Texte de Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES - Tle L - Tle S | Thème(s) : Le bonheur
Type : Explication de texte | Année : 2011 | Académie : Amérique du Nord

Schopenhauer

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« Seules [...] la douleur et la privation peuvent produire une impression positive et par là se dénoncer d'elles-mêmes : le bien-être, au contraire, n'est que pure négation. Aussi, n'apprécions-nous pas les trois plus grands biens de la vie, la santé, la jeunesse et la liberté, tant que nous les possédons ; pour en comprendre la valeur, il faut que nous les ayons perdus, car ils sont aussi négatifs. Que notre vie était heureuse, c'est ce dont nous ne nous apercevons qu'au moment où ces jours heureux ont fait place à des jours malheureux. Autant les jouissances augmentent, autant diminue l'aptitude à les goûter : le plaisir devenu habitude n'est plus éprouvé comme tel. Mais par là même grandit la faculté de ressentir la souffrance ; car la disparition d'un plaisir habituel cause une impression douloureuse. Ainsi la possession accroît la mesure de nos besoins, et du même coup la capacité de ressentir la douleur. Le cours des heures est d'autant plus rapide qu'elles sont plus agréables, d'autant plus lent qu'elles sont plus pénibles ; car le chagrin, et non le plaisir, est l'élément positif, dont la présence se fait remarquer. De même nous avons conscience du temps dans les moments d'ennui, non dans les instants agréables. Ces deux faits prouvent que la partie la plus heureuse de notre existence est celle où nous la sentons le moins ; d'où il suit qu'il vaudrait mieux pour nous ne la pas posséder. »

Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation.

La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.


     LES CLÉS DU SUJET  

Dégager la problématique du texte

  • Dans ce texte, Schopenhauer envisage la question du bonheur, ordinairement conçu comme réalité positive de notre existence, dont le malheur serait le simple négatif. Selon cette conception commune, le fond de notre existence serait le bonheur, et la souffrance ne serait qu'accidentelle.

  • Mais le malheur et la souffrance peuvent-ils vraiment être envisagés comme la privation du bonheur ? Et si c'était le cas, alors, pourquoi sommes-nous plus aptes à percevoir la souffrance que le bonheur ? Pourquoi les choses agréables nous sont-elles si peu sensibles, quand les choses douloureuses le sont tellement ?

Repérer la structure du texte et les procédés d'argumentation

  • Tout d'abord, Schopenhauer énonce son idée principale : la réalité première, immédiate, de notre existence, c'est la souffrance. D'emblée, il adosse cette idée à une expérience assez commune : il faut perdre ce à quoi nous tenons (le bonheur, la santé, la jeunesse, la liberté) pour s'apercevoir que nous le possédions.

  • Ensuite, Schopenhauer présente un premier élément d'explication : si nous sommes incapables de percevoir les biens au moment où nous les possédons, c'est en raison du phénomène de l'habitude. En effet, l'habitude émousse nos sensations, nos sentiments, nos perceptions : ainsi, un plaisir continuel perd de son intensité. Parallèlement, plus nous nous habituons au plaisir, plus nous en sommes dépendants, et plus la perte de celui-ci nous sera douloureuse.

  • Enfin, Schopenhauer se réfère à notre expérience du temps : quand nous souffrons nous percevons le temps comme écrasant, trop long ; l'expérience de l'ennui, c'est l'expérience d'un temps qui s'étire indéfiniment. Ces deux expériences semblent donc conforter sa thèse : ce que nous percevons avec acuité, c'est ce qui nous fait souffrir. Le bonheur, lui, est une réalité peu sensible, qui n'a pour effet que de nous rendre plus malheureux encore quand nous l'avons perdu.

Éviter les erreurs

Éclairer les mots

  • Pour expliquer ce texte, vous devrez d'abord relever les distinctions qui le structurent : positif/négatif, douleur/bien-être, bonheur/malheur, augmenter/diminuer, plaisir/souffrance, grandir/disparaître, rapide/lent, agréable/pénible, chagrin/plaisir, moments d'ennui/ instants agréables.

