Texte de Marx, Introduction générale à la critique de l’économie politique

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES
Type : Explication de texte | Année : 2011 | Académie : Nouvelle-Calédonie

explication de texte • Série ES

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Plus on remonte dans le cours de l’histoire, plus l’individu, et par suite l’individu producteur lui aussi, apparaît dans un état de dépendance, membre d’un ensemble plus grand : cet état se manifeste d’abord de façon tout à fait naturelle dans la famille, et dans la famille élargie jusqu’à former la tribu ; puis dans les différentes formes de la communauté issue de l’opposition et de la fusion des tribus. Ce n’est qu’au xviiie siècle, dans la « société civile – bourgeoise », que les différentes formes de l’interdépendance sociale se présentent à l’individu comme un simple moyen de réaliser ses buts particuliers, comme une nécessité extérieure. Mais l’époque qui engendre ce point de vue, celui de l’individu singulier singularisé, est précisément celle où les rapports sociaux (et de ce point de vue universels) ont atteint le plus grand développement qu’ils aient connu. L’homme est, au sens le plus littéral, un zôon politikon10, non seulement un animal sociable, mais un animal qui ne peut se constituer comme individu singulier que dans la société et singularisé – fait exceptionnel qui peut bien arriver à un civilisé transporté par hasard dans un lieu désert et qui possède déjà en puissance les forces propres à la société – est chose aussi absurde que le serait le développement du langage sans la présence d’individus vivant et parlant ensemble.

Karl Marx, Introduction générale à la critique de l’économie politique, 1857.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

  • Marx problématise le statut de l’individu dans la société moderne. Il souligne que notre état social est marqué par une contradiction. Son principe est l’intérêt particulier, mais sa satisfaction dépend de rapports sociaux étendus à l’échelle du globe.
  • Le développement de l’égoïsme va de pair avec l’extension des relations d’interdépendance. C’est donc le concept de société civile ou bourgeoise qui devient problématique. Nul ne peut exister hors de la société, mais que vaut une société d’individus qui ont besoin les uns des autres tout en pensant fondamentalement à eux ? Ce point est d’autant plus important que le texte montre l’importance vitale de la société pour l’humanité de tout homme.

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

  • On peut repérer deux grandes parties. Du début jusqu’à fin de la ligne 12, Marx formule la contradiction inhérente à l’individu dans la société moderne. La référence à l’histoire a valeur d’argument car elle sous-entend que des faits vérifient la thèse.
  • Dans un deuxième temps, ligne 13 jusqu’à la fin, Marx souligne la nature sociale, et non seulement sociable, de l’homme pour critiquer la vision d’un individu qui se réaliserait dans la solitude. Il utilise à cette fin une comparaison avec le langage.

Éviter les erreurs

Il ne faut pas plaquer sur ce texte des lieux communs du marxisme. Des pensées politiques peuvent être mentionnées en conclusion, à titre de prolongement possible, mais ils n’expliquent pas notre extrait.

Corrigé

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Introduction

Comment définir la nature de l’homme ? Marx répond à cette question en disant qu’il s’agit d’un être social, qui ne peut donc s’accomplir que dans des relations avec ses semblables. L’individu seul n’est qu’une abstraction. Mais établir ce point ne suffit pas car la société est elle-même historique. Il existe des formes sociales différenciées à l’intérieur desquelles les individus produisent et échangent les fruits de leur travail. Ceci ouvre la voie à des comparaisons qui conduisent Marx à marquer l’originalité de la société moderne dite « civile » ou « bourgeoise ». Quelle est sa spécificité et quel visage donne-t-elle à notre humanité ?

