Texte de Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : L'existence et le temps
Type : Explication de texte | Année : 2011 | Académie : Guadeloupe - Guyane - Martinique

Merleau-Ponty

 Expliquer le texte suivant :


Document

 



« On dit que le temps passe ou s'écoule. On parle du cours du temps. L'eau que je vois passer s'est préparée, il y a quelques jours, dans les montagnes, lorsque le glacier a fondu ; elle est devant moi ; à présent, elle va vers la mer où elle se jettera. Si le temps est semblable à une rivière, il coule du passé vers le présent et l'avenir. Le présent est la -conséquence du passé et l'avenir la conséquence du présent. Cette célèbre métaphore est en réalité très confuse. Car, à considérer les choses elles-mêmes, la fonte des neiges et ce qui en résulte ne sont pas des événements successifs, ou plutôt la notion même d'événement n'a pas de place dans le monde objectif. Quand je dis qu'avant-hier le glacier a produit l'eau qui passe à présent, je sous-entends un témoin assujetti à une certaine place dans le monde et je compare ses vues successives : il a assisté là-bas à la fonte des neiges et il a suivi l'eau dans son décours ; ou bien, du bord de la rivière, il voit passer après deux jours d'attente les morceaux de bois qu'il avait jetés à la source. Les « événements » sont découpés par un observateur fini dans la totalité spatio-temporelle du monde objectif. Mais, si je considère ce monde lui-même, il n'y a qu'un seul être indivisible et qui ne change pas. Le changement suppose un certain poste où je me place et d'où je vois défiler des choses ; il n'y a pas d'événements sans quelqu'un à qui ils adviennent et dont la perspective finie fonde leur individualité. Le temps suppose une vue sur le temps. Il n'est donc pas comme un ruisseau [...]. »

Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945.

La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.


     LES CLÉS DU SUJET  

Dégager la problématique du texte

Le texte entreprend de définir la notion de temps, ou du moins d'éclairer les conditions à partir desquelles nous disons qu'il passe. Le temps apparaît généralement comme une réalité inhérente au monde dans lequel nous vivons. Nous sommes bien convaincus que la succession des événements dont nous sommes le témoin prouve que le passé, le présent et le futur appartiennent au monde extérieur ou objectif. Or, Merleau-Ponty critique cette conviction en montrant son caractère irréfléchi. Le problème est alors de savoir comment on peut soutenir que le temps n'est pas comme un ruisseau qui coule, alors que l'expérience la plus quotidienne semble l'affirmer.

Repérer la structure du texte et les procédés d'argumentation

Le texte est constitué de trois parties. La première (jusqu'à « conséquence du présent ») expose l'opinion commune sur le temps. La deuxième (jusqu'à « monde objectif ») analyse le présupposé de cette opinion afin d'en montrer la faiblesse. Pour conclure, Merleau-Ponty donne sa thèse concernant le temps et la réalité du monde. Sa pensée commence par recourir au langage de l'opinion, c'est-à-dire à une métaphore célèbre, à un exemple courant et à des expressions convenues. Puis elle montre que ces jugements ne s'aperçoivent pas qu'ils reposent sur un principe qui les contredit. Cela permet de soutenir une idée qui n'est pas d'emblée facile à comprendre : « Le temps suppose une vue sur le temps. »

Éviter les erreurs

Il faut prêter attention au sens de l'opposition entre le monde objectif et le moi, les choses et les événements, et ne pas reculer devant la radicalité du texte lorsqu'il soutient que le monde en lui-même ne change pas.

Corrigé

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Introduction

Comment penser le temps ? Notre expérience immédiate est celle d'un écoulement continu et irréversible. Aussi, une des images les plus courantes est celle du fleuve dont l'eau va inexorablement de la source vers l'embouchure. Dans ce texte, Merleau-Ponty montre que cette première approche est erronée parce qu'elle fait du temps une réalité objective, alors que « le temps suppose une vue sur le temps ». Autrement dit, le passé, le présent et le futur impliquent la présence d'un sujet qui les relie et qui les crée. L'enjeu de cette idée est remarquable car elle conditionne notre rapport au monde. Celui qui l'ignore ne sait pas voir les choses telles qu'elles sont.

1. L'opinion commune

A. Le temps est comme un fleuve

Merleau-Ponty commence par reprendre les propos les plus communs. L'emploi, à deux reprises, du pronom indéfini « on », le montre bien. « On dit que le temps passe ou s'écoule. On parle du cours du temps. » Ces images sont bien connues. Elles mènent à se représenter le temps comme un fleuve. Cette métaphore paraît adéquate pour plusieurs raisons. Elle traduit l'idée d'un cours orienté et irréversible, et ce faisant nous conduit insensiblement à diviser cet écoulement entre un passé, un présent et un avenir. Rien ne semble plus limpide. L'eau provient d'une source, elle passe devant nous et s'en ira vers la mer.

