Texte de Rousseau, Le Contrat social

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle S | Thème(s) : L'État
Type : Explication de texte | Année : 2011 | Académie : France métropolitaine
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La plus ancienne de toutes les sociétés et la seule naturelle est celle de la famille. Encore les enfants ne restent-ils liés au père qu’aussi longtemps qu’ils ont besoin de lui pour se conserver. Sitôt que ce besoin cesse le lien naturel se dissout. Les enfants exempts de l’obéissance qu’ils devaient au père, le père, exempt des soins qu’ils devaient aux enfants, rentrent tous également dans l’indépendance. S’ils continuent de rester unis, ce n’est plus naturellement, c’est volontairement, et la famille elle-même ne se maintient que par convention.

Cette liberté commune est une conséquence de la nature de l’homme. Sa première loi est de veiller à sa propre conservation, ses premiers soins sont ceux qu’il se doit à lui-même, et, sitôt qu’il est en âge de raison, lui seul étant juge des moyens propres à se conserver devient par là son propre maître.

La famille est donc, si l’on veut, le premier modèle des sociétés politiques ; le chef est l’image du père, le peuple est l’image des enfants, et tous étant nés égaux et libres n’aliènent leur liberté que pour leur utilité. Toute la différence est que, dans la famille, l’amour du père pour ses enfants le paye des soins qu’il leur rend, et que, dans l’État, le plaisir de commander supplée à cet amour que le chef n’a pas pour ses peuples.

Jean-Jacques Rousseau, Le Contrat social, 1762.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

Le texte se veut avant tout une critique du modèle patriarcal des sociétés. En effet, c’est une thèse répandue que le chef d’État est avec son peuple comme un père avec ses enfants. Cette image s’appuie sur l’idée que les sociétés se seraient formées naturellement, or précisément, Rousseau veut démontrer qu’elles reposent sur des conventions. Ainsi, dans cet extrait issu du second chapitre du Contrat social, Rousseau explique que les premières sociétés que sont les familles, même si elles commencent par exister pour répondre à des nécessités naturelles (les enfants ont besoin de leurs parents pour survivre), ne se perpétuent que selon des conventions sociales.

Structure du texte et procédés d’argumentation

  • Ainsi Rousseau va procéder à une sorte de raisonnement par l’absurde. Dans une première partie (lignes 1 à 6), il va discuter la thèse qui consiste à faire de la famille le modèle de la société pour montrer que son maintien n’est dû qu’à des conventions.
  • Il explique alors dans la seconde partie (lignes 6 à 13) que la volonté de maintenir des liens familiaux est liée à la nature de l’homme qui est un être libre, jugeant lui-même de ses moyens pour assurer sa survie.
  • Il conclut alors dans le dernier paragraphe qu’on peut bien croire que la famille serve de premier modèle aux sociétés politiques, dans la mesure où leurs liens se perpétuent volontairement par un acte choisi, mais ce serait faire comme si le rapport du chef au peuple était un rapport affectif à l’image de celui du père à ses enfants.

Éviter les erreurs

Ce texte qui semble d’un premier abord facile à comprendre peut en réalité faire l’objet d’un contresens : si Rousseau compare les premières sociétés à la structure familiale ce n’est pas pour démontrer la naturalité des liens sociaux, comme il a pu être fait auparavant sur le même modèle, mais au contraire il reprend l’analyse de la famille en la fondant sur des conventions pour pouvoir affirmer la même chose de la société.

Corrigé

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Introduction

La relation d’un peuple à son chef d’État peut-elle être pensée sur le modèle de la relation d’un enfant à son père ? C’est à cette question que répond le texte de Rousseau extrait du Contrat social. En effet, la thèse issue de la tradition aristotélicienne prône une conception naturaliste où les liens d’obéissance des hommes à leur gouvernement sont considérés comme étant aussi naturels que ceux de la famille.

Examinant d’abord cette thèse, Rousseau va distinguer de l’origine naturelle de la famille, le fait qu’elle se maintienne par des conventions. Il explique ensuite dans une seconde partie que les liens sociaux doivent s’appuyer sur l’essence de l’homme : sa liberté. Il conclut alors dans une troisième partie que pour être légitimes les liens sociaux ne peuvent prendre pour modèle une société patriarcale.

