Texte de Saint Augustin, Les Confessions

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : Le bonheur
Type : Explication de texte | Année : 2011 | Académie : Polynésie française
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Tous sans exception, nous voulons être heureux ! Et cela, si nous ne le connaissions pas d’une connaissance déterminée, nous ne le voudrions pas d’une volonté si déterminée.

Mais qu’est ceci ? Que l’on demande à deux hommes s’ils veulent être soldats, et il peut se faire que l’un réponde oui, l’autre non ; mais qu’on leur demande s’ils veulent être heureux, et tous les deux aussitôt sans la moindre hésitation disent qu’ils le souhaitent, et même, le seul but que poursuive le premier en voulant être soldat, le seul but que poursuive le second en ne le voulant pas, c’est d’être heureux. Serait-ce donc que l’on prend sa joie, l’un ici, l’autre là ? Oui, tous les hommes s’accordent pour déclarer qu’ils veulent être heureux, comme s’ils s’accorderaient pour déclarer, si on le leur demandait, qu’ils veulent se réjouir, et c’est la joie elle-même qu’ils appellent vie heureuse. Et même si l’un passe ici, l’autre là pour l’atteindre, il n’y a pourtant qu’un seul but où tous s’efforcent de parvenir : la joie. Et puisque c’est une chose dont personne ne peut se dire sans expérience, on retrouve donc la vie heureuse dans la mémoire, et on la reconnaît dès qu’on entend le mot.

Saint Augustin, Les Confessions, 354-430.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

  • Dans ce texte, Augustin s’interroge sur la définition même du bonheur. Il semble en effet que nous cherchions tous le bonheur.
  • Mais il semble aussi que nous cherchions tous le bonheur par des voies différentes. De toute évidence, les mêmes choses ne nous rendent pas tous heureux : mais alors, est-il possible de définir le bonheur ? Comment le définir si son contenu est subjectif ? Et comment saurions-nous ce qu’il est, si nous n’en avions aucun concept clair ?

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

  • Dans un premier temps, Augustin pose le rapport de départ entre la connaissance et la volonté : si vouloir suppose que l’on connaisse ce que l’on veut, alors, puisque nous voulons tous être heureux, il semble que nous sachions tous ce qu’est le bonheur.
  • Dans un second temps, Augustin se demande s’il est possible de définir le bonheur en s’appuyant sur l’exemple de deux hommes à qui l’on demande s’ils veulent être soldats, puis s’ils veulent être heureux. Si l’objet de leur volonté diffère, dit-il, tous les deux cherchent pourtant le bonheur. Si les moyens du bonheur sont divers, le but reste le même, à savoir le bonheur, identifié ici à la joie.
  • Enfin, dans un troisième temps, Augustin tire les conséquences de sa démonstration : puisque le contenu de notre bonheur reste indéterminé, le bonheur ne peut faire l’objet que d’une connaissance qui repose sur l’expérience de la joie.

Éviter les erreurs

Éclairer les mots

Pour expliquer ce texte, vous devrez d’abord relever les distinctions qui le structurent : « connaissance déterminée »/« volonté déterminée », « vouloir être soldat »/« vouloir être heureux », « vouloir être heureux »/« vouloir se réjouir », « joie »/« vie heureuse », moyen/but, théorie/expérience.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Qu’est-ce que le bonheur ? A priori, il semble que nous cherchions tous à être heureux. Nous voulons tous être heureux, mais, quand nous le voulons, que voulons-nous ?

C’est cette question qu’examine Augustin dans ce texte, en se demandant en particulier s’il est possible de vouloir, et de façon si universelle, une chose que nous ne connaissons pas. Car qu’est-ce que le bonheur ? On aurait tendance à définir le bonheur par son contenu, en disant, par exemple, qu’être heureux, c’est avoir du temps pour soi, avoir une famille ou de l’argent. Mais cette définition n’en est pas une, dans la mesure où il s’agit ici d’une seule description du contenu du bonheur, autrement dit des moyens d’accès au bonheur – et ces moyens d’accès sont nécessairement subjectifs. De toute évidence, les mêmes choses ne nous rendent pas tous heureux : mais alors, est-il possible de définir le bonheur ? Comment le définir si son contenu est subjectif ? Et comment saurions-nous ce qu’il est, si nous n’en avions aucun concept clair ?

La démonstration d’Augustin se développe en trois temps.

Dans un premier temps, Augustin pose le rapport de départ entre la connaissance et la volonté: si vouloir suppose que l’on connaisse ce que l’on veut, alors, puisque nous voulons tous être heureux, il semble que nous sachions tous ce qu’est le bonheur.

Dans un second temps, Augustin se demande s’il est possible de définir le bonheur en s’appuyant sur l’exemple de deux hommes à qui l’on demande s’ils veulent être soldats, puis s’ils veulent être heureux. Si l’objet de leur volonté diffère, dit-il, tous les deux cherchent pourtant le bonheur. Si les moyens du bonheur sont divers, le but reste le même, à savoir le bonheur, identifié ici à la joie.

Enfin, dans un troisième temps, Augustin tire les conséquences de sa démonstration : puisque le contenu de notre bonheur reste indéterminé, le bonheur ne peut faire l’objet que d’une connaissance qui repose sur l’expérience de la joie.