1. L’individu dans les premières sociétés

A. La nature sociale de la production

La première phrase du texte contient deux notions capitales. Celle « d’individu producteur » et celle de dépendance. Produire semble une activité naturelle à l’homme, au sens où il est immédiatement obligé de travailler pour satisfaire ses besoins élémentaires. L’homme traite la nature comme un ensemble de matériaux qu’il transforme pour en faire des choses utiles à sa vie. Son travail fait de la chose naturelle un produit qui porte la marque de son habileté et de son effort. Cependant, Marx nous alerte sur le caractère social de la production. En effet, celle-ci s’effectue toujours par la médiation d’outils ou de machines, ce qui présuppose un certain état de la technique ou des sciences. De plus, ce qui est fabriqué s’insère dans un ensemble de rapports sociaux, juridiques, politiques. On produit avec d’autres et pour d’autres à l’intérieur de cadres historiquement définis. Dès lors, « l’individu producteur » doit être conçu comme dépendant d’autres hommes avec lesquels il coexiste. La production implique l’échange car nul ne peut à lui seul fabriquer tout ce dont il a besoin pour bien vivre.

B. Une brève histoire des sociétés pré-bourgeoises

L’intérêt de Marx va justement se porter sur l’évolution des groupes humains au sein desquels l’activité productive s’est développée. Nous voyons ainsi qu’il veut saisir l’homme à partir de ses conditions matérielles d’existence. Marx donne une brève histoire des formes de société dans le but de marquer les origines et la singularité de l’époque moderne. Ainsi, la dépendance des hommes entre eux apparaît d’abord dans le cadre de la famille. Celle-ci ne doit pas être prise au sens actuel mais elle s’entend comme un clan, une communauté élargie fondée sur les liens du sang. Puis, vient la tribu ou l’ethnie qui en est une extension. Enfin, Marx évoque « différentes formes » issues de « l’opposition et de la fusion des tribus ». Nous avons ici des villages ou des bourgs. Deux remarques sont à faire. Tout d’abord, Marx parle de « communauté », ce qui présuppose que les liens sociaux sont étroits et que l’individualisme ne domine pas. Il existe un esprit commun à la famille ou à l’ethnie qui font des individus des membres d’une totalité. Deuxièmement, la pensée de Marx est génétique. De la famille au bourg se réalise un processus de développement qui prend la forme d’une extension progressive des rapports sociaux.

[Transition] Ce mouvement introduit à la dernière forme, « la société civile-bourgeoise », mais celle-ci opère un changement profond.

2. L’individu dans la société moderne

A. La fin de la communauté

L’apparition de cette nouvelle forme est datée. Marx la situe au xviiie siècle, lorsque la bourgeoisie s’est imposée en faisant régner la toute-puissance de l’argent, même si les privilèges de la noblesse et la royauté n’étaient pas encore abolis. La caractéristique de cette société est d’avoir pour principe premier l’intérêt particulier. Marx rejoint ici Hegel qui, dans les Principes de la philosophie du droit, définit le « bourgeois » comme la personne privée poursuivant des buts égoïstes. Cet individualisme possessif ne supprime pas les rapports d’interdépendance. Chacun reste tributaire des autres mais il vit cette relation comme une « nécessité extérieure ». Par ces termes, Marx signifie que les individus conçoivent les services qu’ils se rendent comme une contrainte. Il faut être utile aux autres si l’on veut qu’ils coopèrent à la réalisation de notre intérêt. Adam Smith l’énonce en disant que nous n’attendons pas un bon pain de la bienveillance du boulanger mais de son désir d’attirer le plus grand nombre de clients. De même, le commerçant ne satisfait notre désir que dans la mesure où nous pouvons le payer. Il apparaît ainsi que la société bourgeoise est la négation de la communauté traditionnelle. Elle n’a plus de membres unis par des liens coutumiers ou familiaux, elle ne connaît que les « eaux glacés du calcul égoïste», comme l’explique le Manifeste du parti communiste. Les romans de Balzac, que Marx admirait, en donnent des exemples frappants.