  • Attention à bien interpréter le sens des termes « positif » et « négatif » : dire que la souffrance est positive, ce n'est pas dire qu'elle est bonne pour nous, mais qu'elle est une réalité première, qui s'impose à nous par elle-même, de façon immédiate. Au contraire, le bonheur est négatif parce qu'il ne nous apparaît jamais que comme l'absence de souffrance, donc comme réalité privative et médiate.

Corrigé

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Introduction

Le bonheur nous est-il accessible ? Spontanément, on a tendance à faire du bonheur le but de notre vie, celui-ci étant compris comme un sentiment positif correspondant à une réalisation de soi, un sentiment d'accomplissement que l'on éprouverait de façon aussi immédiate que son contraire, la souffrance. Pourtant, sommes-nous vraiment capables d'éprouver immédiatement le bonheur ? Force est de constater que l'expérience de la souffrance est une expérience frappante : je ne peux m'habituer à ma souffrance ni la négliger. En revanche, il semble que je ne sois pas toujours aussi attentif à mon bonheur : ce bonheur, j'ai souvent tendance à l'oublier, et à ne le percevoir qu'une fois enfui. Mais alors, le bonheur est-il ce sentiment positif que je me dois de tenir pour le but ultime de ma vie ?

C'est cette question qu'aborde Schopenhauer dans ce texte. Il développe ici une thèse paradoxale : le bonheur n'est qu'une réalité négative puisque peu sensible sur le moment. Chercher le bonheur est donc une quête vaine. Sa démonstration se développe en trois temps.

Dans un premier temps, Schopenhauer énonce l'idée qu'il va développer tout au long du texte : la réalité première, immédiate, de notre existence, c'est la souffrance. D'emblée, il adosse cette idée à une expérience assez commune : il faut perdre ce à quoi nous tenons pour s'apercevoir que nous le possédions.

Dans un deuxième temps, Schopenhauer présente un premier élément d'explication : si nous sommes incapables de percevoir les biens au moment où nous les possédons, c'est en raison du phénomène de l'habitude. Parallèlement, plus nous nous habituons au plaisir, plus nous en sommes dépendants, et plus la perte de celui-ci nous sera douloureuse.

Enfin, Schopenhauer se réfère à notre expérience du temps : il faut souffrir ou s'ennuyer pour sentir vraiment le temps. Ces deux expériences semblent donc conforter sa thèse : ce que nous percevons avec acuité, c'est ce qui nous fait souffrir. Le bonheur, lui, est une réalité peu sensible, qui n'a pour effet que de nous rendre plus malheureux lorsque nous l'avons perdu.

1. La seule réalité immédiate de notre existence, c'est la souffrance

A. La douleur est une réalité positive, le bonheur une réalité négative

Schopenhauer énonce sa thèse de départ sous la forme d'un paradoxe : la souffrance est une réalité « positive », le bonheur une réalité « négative ». Comme l'indiquera la suite du texte, cela ne signifie pas que la souffrance est bonne pour nous. Au fond, la souffrance ne peut être dite positive que dans la mesure où elle s'impose à nous de façon immédiate : quand je souffre, je sais immédiatement que je souffre, et, en cela, on peut dire que la souffrance se « dénonce d'elle-même », c'est-à-dire sans intermédiaire, sans médiation. En revanche, le bonheur, le bien-être, le plaisir, toutes choses que l'on considère comme bonnes pour nous, sont des réalités « négatives », c'est-à-dire qu'elles ne nous apparaissent pas immédiatement par elles-mêmes, mais seulement à travers l'absence de leur contraire (la souffrance, la douleur).

B. En effet, il faut perdre ce que l'on avait pour en connaître le prix

Pour expliquer cela, Schopenhauer s'appuie sur une expérience commune : souvent, il faut perdre les choses que nous considérons comme bonnes pour nous (« la vie, la santé, la jeunesse, la liberté ») pour nous rendre compte, a posteriori, que nous les possédions. Par exemple, il faut tomber malade pour s'apercevoir que nous étions en bonne santé, ou, plus précisément, pour comprendre la valeur de la santé, cet état que nous sentions à peine puisqu'il était vécu jusque là comme « normal ». De la même façon, souvent, il faut tomber dans le malheur pour s'apercevoir qu'avant ce malheur nous étions heureux : car, là encore, nous vivions cet état de bonheur comme « normal », et il ne nous était pas immédiatement sensible. Ainsi, toutes ces réalités bonnes pour nous sont négatives, puisqu'on ne les appréhende qu'à travers leur disparition.

