Texte de P. Reverdy, « Il reste toujours quelque chose », La Lucarne ovale

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S - 1re L | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2011 | Académie : Hors Académie

 Vous commenterez le poème de Reverdy, « Il reste toujours quelque chose ».

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     LES CLÉS DU SUJET  

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte.

  • Extrayez de cette « définition » des questions à se poser sur le texte ou ses centres d'intérêt ; elles pourront vous aider à trouver les idées directrices de votre commentaire.

Poème en vers libres (genre), qui décrit (type de texte) une maison et ses alentours (thème), qui raconte (type de texte) une séparation (rupture ?) amoureuse (thème) lyrique, élégiaque (registres), mystérieux, triste, énigmatique (adjectifs), pour créer une atmosphère et rendre compte des sentiments lors de la séparation et pour marquer l'harmonie entre l'intérieur et l'extérieur (buts de l'auteur).

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

La poésie : voir lexique des notions.

Pistes de recherche

Première piste : Le cadre mélancolique personnifié…

  • S'agit-il d'un décor intérieur ? extérieur ?

  • Analysez les circonstances temporelles et atmosphériques du poème : quelle impression créent-elles ?

  • Repérez les images (comparaisons, métaphores, personnifications…) dans la description de la maison) et leur effet sur le lecteur.

  • Y a-t-il une progression dans cette description ?

  • Quel élément joue un rôle important dans cette description à travers tout le poème ?

  • Quels rapports entretient ce décor avec la présence humaine dans le poème ?

Deuxième piste : … d'une séparation amoureuse

  • De quel « événement » ce décor est-il le cadre ? Quels en sont les indices ?

  • Analysez le motif de l'amour : dans quel registre est-il traité ? Le poème est-il tragique ? élégiaque ?

  • D'où viennent le mystère et la discrétion du poème ?

  • Quelle valeur symbolique peut prendre cette séparation ?

Corrigé

Nous vous proposons un plan détaillé que vous pouvez vous exercer à rédiger en y intégrant des références précises au texte commenté.

Introduction

  • Amorce : La poésie s'inspire souvent de thèmes de la vie quotidienne à fort potentiel symbolitique : le foyer, l'horloge, la rose. Les fenêtres font partie de ces sources d'inspiration. Reverdy, proche des artistes surréalistes et notamment des peintres cubistes…

  • Le texte : … évoque dans son recueil La Lucarne ovale, la séparation d'un couple dont la fenêtre ouverte est témoin.

  • Annonce des axes : 1. Le cadre lugubre personnifié ; 2. d'une séparation amoureuse.

I. Le cadre « lugubre » personnifié…

Un décor – extérieur et intérieur – « lugubre » décrit en début (v. 1-6) et fin (v. 11-24) de poème, qui s'anime, reflet du « drame » feutré qui s'y est joué.

1. Cadre intérieur et extérieur en harmonie dans la mélancolie

Dès le début, le poète souligne l'harmonie entre l'intérieur et l'extérieur

  • Rôle important de la « fenêtre » (mise en relief en fin de vers) qui apparaît comme la frontière entre l'intérieur et l'extérieur, à travers la mention des « rideaux ».

  • Rôle – presque symbolique – de la mention de l'hiver, du soir, du vent, images de désolation et de mort : une mélancolie hivernale et vespérale : « le vent lugubre », « les soirs d'hiver », « le soir tarde à descendre ».

  • L'harmonie, le lien, la fusion entre intérieur et extérieur sont rendus par l'enjambement « la maison s'endort/Vide au milieu du vent »

2. La personnification d'une maison abandonnée par un couple

  • La maison éprouve des sentiments, dont le poète mentionne les manifestations : « (la maison vide) pleure » (en évidence en début de strophe) ; « (les cheminées) pleurent ».

  • Ses éléments prennent vie : « (Ses cheminées) hurlent » : la cheminée est censée apporter le réconfort, la chaleur ; or, « hurler » connote la souffrance (physique ou morale) ; « les murs sont las d'attendre ».

  • Possible jeu sur le propre et le figuré affectif des adjectifs qui qualifient les éléments du décor : « vide », « (rideaux) déchirés » (sentimentalement).

