Texte de Russell, Science et religion

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : Tle L - Tle S - Tle ES | Thème(s) : La religion
Type : Explication de texte | Année : 2011 | Académie : Pondichéry

Russell

 Expliquer le texte suivant :


Document

 



« Un credo1 religieux diffère d'une théorie scientifique en ce qu'il prétend exprimer la vérité éternelle et absolument certaine, tandis que la science garde un caractère provisoire : elle s'attend à ce que des modifications de ses théories actuelles deviennent tôt ou tard nécessaires, et se rend compte que sa méthode est logiquement incapable d'arriver à une démonstration complète et définitive. Mais, dans une science évoluée, les changements nécessaires ne servent généralement qu'à obtenir une exactitude légèrement plus grande ; les vieilles théories restent utilisables quand il s'agit d'approximations grossières, mais ne suffisent plus quand une observation plus minutieuse devient possible. En outre, les inventions techniques issues des vieilles théories continuent à témoigner que celles-ci possédaient un certain degré de vérité pratique, si l'on peut dire. La science nous incite donc à abandonner la recherche de la vérité absolue, et à y substituer ce qu'on peut appeler la vérité "technique", qui est le propre de toute théorie permettant de faire des inventions ou de prévoir l'avenir. La vérité "technique" est une affaire de degré : une théorie est d'autant plus vraie qu'elle donne naissance à un plus grand nombre d'inventions utiles et de prévisions exactes. La "connaissance" cesse d'être un miroir mental de l'univers, pour devenir un simple instrument à manipuler la matière. »

Bertrand Russell, Science et religion.




1. Credo : affirmation d'une croyance.

La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.


     LES CLÉS DU SUJET  

Dégager la problématique du texte

  • La religion apporte des vérités révélées, la science des vérités démontrées ou prouvées. Qu'est-ce qui distingue ces deux types de vérités ? La méthode, par démonstration ou expérimentation, semble être la première réponse.

  • Mais il en découle que la vérité elle-même semble de nature différente. Une vérité scientifique peut être remise en question ou affinée au cours de l'histoire des sciences : elle ne présente donc pas un caractère de certitude définitive comme une vérité religieuse. Quel est alors son intérêt ?

Repérer la structure du texte et les procédés d'argumentation

  • Russell commence dans ce texte par un constat sur la distinction entre religion et science : elles ne produisent pas le même type de vérité. Il explique ensuite, dans une seconde partie, que si une vérité scientifique n'est pas éternelle comme une vérité religieuse ce n'est pas parce qu'elle se contredit dans son histoire, mais plutôt parce qu'elle s'affine progressivement. Il conclut alors dans une troisième partie qu'il n'y a pas de vérité absolue, de théorie en étroite adéquation au réel, mais des vérités techniques qui agissent utilement sur la matière.

Éviter les erreurs

  • Il faut resituer l'analyse de la vérité dans le contexte d'une vérité définie traditionnellement comme une adéquation des jugements au réel.

  • Il ne s'agit pas tant de hiérarchiser une vérité religieuse par rapport à une vérité scientifique, que de souligner les spécificités de la méthode scientifique.

  • Outre la notion de vérité, ce texte peut être mis en relation avec les notions de religion, technique, démonstration, matière et esprit.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Science et religion se sont longtemps concurrencées, voire opposées dans le domaine de la vérité. Le sort réservé par l'Église à Copernic et Galilée pour avoir découvert l'héliocentrisme l'illustre bien. La religion apporte des vérités par « révélation », qui se présentent comme éternelles. On parle alors de dogmes. La science elle, procède par démonstration ou expérimentation : ses vérités s'inscrivent alors dans une histoire fluctuante. Est-ce à dire que la science se réduit à un ensemble de vérités partielles ? Devons-nous nous méfier d'elle en raison de ses insuffisances ? Ou bien trouve-t-elle son intérêt ailleurs ? Mais où ?

À ces questions Russell répond, dans cet extrait de Science et religion, que la science substitue à l'idée de certitude absolue celle une vérité technique, dont tout l'intérêt et la légitimité portent non plus sur la correspondance des idées avec la réalité, mais sur la portée de son action.

Ainsi, après avoir montré l'incomplétude essentielle des démonstrations scientifiques par rapport aux vérités éternelles de la religion, l'auteur montre que la science est en réalité en perpétuel perfectionnement théorique, mais aussi pratique en donnant lieu à d'innombrables inventions techniques. Il finit alors sur sa thèse : la connaissance n'est pas le reflet de l'univers, mais l'instrument de sa manipulation.

1. Distinction entre credo religieux et vérité scientifique

A. Le caractère éphémère de la science face aux vérités éternelles de la religion

Science et religion semblent s'opposer puisque l'une concerne le domaine de la foi et l'autre du savoir. Pourtant toutes deux prétendent détenir des vérités. Le credo religieux (autrement dit ce qu'affirme la religion) revendique la possession de vérités éternelles ; celles-ci auraient été révélées par des témoins privilégiés ou dans des textes sacrés.

En revanche, la science ne peut éviter ce constat : au cours de son histoire certaines des ses théories se sont modifiées. Ainsi, même si avec le système de Ptolémée on pouvait prédire certaines éclipses, il a fallu attendre la révolution copernicienne pour comprendre que le système astronomique du géocentrisme était faux.

