager la problématique du texte

  • Dans ce texte, Kant s’interroge sur la question des conditions de possibilité de l’exercice de la liberté. La question, plus précisément, est de savoir comment on devient libre.
  • Kant examine dans ce texte le discours selon lequel certains peuples, certains individus, ne seraient pas prêts à être libres. Mais alors, y aurait-il un temps pour la liberté ?
  • Autrement dit, si la liberté est à conquérir, y a-t-il un temps pour la conquérir, et certains peuples y sont-ils plus aptes que d’autres ? Kant se demande ce qui peut fonder un tel discours : est-il difficile de se libérer, et pour quelles raisons ? Mais au fond, quels sont les intérêts cachés de ce discours ?

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

  • Dans un premier temps, Kant expose le discours selon lequel certains hommes, certains peuples, ne sont pas prêts à être libres, en mettant en évidence le caractère contradictoire et nocif. Il s’appuie alors sur la distinction entre « mûrir pour la liberté » et exercer sa liberté : en somme, il faut être libre pour le devenir, c’est-à-dire que la libération est une condition de possibilité de l’exercice de la liberté.
  • Dans un second temps, Kant se demande ce qui peut expliquer un tel discours. Ce qui peut l’expliquer, c’est qu’en effet il est difficile d’exercer sa liberté. Au confort de la sujétion, il oppose alors le caractère périlleux d’une liberté que l’on ne conquiert que par ses propres forces – en développant sa raison –, et par des « essais ». Mais, souligne-t-il, l’échec provisoire et la difficulté sont propres à toute conquête.
  • Enfin, dans un troisième temps, Kant examine les intérêts que cache ce discours : au fond, ce discours sert l’intérêt de tout pouvoir qui veut se maintenir en niant que l’homme soit fait pour être libre, puisque doté d’une raison.

Éviter les erreurs

Pour expliquer ce texte, vous devez d’abord relever les distinctions qui le structurent : serfs / hommes ; mûrir pour la liberté / mis au préalable en liberté ; être libre / pouvoir se servir utilement de ses forces dans la liberté ; mûrir pour la liberté / mûrir pour la raison ; sous les ordres, mais aussi sous la prévoyance d’autrui / tentatives personnelles ; commode / juste.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Dans ce texte, Kant s’interroge sur la question des conditions de possibilité de l’exercice de la liberté. Comment devient-on libre ?

Selon certains discours, il faudrait se préparer à être libre car il y aurait un temps pour devenir libre, et certains peuples, certains individus, n’y étant pas prêts, devraient attendre une certaine maturité pour que l’on songe à leur octroyer leur liberté.

C’est précisément ce type de discours qu’examine Kant, en se demandant s’il y a un temps pour la liberté. Autrement dit, si la liberté est à conquérir, y a-t-il un temps pour la conquérir, et certains peuples y sont-ils plus aptes que d’autres ? Kant se demande ce qui peut fonder un tel discours : est-il difficile de se libérer, et pour quelles raisons ? Mais au fond, quels sont les intérêts cachés de ce discours ?

Sa démonstration se développe en trois temps. Dans un premier temps, Kant expose le discours selon lequel certains hommes, certains peuples, ne sont pas prêts à être libres, en mettant en évidence le caractère contradictoire et nocif. Il s’appuie alors sur la distinction entre « mûrir pour la liberté » et exercer sa liberté : en somme, il faut être libre pour le devenir, c’est-à-dire que la libération est une condition de possibilité de l’exercice de la liberté.

Puis, Kant se demande ce qui peut expliquer un tel discours : ce qui peut l’expliquer, c’est qu’en effet il est difficile d’exercer sa liberté. Au confort de la sujétion, il oppose alors le caractère périlleux d’une liberté que l’on ne conquiert que par ses propres forces – en développant sa raison –, et par des « essais ». Mais, souligne-t-il, l’échec provisoire et la difficulté sont propres à toute conquête.