  • Un lien fort privilégié, une symbiose sont suggérés entre la maison et ses habitants par la structure des phrases et la syntaxe :

    • « hurler » d'ordinaire employé intransitivement (sans complément d'objet) est ici suivi d'un complément d'objet direct qui renvoie aux habitants : « hurlent (…) L'ennui de ceux qui sont partis » ; l'enjambement souligne fortement ce lien.

    • même phénomène pour « pleurent (les soirs d'hiver) » : le vers est suivi (sans transition) de « Eux… »

    Les sentiments du couple semblent rejaillir sur la maison.

  • La disparition progressive des êtres et des choses est rendue par la brièveté mais aussi la régularité (4 hexasyllabes) du quatrain (v. 21-24) par rapport aux autres strophes et par le verbe « s'endort » (en fin de vers).

  • Transformation de la maison en maison hantée par le fantôme du couple absent (« sans âme »)

    • le bruit des pas est suggéré par l'allitération suggestive en « t » (v. 25).

    • ce bruit s'est estompé à en devenir presque irréel (légèreté suggérée par le verbe « trotte ») et raréfié dans le temps (« de temps en temps »).

    • le dernier alexandrin, par sa longueur et sa séparation du reste du poème, matérialise l'éloignement et semble un écho qui se prolonge

3. Le poème tout entier s'anime sous l'effet du vent

  • Le « vent » ouvre et ferme le poème

    • c'est le lien (physique) plusieurs fois mentionné entre le dedans et le dehors : c'est par lui que les bruits entrent et sortent (v. 6 : « les paroles montaient suivant le tourbillon » ; v. 9 : «… partir leur prière » ; v. 13 : « leur permet de s'entendre »)

    • c'est le déclencheur du mouvement : « les rideaux se balancent » ; « court », « entre », « ressort et s'en va », il « emporte » ; accumulation des verbes de mouvement juxtaposés avec enjambement qui traduit sa course et son souffle (v. 3-4)

  • Sa forte présence est rendue sensible

    • par les harmonies imitatives en « ou » dans la 1re strophe (« joue, court, mourir où, tout »), en « v » (allitération) qui imite le souffle du vent : « vide au milieu du vent » ;

    • par la répétition (v. 11-12) ;

    • par le fait qu'il occupe tout un vers (v. 12).

  • Personnifié, il « joue » au sens propre et au sens figuré (il est le maître de ce « jeu » étrange) ; c'est lui qui fait « hurler » les cheminées ; noter l'adjectif « fort » (sens propre/sens figuré)

  • Il paraît capricieux et contradictoire, paradoxal ; en effet, il semble :

    • concourir à la séparation (ou à la rupture ?) par sa force : « emporte tout » ;

    • mais aussi assurer le lien entre les êtres : « les paroles montaient », « le vent qui les sépare/Leur permet de s'entendre ».

    L'irrégularité des vers rend compte de ce caprice.

II. … d'une (ou de la ?) séparation (rupture ?) amoureuse

Un lyrisme énigmatique, tout en nuances et en suggestion.

1. Un amour, ou plutôt l'amour : un couple, ou plutôt le couple ?

Le thème de l'amour et du couple est traité sur un mode énigmatique et anonyme, par là, universel.

  • Le mystère sur l'identité du couple : le couple est désigné de façon vague :

    • par deux métonymies, fortement symboliques : « la main » : article défini mais qui ne définit en fait personne et suggère seulement la présence humaine ; la « main » est symbole de lien amoureux. « les paroles » : réalité qui n'a pas de corps, mais s'évanouit très vite (« les écrits restent, les paroles s'envolent ») ; article défini mais qui cache le vague (substance de ces paroles dont l'allitération en « s », v. 10-14 ne laisse entendre que le susurrement indistinct ?) ;

    • par « les amants » (non nommés, mais désignés par leur sentiment) ;

    • par les pronoms personnels « eux », « ils », « les », par le démonstratif + sub. relative « ceux qui sont partis » (désignés par leur séparation).

  • Cela permet la généralisation et le lecteur peut s'identifier à ces per­sonnages sans noms, sans identité précise (comme dans « Colloque sentimental » de Verlaine).

