Texte de Nietzsche, Le gai savoir

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : L'explication de texte
Type : Explication de texte | Année : 2012 | Académie : France métropolitaine

Nietzsche

 Expliquer le texte suivant :


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Nous disons bonnes les vertus d'un homme, non pas à cause des résultats qu'elles peuvent avoir pour lui, mais à cause des résultats qu'elles peuvent avoir pour nous et pour la société : dans l'éloge de la vertu on n'a jamais été bien « désintéressé », on n'a jamais été bien « altruiste » ! On aurait remarqué, sans cela, que les vertus (comme l'application, l'obéissance, la chasteté, la piété, la justice) sont généralement nuisibles à celui qui les possède, parce que ce sont des instincts qui règnent en lui trop violemment, trop avidement, et ne veulent à aucun prix se laisser contrebalancer raisonnablement par les autres. Quand on possède une vertu, une vraie vertu, une vertu complète (non une petite tendance à l'avoir), on est victime de cette vertu ! Et c'est précisément pourquoi le voisin en fait la louange ! On loue l'homme zélé bien que son zèle gâte sa vue, qu'il use la spontanéité et la fraîcheur de son esprit : on vante, on plaint le jeune homme qui s'est « tué à la tâche » parce qu'on pense : « Pour l'ensemble social, perdre la meilleure unité n'est encore qu'un petit sacrifice ! Il est fâcheux que ce sacrifice soit nécessaire ! Mais il serait bien plus fâcheux que l'individu pensât différemment, qu'il attachât plus d'importance à se conserver et à se développer qu'à travailler au service de tous ! » On ne plaint donc pas ce jeune homme à cause de lui-même, mais parce que sa mort a fait perdre à la société un instrument soumis, sans égards pour lui-même, bref un « brave homme », comme on dit.

Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, 1882.

La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.


     LES CLÉS DU SUJET  

Dégager la problématique du texte

  • Dans ce texte, Nietzsche s'interroge sur le sens de la morale, en se demandant quelles raisons nous avons de valoriser la vertu.

  • L'enjeu, pour Nietzsche, est de déterminer l'origine de la valorisation des vertus. Car la vertu est-elle bonne pour l'individu vertueux ? Il s'agit alors de savoir ce qu'est la vertu. Être vertueux, est-ce écouter sa raison ou bien son instinct ? Et si le vertueux n'a pas intérêt à l'être, qui a intérêt à ce qu'il le soit ? Mais alors, la morale, qui nous encourage au désintéressement et à l'altruisme, est-elle vraiment elle-même désintéressée ?

  • Il s'agit donc, pour Nietzsche, de soumettre la morale à un examen généalogique, par lequel est mise en évidence l'utilité sociale de la morale.

Repérer la structure du texte et les procédés d'argumentation

  • Dans un premier temps, Nietzsche introduit son propos en assignant un but à la valorisation des vertus. Il établit la distinction entre les effets de sa vertu sur le vertueux, et les effets de sa vertu sur les autres : si nous valorisons les vertus, dit-il, c'est que nous y avons intérêt.

  • Dans un deuxième temps, Nietzsche examine les effets de la vertu sur le vertueux : la vertu est-elle bonne pour l'individu ? Car si nous valorisons la vertu, peut-être est-ce parce qu'elle est bonne pour l'individu. Mais qu'est-ce qu'une vertu ? Il définit alors la vertu d'un homme comme un instinct qui l'emporte sur les autres, et dont la puissance se retourne contre l'individu qui le possède. Mais si la vertu n'est pas bonne pour le vertueux, alors quels intérêts sert-elle ?

  • Dans un troisième temps, Nietzsche développe un exemple d'homme dont la vertu desservirait les intérêts, et fait parler la morale sociale qui le loue, en mettant au jour ses intentions secrètes : au fond, le discours social a intérêt à promouvoir la morale dans la mesure où celle-ci, en détournant l'homme vertueux de ses intérêts propres, le met au service de la société.

Éviter les erreurs

  • Pour bien comprendre ce texte, vous devrez d'abord relever la série de distinctions qui l'organisent : « résultats qu'elles peuvent avoir pour lui » / « pour nous » ; intérêt / désintéressement ; instinct / raison ; « vraie vertu » / « petite tendance à l'avoir » ; « ensemble social » / « individu » ; « se conserver et à se développer » / « travailler au service de tous » ; « à cause de lui-même » / « parce que sa mort a fait perdre à la société un instrument soumis ».

  • Vous devrez également être attentifs aux guillemets par lesquels Nietzsche marque sa distance avec certains termes qui appartiennent au discours social de valorisation de la vertu : « désintéressé », « altruiste », « tué à la tâche », « brave homme », sont autant d'expressions par lesquelles le discours social masque la réalité, puisque Nietzsche démontre que l'homme vertueux n'est ni « désintéressé » ni « altruiste » mais victime de son instinct, que l'homme qui s'est « tué à la tâche » s'est adonné à sa passion et a été sacrifié par la société, et que le « brave homme » est en réalité un pauvre homme, aveugle et victime.