Enfin, Kant examine les intérêts que cache ce discours : ce discours sert l’intérêt de tout pouvoir qui veut se maintenir en niant que l’homme soit fait pour être libre, puisque doté d’une raison.

1. L’exercice de la liberté présuppose la liberté

A. Le discours selon lequel certains hommes ne sont pas prêts pour la liberté

Kant affiche d’abord son scepticisme face au discours selon lequel il faudrait être prêt pour la liberté. Ce discours revêt diverses formes, et porte de façon indistincte sur un « peuple », des « serfs » ou des « hommes », qui ne seraient pas « encore mûrs » pour exercer leur liberté. Dire qu’ils ne sont pas « encore mûrs », c’est dire à la fois que la liberté est une chose à laquelle il faut se préparer, et à laquelle il ne faut pas accéder de façon prématurée, et dire qu’ils y seront peut-être prêts un jour, mais dans un avenir toujours différé. Du discours selon lequel certains hommes ou groupes d’hommes ne seraient pas faits pour être libres se distingue donc ce discours en apparence plus modéré tenu aussi, souligne Kant, par des « hommes avisés », et qui repousse donc l’accès à la liberté dans la promesse d’un horizon incertain.

B. « Mûrir pour la liberté » et être « mis au préalable en liberté »

Mais que signifie être « mûr pour la liberté » ? Kant met alors en évidence la contradiction interne de ce qui n’est au fond qu’une « expression » ou une « hypothèse » insuffisamment fondée : il est impossible, dit-il, de « mûrir pour la liberté » sans être « mis au préalable en liberté ». Ce discours inverse donc la temporalité de la liberté : en conditionnant l’accès à la liberté au fait d’être prêt pour elle, il oublie la vraie nature de la liberté, qui est d’être une chose qui s’exerce.

En réalité, ce qui conditionne l’accès à la liberté, c’est la liberté elle-même : la liberté ne peut mûrir qu’au sein de la liberté. En d’autres termes, il faut d’abord être libre pour développer et affirmer cette liberté. Ainsi, cette hypothèse est à la fois contradictoire et nocive, puisqu’en posant à l’accès à la liberté une condition absurde, elle condamne ces peuples et ces hommes à ne jamais être libres.

[Transition] Mais comment expliquer qu’un tel discours soit si répandu ? Est-il donc si facile de devenir libre ?

2. La liberté est un effort

A. Confort de la sujétion et caractère pénible de la liberté

Ce type de discours, selon lequel il faut être prêt pour être libre, tire sa force d’une caractéristique propre à la liberté et à son exercice : c’est qu’en effet, on devient libre dans la douleur. Cette théorie, qui souligne les risques que comprend l’exercice de la liberté pour ceux qui n’y seraient pas préparés, n’est donc pas absurde, mais instrumentalise ce qui n’est qu’une propriété de la liberté, à savoir l’inconfort et l’incertitude. Kant compare alors la liberté à la sujétion : la première est par définition « une condition plus pénible et plus dangereuse » que la seconde, puisqu’il est finalement plus rassurant d’obéir. Se trouver « sous les ordres » d’autrui, souligne Kant, a son revers positif, à savoir que l’on se trouve de fait « sous la prévoyance » d’autrui. Ainsi l’autre, en me soumettant, me garantit aussi une certaine sécurité, assume la responsabilité de ma conduite, et me garantit un avenir certain.

B. La liberté, c’est l’autonomie, qui comporte une prise de risques

C’est ainsi ce qui explique que l’on puisse accepter ce type de discours, et se laisser convaincre que l’on n’est pas prêt à être libre : la liberté implique une prise de risques, c’est-à-dire qu’elle n’est jamais rassurante. Elle ne peut faire l’objet que d’« essais », de « tentatives », et comprend donc des échecs, des reculs, des difficultés, qui expliquent aussi que l’on puisse accepter de se faire aveugler par ce discours.