2. Le mystère sur la situation : une séparation ? une rupture ?

  • Un « drame » : celui d'une séparation. Elle est seulement suggérée par :

    • le verbe « sépare » ;

    • le champ lexical du départ : « partir », « s'en allèrent », « sont partis », « s'en vont (bien loin) » ;

    • l'image (un peu cliché) des chemins qui se séparent : « en laissant partir », « ils s'en allèrent », « sont partis » ;

    • le jeu sur le singulier et le pluriel qui concrétise la séparation : « Chacun de son côté, ils s'en allèrent » ;

    • le jeu des temps : il reproduit les étapes de cette séparation et son caractère inéluctable : imparfait, passé simple (« s'en allèrent » : soudaineté de l'action brève dans le passé ; « sont partis » : passé composé, temps du passé qui se prolonge dans le présent ; présent).

  • Le mystère sur la nature de les causes et la nature de cette séparation : une rupture ?

    Aucune cause n'est donnée de cette séparation : atmosphère de mystère créée.

    On peut penser qu'il s'agit

    • d'une séparation due aux événements : contexte de cette séparation suggéré par la date de composition 1916 (1re guerre mondiale)  un départ pour le front ?

    • d'une rupture : suggérée par : les rideaux « déchirés », image de rupture violente et de disparition de l'intimité (+ fenêtre ouverte dans le froid) ; les vers impairs (début : v. 1-3, v. 11, 18), signe de déséquilibre, mais aussi les constantes ruptures dans le rythme des vers

3. Un avenir tragique ? Le lyrisme tragique de la perte sans retour

Le caractère définitif de la séparation est souligné par

  • le motif des pleurs (« pleure »/« pleurent » : fait penser aux pleureuses de l'antiquité) et du désespoir (« désespérés »)

  • le verbe « mourir » (v. 4)

  • l'adjectif « lugubre » : étymologie = en deuil, funèbre, macabre

  • les négations : « ne pas se revoir », « sans voix »,

  • la mention de la « prière », qui suggère la détresse et le recours à une instance supérieure (vocabulaire religieux) ; mais ces prières semblent vaines (« laissent partir leur prière »)

4. Une lueur d'espoir ? L'élégie énigmatique

  • Une évocation qui évite l'emphase et adopte le ton de l'élégie discrète et la mention en demi-teinte des émotions et des réactions : « eux restaient sans voix », « laissant partir leur prière » ; c'est plutôt le ton de l'élégie amoureuse.

  • Un dernier vers et un titre porteurs d'une lueur d'espoir

    • la chute, isolée, sous forme d'alexandrin, ramène un rythme apaisé et suggère une présence, une rémanence du couple

    • le dernier vers fait écho au titre et lui donne un sens : « il reste toujours quelque chose », même après
      une séparation/rupture entre deux êtres qui se sont aimés (rappelle la tirade romantique de Perdican dans On ne badine pas avec l'amour de Musset : « J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé ».

  • Un poème énigmatique

    • sens de « quelque chose » ? indéfini…

    • sens de « là-haut » : le grenier ? l'au-delà (connotation religieuse ?), auquel cas la séparation connoterait la mort.

  • À chaque lecteur de le découvrir, de donner son sens au poème : généralisation et identification rendues possibles par le flou et le vague que le poète entretient dans tout le poème, sans précisions trop réalistes, suivant le précepte de Verlaine dans son « Art poétique » : « Rien de plus cher que la chanson grise

Où l'Indécis au Précis se joint » (…).

Car nous voulons la Nuance encor »

Conclusion

  • Un poème qui renouvelle le thème – si fréquent en poésie, presque cliché – de la séparation, mais de façon originale : le décor et les êtres y sont en symbiose et s'éclairent l'un l'autre ; tout y est suggéré et en demi-teinte ; il permet au lecteur de s'identifier à ces « amants » et lui assigne un rôle actif d'interprétation, tout en l'imprégnant d'une atmosphère.

  • Renouvellement aussi du motif symbolique de la fenêtre, souvent exploité en poésie, ici témoin et lieu de passage qui rend sensible mais aussi moins douloureuse la séparation.

  • Ouverture vers une poésie qui rend compte des sentiments mais de façon dépouillée et, en ce début du xxe siècle, inaugure une esthétique proche du lyrisme d'Apollinaire, mais moins fantaisiste.