B. Le particulier et l’universel

La société bourgeoise est animée par une contradiction. D’une part, elle donne la priorité à « l’individu singulier singularisé » – pensons aux figures du marchand ou de l’entrepreneur. D’autre part, la satisfaction des intérêts égoïstes conduit à étendre les rapports sociaux à l’échelle de la planète car l’avidité de l’intérêt est, par elle-même, sans limite. Marx parle de rapports « universels » pour indiquer qu’ils enserrent la totalité du monde. Ainsi, plus la particularité développe sa puissance, plus elle développe des relations d’interdépendance qui conduisent à parler d’une économie mondiale. Les communautés traditionnelles restaient dans le cadre d’un territoire défini et l’échange des services étaient dictés par les règles de la parenté et du droit coutumier. À l’âge moderne, la satisfaction d’un intérêt privé dépend du travail de personnes inconnues, vivant dans des pays lointains où le coût du travail est moindre. Des portables aux vêtements, les exemples aujourd’hui, ne manquent pas. La description de Marx correspond à ce que Hegel nomme le « système atomistique. » Tous sont reliés à tous puisque la production et les échanges sont planétaires, mais chacun est comme un atome qui pense avant tout à soi. Le particulier et l’universel ne s’harmonisent pas. Il s’ensuit que la société civile n’a pas d’unité réelle.

[Transition] Suite à ce constat, Marx fait valoir l’importance fondamentale de la société pour l’humanité de l’homme.

3. La nature sociale de l’homme

A. Le « zôon politikon »

La dernière partie du texte est composé de deux moments. Marx définit d’abord l’essence de l’homme en reprenant une définition d’Aristote. L’homme est un « animal politique ». Par ces mots, Aristote indique que nul être humain ne peut accomplir son humanité dans la solitude. Seul un dieu ou une bête sauvage existent en se passant de la relation à des semblables. La vie humaine est vie à plusieurs dans une communauté politique qui requiert un minimum de concorde. Marx distingue ici la sociabilité de la socialité. La première indique une tendance qui pousse chacun à chercher la compagnie des autres, et nous avons déjà vu que la satisfaction de nos besoins nous y conduit nécessairement. Cependant, les relations entre les individus en restent encore au stade de la coopération. La deuxième dimension est plus profonde car elle concerne la constitution de l’individu comme singularité. Marx souligne que chacun ne peut développer son individualité qu’à travers les rapports sociaux. Il n’y a donc pas lieu d’opposer statiquement le particulier et l’universel mais de comprendre que le deuxième est la condition de réalisation du premier. En effet, comment un enfant pourrait-il progressivement prendre conscience de ce qu’il a d’unique s’il n’est pas d’abord formé ? L’éducation est faite de règles communes mais elles permettent d’actualiser nos capacités, nos goûts. Il est impossible de se définir sans point de comparaison, sans pouvoir contester, s’opposer, choisir. Seul, rien ne nous renvoie à nous-mêmes, or nousavons besoin de nous voir par l’intermédiaire des autrespour nous identifier.

B. L’illusion d’une production solitaire

Dans un dernier temps, Marx justifie sa thèse par une comparaison avec le langage. On peut bien dire que chacun a en soi la capacité de parler mais son actualisation nécessite « la présence d’individus vivant et parlant ensemble », autrement dit une communauté d’esprit. Le langage est un très bon exemple de la nature intersubjective de la vie humaine. Marx assortit ce point d’une critique d’une certaine vision de la production. La fin du texte rejoint ici son commencement. Il est illusoire d’imaginer un homme qui produirait ses moyens d’existence dans la solitude, tel Robinson Crusoé. Ce ne peut être qu’une fiction qui ne voit pas qu’elle est conditionnée par un certain état social. Les hommes ont toujours produit socialement, il n’y a pas de commencement absolu, la vie en commun est la condition de possibilité de la vie individuelle.

Conclusion

Marx définit la nature de l’homme à partir de son activité sociale de production et des types de sociétés dans lesquels elle s’insère. Ensuite, il indique que la société civile augmente l’interdépendance car elle a pour principe l’intérêt égoïste. Nous apercevons ce que nous appelons aujourd’hui la mondialisation.

Or, puisque la société est indispensable à l’humanité de l’homme, il importe que les rapports sociaux soient les meilleurs possibles. Est-ce le cas lorsque les relations sont dictées par l’avidité des intérêts particuliers ? Comment réaliser une bonne vie commune ? Marx verra dans le communisme la solution politique à cette question socio-économique.