B. L'incomplétude de toutes démonstrations

Paradoxalement, alors que la science affirme sa supériorité en appuyant ses thèses par des preuves, l'entreprise d'apporter une démonstration ­complète s'avère impossible et marque donc son insuffisance. Une démonstration consiste à déduire de deux prémisses préalables une conclusion nécessaire, par le simple fait de leur cohérence logique. Dans ces prémisses se trouvent bien souvent des vérités admises qui nécessiteraient elles-mêmes d'être démontrées. Or il se trouve que certaines sont indémontrables. Par exemple, il existe certains éléments d'Euclide qui servent de base à de nombreuses démonstrations géométriques qui sont simplement acceptées de manière arbitraire, alors que l'on aurait pu en choisir une autre de sens opposé. Ainsi, le mathématicien Riemann a créé une géométrie qui trouve des applications en se basant sur un postulat opposé à celui d'Euclide (celui qui affirme que, par un point extérieur à une droite, on ne peut tracer qu'une droite parallèle).

Doit-on pour autant en conclure que la vérité énoncée par la science n'est pas fiable ? Qu'est-ce qu'une vérité provisoire ? Le propre d'une vérité n'est-elle pas d'être universelle et nécessaire pour être objective ?

2. Perfectionnement de la science par ses changements

A. L'observation au service de la précision

Russell distingue alors les sciences « évoluées » des sciences, pourrait-on dire, plus archaïques. On peut imaginer qu'il s'agit de celles qui ont pris soin d'apporter des preuves plus rigoureuses que les précédentes, et qui surtout s'appuient sur un ensemble de connaissances plus important. Ces sciences évoluées opéreraient des changements de l'ordre du perfectionnement plutôt que de la remise en question. On parlerait plutôt de réformes scientifiques que de révolution, comme avec Copernic.

Les progrès de la science se marquent bien sûr par une augmentation des connaissances, mais aussi par une évolution qualitative : le développement des sciences expérimentales a permis d'étudier la matière et la nature de manière plus objective. La vérité fournie de manière empirique consiste alors à passer du particulier au général par induction (en répétant un grand nombre de fois une observation, la raison conclut à la généralité du propos). Les lois scientifiques, qui consistent à établir une relation de cause à effet entre deux phénomènes, sont non pas universelles (valables a priori sans exception), mais générales (produites par des généralisations empiriques).

B. Récupération pratique des anciennes théories

La science qui pénètre alors le réel dans toute sa matérialité peut aussi agir sur lui, et la science devient ainsi « science appliquée », autrement dit « technique ». Il s'agissait en ce sens, selon Descartes, de se rendre « comme maître et possesseur de la nature », d'agir sur elle en la maîtrisant, ou comme disait également Bacon, de la « vaincre en lui obéissant ».

Par exemple, c'est à partir des expérimentations sur les cadavres que l'on a mieux compris le corps humain et que l'on a pu ensuite développer certaines techniques médicales, permettant ainsi d'allonger considérablement l'espérance de vie. Russell voit dans cette application de la science ce que l'on pourrait appeler une « vérité pratique ».

La vérité ne serait-elle donc plus un absolu, elle se verrait réduite à son usage ?

3. Pragmatisme de la science

A. Substitution de la vérité technique à la vérité absolue

Effectivement, la recherche de la vérité absolue, indépendante, est abandonnée au profit d'une vérité « technique », c'est-à-dire d'une vérité qui n'est plus, selon la définition de Thomas d'Aquin, « adéquation de l'intellect aux choses », une propriété du langage, mais une vérité qui serait finalement la théorie la plus apte à organiser le réel pour le contrôler et le rendre utile à l'homme.

La science est alors au service du bien-être, notamment ménager, avec l'invention de diverses machines qui permettent de faciliter la vie au quotidien. Cette science appliquée, dans sa perspective de contrôle, cherche avant tout à « prévoir l'avenir ». En ce sens, elle est plus la science des ingénieurs que des savants. Son objectif n'est plus la recherche d'une vérité absolue comme Platon pouvait l'envisager sous forme d'amour du savoir.

B. La connaissance comme instrument d'action sur le réel

La vérité n'est plus un absolu non seulement parce qu'elle est dépendante de son efficacité, mais aussi parce que du même coup elle a différents degrés. Une théorie est alors d'autant plus vraie qu'elle permet de produire le plus d'inventions ou de prévisions. Le statut de la vérité change : en choisissant « une » vérité parmi d'autres, en fonction de son utilité, on ramène la vérité à une convention.

La vérité n'est plus une fin en soi, mais le moyen au service de toutes les fins possibles, tant qu'elles permettent à l'homme de contrôler la matière. Réduite à un instrument dépendant de la finalité qu'on veut bien lui donner, il convient alors d'être vigilant sur ses applications, notamment sur le vivant. C'est en ce sens que ce changement dans la science s'accompagne d'une émergence des comités de bioéthique. La science est sortie des représentations mentales pour entrer dans le réel, il ne faut donc pas en perdre le contrôle…

Conclusion

Ainsi, Russell présente dans ce texte une nouvelle conception de la science qui, s'appuyant sur des méthodes de plus en plus expérimentales, pénètre le réel pour le transformer et l'utiliser au lieu de simplement le contempler. La vérité n'est plus le « miroir mental de l'univers », mais l'expression de l'efficacité d'une théorie.

La comparaison entre vérité scientifique et vérité religieuse n'a finalement plus lieu d'être puisque celles-ci n'ont plus les mêmes visées, en plus de n'avoir pas les mêmes méthodes.

Conventionnalisme et pragmatisme entrent au cœur de tout projet scientifique. La question reste alors de savoir quels sont les risques de cette instrumentalisation de la science ; c'est selon cette perspective que science et religion pourraient à nouveau entrer en concurrence.