Les enjeux de ce texte sont donc à la fois de discuter la thèse naturaliste de la société communément admise, mais aussi de distinguer l’état de fait qui s’appuie sur ce modèle d’un état de droit qui serait fondé sur la liberté humaine. Pour trouver les fondements légitimes de la société, Rousseau prend soin de réfuter d’abord les principes qui peuvent conduire les hommes à un état d’aliénation.

1. Le lien naturel qui unit parents et enfants 
disparaît sitôt que ceux-ci recouvrent leur indépendance

A. Le présupposé naturaliste de la famille comme première société

D’emblée, le texte commence par une thèse « la plus ancienne de toutes les sociétés et la seule naturelle est celle de la famille » qui implique deux choses à concilier. D’une part, la famille peut être considérée comme la première des sociétés et à ce titre peut servir de modèle pour comprendre la société. Et d’autre part, la comparaison est immédiatement restreinte par le fait que la famille est la seule à être naturelle. La famille se définit comme une union sociale, un ensemble de personnes qui ont un lien de parenté ou d’alliance, amenées à vivre sous le même toit. Dire que les liens familiaux sont naturels c’est affirmer qu’il y a entre les personnes des liens de filiations (parents/enfants, frères/sœurs) qui sont par conséquent innés, mais aussi des liens d’associations, d’alliance comme le mariage. Si ce lien est naturel, c’est au sens où Aristote dans le Politique l’entend, comme un lien de complémentarité des dispositions naturelles. Femme et mari se complètent dans la mesure où l’une assure la reproduction des consommateurs, l’autre la production des biens de consommation. De la même manière selon Aristote, maître et esclave fondent les liens sociaux naturellement : tandis que l’un fournit sa force de travail, l’autre donne la direction et la matière du travail. C’est tout naturellement, selon un jeu de complémentarité de besoins et de compétences que les familles se regroupent en villages et les villages en cités.

B. Comment le lien naturel se dissout

Mais Rousseau critique cette idée de sociétés naturellement fondées. En effet, on peut reconnaître qu’un enfant a naturellement besoin de ses parents pour assurer sa survie, mais ce lien de dépendance se dissout aussitôt que le « besoin cesse ». Dès que l’enfant se trouve capable d’assurer seul sa survie, il n’a plus besoin de ses parents, et de la même manière les parents se trouvent déchargés des soins dus à leurs enfants. Ils « rentrent tous également dans l’indépendance ». Il y aurait comme une forme de libération pour chacun à ne plus être liés ensemble par les nécessités vitales. Quelle est alors cette liberté gagnée de part et d’autre et de quelle nature peut être le lien qui unit les individus d’une même famille ?

2. La raison en est que l’adulte est un homme libre 
de veiller lui-même à sa conservation

A. Comment le lien conventionnel remplace le lien naturel

Il ne s’agit pas pour Rousseau de nier qu’à l’origine parents et enfants sont naturellement liés, dans la mesure où un enfant est physiquement dépendant des soins de ses parents. Mais cet état de fait n’est pas un état de droit. Sitôt que l’enfant acquiert son autonomie, le lien fondé sur la dépendance physique se dissout. L’union des membres de la famille ne peut se maintenir d’elle-même. Elle doit faire l’objet d’une volonté. De la même manière, Rousseau distingue dans le Contrat social, le fait pour un gouvernement d’accéder au pouvoir et le fait de se maintenir au pouvoir.

La famille ne doit plus alors son maintien à des caractères innés mais à une volonté de rester unis. Les liens familiaux, s’ils ont pu être à l’origine naturels, ne se perpétuent que grâce à des « conventions ». Il s’agit de règles que l’on établit par un libre choix, d’un commun accord. Ainsi par exemple, il relève du pur choix des familles de se voir ou non, et selon une plus ou moins grande fréquence, sans aucune espèce de nécessité naturelle. Les enfants ayant grandi, les relations sont celles qui existent entre adultes, la fonction paternelle étant reléguée à un âge révolu.

B. La liberté, essence de l’homme comme principe explicatif

Ce changement de relations entre membres d’une même famille est lié à l’essence même de l’homme qui en plus d’être un être naturel, comme un animal qui a besoin à sa naissance des soins parentaux, est un être de culture qui se définit avant tout pour Rousseau par sa liberté. Comme être naturel, l’homme est régi par le principe d’autoconservation et à ce titre dépend de ses parents à la naissance, mais comme être de culture il peut, dès qu’il est « en âge de raison », être le seul « juge des moyens propres à se conserver ». À la différence de l’animal, l’homme tire de lui-même les moyens de sa subsistance. Il n’a pas à la naissance, selon le mythe de Prométhée raconté dans Protagoras de Platon, les outils pour subvenir à ses besoins (crocs, griffes, fourrure…), mais invente par son intelligence des moyens techniques pour survivre.