Mais si la liberté est une entreprise sans cesse renouvelée, si elle est un processus fait d’avancées et de reculs, si elle nous expose à l’accident et à l’échec, elle est cependant, précise Kant en soulignant ce terme, une « tentative personnelle », qu’il distingue de l’assurance donnée par le fait qu’autrui nous conduise. Dire qu’elle est « personnelle », c’est dire que cette tentative, même si elle échoue et doit être renouvelée, engage ma personne, définie comme un être de raison. Ici, Kant identifie le fait de « mûrir pour la raison » et de « mûrir pour la liberté » : la raison, aptitude propre à l’homme et qui le rend apte de se conduire lui-même, c’est-à-dire à être autonome (étymologiquement : se donner à soi-même ses propres règles de conduite), se développe et se réalise par mes efforts pour exercer ma liberté. Maintenu dans la sujétion, je ne serai jamais amené à développer cette raison, dont on attend paradoxalement qu’elle soit suffisamment développée pour me donner ma liberté. Au fond, exercer sa liberté, c’est développer sa raison.

[Transition] Mais alors, si ce discours repose à la fois sur une contradiction et sur un contresens s’agissant de la définition même de la liberté, si celle-ci implique par définition une prise de risques et le développement de ma raison, alors, à qui ce discours est-il nécessaire ?

3. Les intérêts propres au discours selon lequel il faut être prêt pour la liberté

A. Un discours « commode »

Dans un dernier temps, Kant démasque les intérêts qui se cachent derrière ce type de discours. Ce discours sert essentiellement un pouvoir qui veut se maintenir en justifiant les « chaînes » qu’il fait porter à un peuple ou à des hommes. Du point de vue de son efficacité, Kant n’y voit aucune « objection » : dans certaines « circonstances », de façon occasionnelle, tout pouvoir peut avoir intérêt à maintenir les hommes dans la sujétion. Il s’agit en ce sens d’un discours « commode », qui sert à légitimer une autorité quelconque, et par là à la maintenir.

B. Un discours injuste

Mais Kant distingue ce discours « commode », discours opportuniste visant à maintenir une autorité, d’un discours « injuste ». Autrement dit, s’il est « commode » de dire : « je ne te donne pas ta liberté car j’en ai besoin », il devient « injuste » de dire : « je ne te donne pas ta liberté car tu n’y es pas prêt ». En quoi est-ce injuste ? Ce discours est injuste, dit Kant, en ce qu’il heurte « les droits régaliens de la divinité elle-même », les droits supérieurs aux hommes, qui ont fait de celui-ci, en lui attribuant une raison et donc une aptitude à l’autonomie, un être « fait pour être libre ».

Ainsi, faire de ce qui peut être justifié par les « circonstances » un « principe », dire que certains hommes ou peuples ne sont pas encore prêts pour la liberté, et donc théoriser ce qui ne peut être l’objet, tout au plus, que d’une justification par les circonstances, c’est glisser, explique Kant en refermant son texte sur une question rhétorique, dans l’injustice, en niant jusqu’au pouvoir que la nature a donné à l’homme d’exercer à la fois sa raison et sa liberté.

Conclusion

En définitive, Kant livre dans ce texte une critique du discours qui, affirmant que certains hommes ou certains peuples ne sont pas prêts pour être libres, trouve par là le moyen de confisquer leur liberté, et de justifier cette confiscation, à des hommes ou à des peuples maintenus de ce fait dans un état d’enfance permanent.

Dans Qu’est-ce que les Lumières ?, Kant explique en quoi l’exercice de la liberté est indissociable de l’exercice de la raison, la raison et la liberté se développant parallèlement, même s’il faut en passer, comme l’enfant qui apprend à marcher, par des chutes, des tentatives et des échecs.

Au fond, il s’agit là de la nature même de la liberté : inconfortable, risquée, elle est un exercice toujours renouvelé plutôt qu’une chose à laquelle on devrait se préparer et attendre en vain.