Corrigé

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Introduction

Quel est le sens de la valorisation des vertus ? Qu'est-ce qui fait que nous avons tendance à louer l'homme bon, et, plus précisément, quel intérêt trouvons-nous à le faire ? La question qu'examine Nietzsche dans ce texte est d'emblée une question polémique : a priori, on aurait tendance à exalter la vertu comme l'accomplissement d'une disposition morale inscrite dans le cœur de l'homme - l'acte moral, selon Kant, est l'acte qui exprime notre raison en tant que faculté proprement humaine à distinguer le bien du mal et à agir de façon désintéressée. Mais est-ce vraiment notre raison qui s'exprime à travers nos vertus ?

C'est cette question qu'examine Nietzsche dans ce texte, en faisant l'hypothèse suivante : nos vertus n'expriment pas notre raison mais nos instincts, et si le discours social encourage ces vertus c'est que la société a intérêt à cela en ce qu'elles détournent l'individu de ses intérêts propres.

Sa démonstration se développe en trois temps.

Dans un premier temps, Nietzsche introduit son propos en assignant un but à la valorisation des vertus. Il établit la distinction entre les effets de sa vertu sur le vertueux, et les effets de sa vertu sur les autres : si nous valorisons les vertus, dit-il, c'est que nous y avons intérêt.

Dans un deuxième temps, Nietzsche examine les effets de la vertu sur le vertueux : peut-être valorisons-nous la vertu parce qu'elle est bonne pour l'individu ? Mais qu'est-ce que la vertu ? Il définit alors la vertu comme un instinct, dont la puissance se retourne contre l'individu qui le possède. Ainsi, si la vertu est bonne, ce n'est pas pour l'individu vertueux. Mais alors, pour qui l'est-elle ? Quels intérêts sert-elle ?

Enfin, Nietzsche développe un exemple d'homme dont la vertu desservirait les intérêts propres, et fait parler la morale sociale qui le loue, en mettant au jour ses intentions secrètes : si le discours social a intérêt à promouvoir la vertu, c'est qu'elle détourne les individus de leurs intérêts propres, pour les mettre au service de la société.

1. Pour qui les vertus d'un homme sont-elles bonnes ?

A. Effets sur lui et résultat pour nous

Dans un premier temps, Nietzsche introduit son propos par une hypothèse portant sur la valorisation positive de la vertu : d'où vient que l'on juge qu'une vertu est bonne ? Si la vertu se définit comme une aptitude à faire le bien, dans le cadre d'un système moral distinguant les vertus des vices, la question est la suivante : ce qui est tenu pour bon par la morale l'est-il pour l'individu ? Nietzsche s'intéresse ici aux conséquences de la vertu, en distinguant ses effets sur l'individu vertueux, et ses conséquences sociales. Si une action morale peut être dite bonne, explique-t-il, ce n'est pas du point de vue de ses effets sur l'individu, mais du point de vue de ses effets sur les autres. L'« éloge de la vertu », autrement dit la valorisation sociale de la vertu, est donc motivée par un intérêt.

B. Intérêt et désintéressement

Or, si l'on définit, comme le fait Kant, l'acte moral par son désintéressement, s'il n'y a pas de vertu guidée par l'intérêt (c'est là le sens de la distinction kantienne entre « agir par devoir » et « agir conformément au devoir »), il semble pour le moins étonnant que la morale elle-même serve nos intérêts. Paradoxalement, dit Nietzsche, c'est par intérêt que la société promeut une morale qui nous demande d'agir de façon désintéressée.

2. Nous sommes victimes de nos vertus

A. La vertu est nuisible aux individus

On pourrait penser que la vertu est bonne parce qu'elle est bonne pour les individus vertueux. Mais quels sont ses effets sur eux ? Dire que la vertu leur est inutile en ce qu'elle ne les rend pas heureux ne serait pas une objection, puisque l'inutilité de la vertu pourrait être sa marque dès lors qu'on la définit par son altruisme et son désintéressement. Mais Nietzsche va au-delà, en soutenant que la vertu est « nuisible » aux vertueux, c'est-à-dire que non seulement elle ne les aide pas à s'épanouir ou à être heureux, mais elle les porte à se détruire. Autrement dit, l'acte moral n'est pas essentiellement un acte fait indépendamment de l'intérêt, puisqu'il va à l'encontre des intérêts de l'individu.