Mais comment expliquer cela ? Pourquoi sommes-nous beaucoup plus sensibles à la souffrance, à ce qui est mauvais pour nous, qu'aux choses bonnes ?

2. Le plaisir est une réalité négative car on s'y habitue

A. L'habitude émousse le plaisir

À cela, Schopenhauer fournit un premier élément d'explication : c'est que l'habitude, en effet, émousse le plaisir. Car l'habitude nous fait percevoir comme normal, donc neutre, tout ce qui semble être bon pour nous. Ainsi, on s'habitue à la liberté, au plaisir, à la santé, et plus nous nous y habituons, moins nous nous rendons compte de leur valeur : nous oublions que nous pourrions ne pas les posséder. Par exemple, un plaisir continuel perd de son intensité, il nous devient de moins en moins sensible, puisqu'il n'est sensible que par le contraste avec la douleur.

B. L'habitude du plaisir augmente la souffrance de la privation

Mais Schopenhauer va plus loin : non seulement l'habitude nous rend insensibles aux bonnes choses, mais, de plus, elle nous rend dépendants de ces bonnes choses : cela amplifiera encore la souffrance que nous ressentirons quand nous les aurons perdues. Par exemple, si j'ai été en bonne santé toute ma vie, j'en aurai pris l'habitude et n'en éprouverai même plus de plaisir : mais le jour où je tomberai malade, j'en serai d'autant plus malheureux puisque j'avais l'habitude de considérer la santé comme mon état normal. En somme, plus on a de plaisir, moins on est capable de l'éprouver, et plus on souffrira quand on l'aura perdu. C'est ce qu'indique Schopenhauer dans la dernière phrase de cette partie : « la possession accroît la mesure de nos besoins, et du même coup la capacité à ressentir la douleur. » Autrement dit, plus on a de plaisir plus on en est dépendant, et plus on souffrira en le perdant.

3. On ne peut pas être heureux

A. On ne sent le temps que quand on souffre

Enfin, dans un dernier temps, Schopenhauer complète sa démonstration par une comparaison entre notre perception du temps et notre perception du bonheur. De fait, le temps est une réalité étrange : car en faisons-nous vraiment l'expérience ? Sommes-nous capables de sentir l'écoulement du temps ? Dans un contexte agréable, nous disons que « nous n'avons pas vu le temps passer », autrement dit que nous ne l'avons pas senti, mais en revanche dans un contexte pénible (souffrance ou ennui), nous disons au contraire que « nous avons trouvé le temps long ». Ainsi, un temps de plaisir nous est à peine sensible : le seul temps que nous éprouvons positivement, immédiatement, c'est le temps de souffrance.

B. On ne sent pas le bonheur

De la même façon, dit Schopenhauer, toutes les choses bonnes nous sont insensibles. Par conséquent, « la partie la plus heureuse de notre existence est celle où nous la sentons le moins » : paradoxalement, plus nous sommes heureux, libres, jeunes, en bonne santé, et moins nous nous rendons compte de notre bonheur. Nous sommes ainsi faits que, impuissants à jouir des choses bonnes, nous ne sentons vivement que nos maux.

Conclusion

En définitive, nous sommes par essence incapables d'éprouver le bonheur, sinon sous la forme d'un souvenir ou d'un regret. Le fond de notre existence c'est la souffrance, le malheur, seules choses auxquelles nous soyons réellement sensibles, puisque nous ne pouvons nous y habituer ni considérer qu'elles sont notre état normal. Les choses sont ainsi faites que nous ne nous sentons exister que quand nous souffrons : tel est, comme l'indique Schopenhauer à la toute fin du texte, le fond absurde et essentiellement tragique de notre existence.