1. Quand nous voulons être heureux, que voulons-nous ?

A. Le bonheur est l’objet d’une quête universelle

Dans un premier temps, Augustin énonce un présupposé : nous voulons tous être heureux, « sans exception », précise-t-il. Autrement dit, le bonheur est l’objet d’une quête universelle. Cette première affirmation semble relever de l’évidence, dans la mesure où il serait difficile de soutenir que l’on veut, au contraire, être malheureux. Le malheur, de fait, apparaît comme l’échec d’une quête du bonheur : il ne semble pas pouvoir être choisi, ni voulu. Au contraire, le bonheur serait l’objet d’une volonté universelle, et non d’une volonté particulière, qui serait propre à certains individus.

B. On ne veut que ce qu’on connaît

Dans cette mesure, on peut supposer qu’il existe une connaissance universelle du bonheur. Si nous tendons universellement vers un objet, en effet, on peut supposer que nous savons ce qu’est cet objet. C’est ce que souligne Augustin en établissant une symétrie entre la nature de notre volonté (elle est « déterminée», c’est-à-dire que son but est précis et qu’elle met donc tout en œuvre pour le rejoindre), et la nature de cette connaissance (elle aussi est « déterminée », c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas de la connaissance vague d’un objet indéterminé). Il semble donc que nous ayons tous la même idée du bonheur, et qu’il puisse être un concept, un objet que nous pouvons saisir par l’entendement dont nous disposons tous. Mais quel est ce concept ?

2. Le bonheur est un but

A. Le bonheur n’est pas définissable par son contenu

À ce moment de l’argumentation, intervient l’exemple de deux hommes à qui l’on demande s’ils veulent être soldats, puis s’ils veulent être heureux. S’il est évident que tous deux répondront qu’ils veulent le bonheur (c’est ce qu’ils visent à travers leurs actions), pourtant, l’un veut être soldat, l’autre non. Autrement dit, ces deux hommes divergent quant au moyen d’obtenir ce bonheur (être ou non soldat). Ainsi, être soldat peut apparaître comme une condition du bonheur, mais une condition subjective seulement. Car peut-on dire pour autant que ces deux hommes n’ont pas le même bonheur, ou que l’un veut le bonheur, tandis que l’autre le refuse ? Il serait absurde de soutenir que l’un de ces hommes ne veut pas le bonheur : on l’a vu, Augustin tient le bonheur pour l’objet d’une volonté universelle. Mais n’est-il pas moins absurde de penser que ces deux hommes n’ont pas le même bonheur, et, par conséquent, qu’il y aurait différents bonheurs, plusieurs bonheurs, ce qui nous interdirait d’y voir un concept ?

B. Le bonheur est la joie

Mais alors, peut-on dire que le bonheur lui-même est subjectif ? Est-il donc impossible de définir le bonheur ? En réalité, que le bonheur soit un but commun dont seules les conditions sont subjectives, c’est ce que souligne Augustin en établissant alors une équivalence entre la joie et le bonheur. La joie serait une satisfaction immédiate, qui dépendrait étroitement des dispositions et particularités d’un individu : il s’agirait d’une satisfaction subjective. En ce sens, ce qui me rend joyeux, ce qui me comble, n’est pas nécessairement ce qui rend l’autre joyeux, puisqu’il ne dispose pas des mêmes particularités, des mêmes attentes que moi. Ainsi, être soldat peut être une joie, comme ne pas l’être.

3. On connaît le bonheur par l’expérience

A. L’expérience de la joie est universelle

De l’équivalence posée entre le bonheur et la joie découle alors cette conséquence, sur laquelle Augustin clôt son raisonnement : si le bonheur pouvait nous apparaître comme un concept a priori difficilement saisissable, la joie, elle, nous semble plus facile à saisir. La joie, dit Augustin, est « une chose dont personne ne peut se dire sans expérience ». En d’autres termes, s’il est possible de dire que nous ne savons pas pleinement ce qu’est le bonheur (nous n’avons jamais été tout à fait heureux, certaines personnes ne le sont jamais, etc.), il est impossible de dire que nous n’avons jamais éprouvé cette forme de satisfaction immédiate, et a priori plus modeste, qu’est la joie.

B. Nous connaissons le bonheur par le souvenir de nos joies

La question de départ semble se résoudre par cette identification : puisque l’expérience du bonheur sous la forme de la joie est universelle (tout le monde a un jour éprouvé une joie), alors nous connaissons tous le bonheur. Ainsi, nous en avons tous une trace en nous, un souvenir, et le « mot » même de bonheur rappelle à nous le souvenir de cette joie. Par conséquent, c’est cette faculté intellectuelle qu’est la mémoire qui nous permet de savoir ce qu’est le bonheur.

Conclusion

En définitive, s’il est impossible de définir le bonheur par ses conditions de possibilités, ou par ses voies d’accès, le bonheur est pourtant l’objet d’une connaissance, dans la mesure où le terme même de bonheur nous renvoie tous au souvenir d’une expérience joyeuse.

Loin d’être une réalité subjective, le bonheur s’objective en nous par le souvenir de cette joie à laquelle nous tendons à l’identifier. En somme, nous savons ce qu’est le bonheur parce que nous l’avons tous connu.