B. Pourquoi l'opinion nous convainc-t-elle ?

Notons cependant que ce cas de figure, qui a ici la valeur d'un modèle, suppose la présence d'un observateur. L'eau coule devant moi et je sais qu'elle vient d'un lieu où je ne suis pas – les glaciers des montagnes – pour aller vers un autre lieu que j'imagine également – la mer. Mais ce point n'arrête pas l'opinion car elle est convaincue d'avoir trouvé avec cette expérience simple un bon équivalent de la nature du temps. Le cours de l'eau synthétise tous les aspects de ce phénomène : son unité, il n'y a qu'un temps comme il n'y a qu'un fleuve ; sa diversité, les différents lieux deviennent les différentes dimensions du temps ; et entre eux existe une relation immuable de cause à conséquence.

Transition


Le texte va cependant amorcer un virage brusque. Merleau-Ponty déclare que : « Cette célèbre métaphore est en réalité très confuse. » Quelles sont ses raisons ?

2. La rectification de l'opinion

A. La critique de l'évidence

Notre vision du monde est recouverte par une couche d'habitudes que les expressions du langage courant ne font que renforcer. Nous ne savons pas voir les choses telles qu'elles sont, la réalité nous échappe. C'est donc un retour vers l'origine de notre rapport au monde qui est ici proposé. Merleau-Ponty justifie cette démarche radicale par une phrase énigmatique : « la notion même d'événement n'a pas de place dans le monde objectif ». Nous pouvons à bon droit être surpris. Le monde n'est-il pas le lieu où se déroulent, à chaque instant, une foule d'événements ? N'est-il pas absurde de prétendre le contraire ? Merleau-Ponty semble ne pas voir que l'histoire, même la plus quotidienne, suppose un déroulement des faits dans le temps. Soutiendrait-il que tout n'est qu'illusion ?

B. La notion d'événement

L'étonnement se dissipe dès lors qu'on prête attention au fait qu'il s'agit du monde « objectif ». On se souvient que l'exemple du fleuve implique la présence d'un sujet. Or, l'opinion oublie systématiquement de réfléchir au sens de cette présence. L'analyse va ainsi faire apparaître que tous les événements que nous pensons appartenir au monde objectif sont en réalité « découpés par un observateur ». Ainsi, dire que l'eau que nous voyons maintenant dans la plaine est le produit des glaciers des montagnes suppose que nous ayons vu ou entendu parler de la fonte des glaces et que nous nous en souvenions. C'est encore plus net si nous voyons passer les morceaux de bois que nous avons jetés deux jours auparavant. Dans tous les cas, ce que nous appelons les événements, les faits singuliers, sont créés par notre esprit. C'est l'activité de la mémoire, de la conscience de nos actions et de l'imagination anticipatrice qui permet de parler comme nous le faisons. Merleau-Ponty ne dit pas que le monde objectif est une illusion, mais que les événements de ce monde sont des créations issues du point de vue que nous prenons sur lui.

3. Le monde objectif

A. L'indivisibilité du monde

La dernière partie enrichit cette thèse en précisant l'idée de changement. Sa simplicité apparente nous trompe et nous disons, par exemple, que le fleuve a changé. Mais cela n'est possible que pour nous qui comparons des perspectives prises sur lui à différents moments, et qui nous livrons à un double travail de distinction – entre hier et aujourd'hui –, et d'unification – nous considérons que les différences sont celles d'un même fleuve. Voilà pourquoi il est dit qu'en lui-même le monde est « un seul être indivisible et qui ne change pas ». Merleau-Ponty emploie souvent la métaphore du tissu pour définir le monde. Son étoffe est continue, indéchirable, et le bout de bois ne change pas au sens où pour lui tout est toujours au présent.

B. La finitude de l'homme

Le texte s'achève en ajoutant que le sujet qui perçoit est lié à un « poste » dans le monde. Il faut donc faire intervenir l'espace dans la définition du temps. Le sujet conscient de l'existence d'un avant, d'un pendant, et d'un après, ne plane pas au-dessus du monde. Il y est situé et il le projette à partir de sa finitude. Cela implique que pour un être infini, un Dieu, il n'y aurait pas de temps car son regard embrasserait simultanément la totalité du réel. Tout lui serait toujours présent. Mais nous sommes limités par notre corps dans notre relation au monde bien que nous fassions exister par notre esprit le passé, le présent et l'avenir. Nous existons toujours à partir d'un lieu actuel, que nous dépassons par la pensée puisque nous nous souvenons de ce qui a été et que nous imaginons ce qui sera, mais nous sommes contraints d'appréhender les choses successivement. Merleau-Ponty écrit que l'individualité des choses du monde provient du caractère fini de la perspective que nous prenons sur eux. Nous ne pouvons voir les choses que sous un angle limité par notre constitution corporelle. Nous les percevons puis nous nous les représentons, mais toujours de façon partielle. C'est le sens de l'idée de découpage dont l'exemple du fleuve et du morceau de bois a montré le bien-fondé. Le découpage est dû à l'intérêt que nous prenons à ce que nous voyons.

Conclusion

L'ensemble de ces analyses justifie la conclusion formulée au terme du texte : « Le temps suppose une vue sur le temps. » Merleau-Ponty a déconstruit l'idée courante d'un temps objectif pour établir que le temps, entendu comme la différence du passé, du présent, et de l'avenir, et leur réunion au sein d'un même individu, est une réalité subjective. Il reste que cette thèse est problématique et demande d'autres approfondissements. Le problème est alors le suivant : la conscience du temps est-elle elle-même temporelle ?