B. Qu'est-ce qu'une vertu ?

Mais alors, qu'entend-on par vertu ? Quelle est cette étrange disposition qui nous porte à agir contre nos intérêts individuels ? S'agit-il de cette disposition à faire le bien qui, comme l'affirme la morale kantienne, se trouve en tout homme dans la mesure où nous disposons tous de cette faculté morale qu'est la raison ? En réalité, loin d'être un produit de sa raison, dit Nietzsche, la vertu d'un homme est le produit de sa nature. Plus précisément, la vertu d'un homme n'est autre qu'un « instinct » qui l'aurait emporté en lui sur les autres instincts, un instinct plus puissant qui n'est donc pas « contrebalancé », c'est-à-dire tempéré par les autres. Produite par la violence de l'instinct, opposée ici à la tempérance de la raison, la vertu d'un homme n'est donc pas issue de la faculté qui lui offre une possibilité de se maîtriser, mais de ce qui échappe à son contrôle. L'homme vertueux n'est donc pas l'homme raisonnable, le sujet moral qui accomplit sa destination humaine en maîtrisant ses passions et en devenant l'auteur de ses actes, comme le soutient Kant, mais l'homme « victime » de sa vertu redéfinie comme instinct, face à laquelle il reste passif.

3. Les intentions cachées de la morale

A. Le jeune homme mort à la tâche

Nietzsche donne alors un exemple de l'une de ces « victimes » de leur vertu, qui, de fait, sont victimes en plusieurs sens. S'ils sont d'abord victimes de leur vertu car ils ne la maîtrisent pas, ils le sont également dans la mesure où celle-ci se trouve encouragée par le discours social, la société seule trouvant un intérêt à leur vertu. Car finalement, si la vertu n'est pas bonne pour les vertueux, pour qui l'est-elle ? De fait, le zèle est tenu pour une vertu, mais pour qui l'est-il ? Nietzsche examine les effets du zèle sur l'homme zélé : sa vertu affecte son corps (« gâte sa vue ») et son esprit (« use la spontanéité et la fraîcheur de son esprit »). De son point de vue, donc, sa vertu s'exerce contre son intérêt. Mais alors, pourquoi « louer », « vanter » le zèle ou l'application d'un homme qui s'est ainsi abîmé ? Pourquoi tenir pour vertu ce qui peut nous détruire ?

B. La fonction sociale de la morale

Nietzsche donne alors la parole à la société, porteuse de cette morale au nom de laquelle l'homme vertueux peut aller jusqu'à se détruire. Si la société respecte et « plaint » l'homme dont elle dit qu'il s'est « tué à la tâche » - on pourrait dire, pour reprendre les termes de Nietzsche, qu'il s'est détruit en s'adonnant à son instinct. Mais la société donne pour sacrifice vertueux ce qui pourrait aussi apparaître comme une faiblesse, ou une erreur - c'est que cet homme, au fond, s'est bien sacrifié, mais il s'agit moins d'un sacrifice vertueux que d'un sacrifice utile à la société. Derrière le discours de compassion et de respect se cache en effet un calcul, que livre Nietzsche. C'est que la société calcule et ne songe pas à l'intérêt de l'individu, mais à l'intérêt de l'« ensemble social ».

Le souci du groupe l'emporte à ses yeux sur le souci de l'« unité » individuelle. Pour la société, qu'un homme se détruise par l'exercice de sa vertu, ici par son application au travail, représente bien un sacrifice, mais un « petit » sacrifice, qui plus est « nécessaire ». Car la société ne calcule pas seulement selon le chiffre, en préférant le groupe à un élément de ce groupe - c'est un « petit » sacrifice -, mais aussi selon les effets de ce sacrifice - ce sacrifice est « nécessaire » : car l'homme qui s'est tué au travail montre par là-même à tout le groupe que « se conserver et [...] se développer » avait moins de valeur pour lui que « travailler au service de tous ». Il apparaît dès lors comme le vertueux sacrificiel, c'est-à-dire celui qui a su mettre son intérêt égoïste de côté - or, il n'est que celui qui n'a pas su se soucier de lui-même, et s'est livré aveuglément à sa passion et aux exigences sociales.

On peut remarquer que « se conserver et se développer » correspond à la définition spinoziste du « conatus » comme tendance propre à l'homme : or, oublie cette tendance, dit Nietzsche comme Spinoza, c'est être dans l'erreur. Et c'est précisément celui qui fait cette erreur que la société appelle « brave homme », et que l'on pourrait tout aussi bien dire ignorant et victime, à la fois de ses passions et d'un discours social intéressé finalement immoral.

Conclusion

En définitive, c'est bien la contradiction entre une morale sociale qui porte aux nues le désintéressement et l'altruisme et, d'autre part, le caractère profondément intéressé et égoïste de cette même morale que Nietzsche met en évidence à travers ce texte. Car si la morale exige des individus qu'ils aillent contre leurs intérêts, comment expliquer alors qu'elle donne pour vertu ce qui peut leur nuire ? C'est pour résoudre cette contradiction que Nietzsche dévoile, derrière le discours social d'encouragement à la vertu, les ressorts d'une morale sociale qui vise essentiellement à détourner l'individu de lui-même pour faire de lui l'instrument docile et consentant de la société.