Dès lors il peut devenir son « propre maître ». En ce sens, l’homme n’est plus soumis à ses parents. Il est « autonome », au sens étymologique qu’il peut se donner à lui-même (auto) sa propre loi (nomos). La liberté est bien l’essence de l’homme et de la même manière que la liberté régit les relations entre membres adultes d’une même famille, de la même manière la liberté doit régir les relations qui lient les hommes au sein d’une même société. En ce sens, ce texte prépare la thèse au cœur du contrat social : l’État doit reposer sur la volonté générale, c’est-à-dire sur une volonté commune de répondre à l’intérêt général. Si l’on peut devenir son propre « maître » c’est au sens latin de magister, où l’on est compétent, que l’on fait autorité en la matière pour pouvoir se diriger dans la vie, se préserver, et non au sens de dominus de supériorité physique, qui n’existe qu’au début de la vie entre parents et enfants. Cet état familial pourrait-il faire l’objet de comparaison avec l’état civil ?

3. Mais même en fondant les liens familiaux 
sur des conventions, le modèle familial n’est pas opérationnel pour penser la société car l’amour 
paternel est remplacé par le plaisir de commander

A. En quoi la famille peut être considérée 
comme modèle des sociétés politiques

Dans le dernier paragraphe du texte, Rousseau se sert de son analyse des liens familiaux pour comprendre la société. Dans la mesure où la famille constitue une organisation sociale avec une répartition hiérarchisée des activités, il semble légitime de la comparer avec une autre organisation sociale plus complexe : la société civile. Mais si la famille peut servir de modèle à la société, ce n’est pas dans sa première phase, où les rapports de dépendances sont liés à un état de fait naturel. Les liens n’y sont pas à proprement parler sociaux mais purement liés à des nécessités vitales comme chez les animaux. La famille, qui peut servir de modèle pour comprendre la société, est celle qui repose comme cette dernière sur des liens volontaires, sur des conventions, bref celle qui ne concerne que des personnes déjà « en âge de raison ».

Le chef par rapport au peuple peut être considéré comme le père par rapport à ses enfants. Cette représentation de la société est enracinée dans l’imaginaire collectif, où la notion même de patrie est constituée à partir du radical pater qui signifie « père » en latin.

B. En quoi la société patriarcale n’est finalement pas un modèle légitime

Mais très vite on s’aperçoit de l’absurdité de cette thèse. D’abord, si l’on reprend le présupposé du texte, à savoir que la liberté est l’essence de l’homme, et en cela chaque homme doit y avoir accès, « tous étant nés égaux et libres », la liberté aliénée se justifierait par son utilité. Ce serait alors justifier l’esclavage.

Et d’autre part, le rapport d’un père à ses enfants est un lien qui repose sur l’affection (« l’amour du père »), ce qui n’est pas le cas des liens sociaux où le chef d’État n’éprouve pas de l’amour mais un plaisir de commander.

On pourrait ajouter dans le même esprit que la société est constituée d’un grand nombre d’individus contrairement à la famille et que les citoyens ne sont pas des enfants. La thèse patriarcale ou paternaliste du droit peut donc être rejetée.

Conclusion

Ainsi, à la question de savoir si la famille peut servir de modèle pour comprendre la société, Rousseau répond que certes la société, qui repose sur un contrat, peut ressembler à la famille à partir du moment où ses membres sont en âge de raison pour décider de rester ensemble, mais même à cette condition, les liens sociaux ne sont pas les liens familiaux dans la mesure où ils ne reposent pas sur des sentiments affectifs.

Dès lors, tout modèle de société patriarcale est à bannir dans la mesure où il autoriserait un rapport de domination contraire à l’essence de l’homme, à savoir sa liberté parce qu’au lieu d’être dépendant d’un père qui prodigue des soins par amour, le citoyen serait dépendant d’un chef qui commande par plaisir. L’image d’un chef comme père représente un danger pour l’égalité et la liberté.