Texte de Sénèque, Les Bienfaits

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES | Thème(s) : La société et les échanges
Type : Explication de texte | Année : 2011 | Académie : France métropolitaine
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Sénèque

La société et les échanges

Corrigé

29

La politique

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France métropolitaine • Juin 2011

explication de texte • Série ES

> Expliquer le texte suivant :

Si c’est l’intérêt et un vil calcul qui me rendent généreux, si je ne suis jamais serviable que pour obtenir en échange un service, je ne ferai pas de bien à celui qui part pour des pays situés sous d’autres cieux, éloignés du mien, qui s’absente pour toujours ; je ne donnerai pas à celui dont la santé est compromise au point qu’il ne lui reste aucun espoir de guérison ; je ne donnerai pas, si moi-même je sens décliner mes forces, car je n’ai plus le temps de rentrer dans mes avances. Et pourtant (ceci pour te prouver que la bienfaisance est une pratique désirable en soi) l’étranger qui tout à l’heure s’en est venu atterrir dans notre port et qui doit tout de suite repartir reçoit notre assistance ; à l’inconnu qui a fait naufrage nous donnons, pour qu’il soit rapatrié, un navire tout équipé. Il part, connaissant à peine l’auteur de son salut ; comme il ne doit jamais plus revenir à portée de nos regards il transfère sa dette aux dieux mêmes et il leur demande dans sa prière de reconnaître à sa place notre bienfait ; en attendant nous trouvons du charme au sentiment d’avoir fait un peu de bien dont nous ne recueillerons pas le fruit. Et lorsque nous sommes arrivés au terme de la vie, que nous réglons nos dispositions testamentaires, n’est-il pas vrai que nous répartissons des bienfaits dont il ne nous reviendra aucun profit ? Combien d’heures l’on y passe ! Que de temps on discute, seul avec soi-même, pour savoir combien donner et à qui ! Qu’importe, en vérité, de savoir à qui l’on veut donner puisqu’il ne nous en reviendra rien en aucun cas ? Pourtant, jamais nous ne donnons plus méticuleusement ; jamais nos choix ne sont soumis à un contrôle plus rigoureux qu’à l’heure où, l’intérêt n’existant plus, seule l’idée du bien se dresse devant notre regard.

Sénèque, Les Bienfaits (61-63), traduction, 1914.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Dégager la problématique du texte

Ce texte de Sénèque s’inscrit dans la philosophie stoïcienne qui soutient une morale fondée sur la raison. Il s’agit d’étudier les fondements même de l’action vertueuse : fait-on le bien par intérêt ou de manière inconditionnelle ? Sénèque démontre, dans ce texte contre les épicuriens, qu’il est possible d’agir moralement indépendamment de tout calcul et de tout plaisir.

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

  • Pour développer sa thèse, Sénèque montre d’abord l’absurdité de l’hypothèse d’une morale utilitariste en regard d’un grand nombre d’actes généreux désintéressés.
  • Il y oppose ensuite des faits qui ont valeur de preuve de pure bienfaisance, même si l’on trouve du plaisir à faire un « don ».
  • Il conclut en confirmant sa thèse par l’exemple paradigmatique de celui qui fait son testament sans espoir évident d’un quelconque avantage en retour.

Éviter les erreurs

  • Il est facile de comprendre ce texte riche en exemples mais de ce fait, il est difficile de le commenter dans la mesure où il faut construire soi-même les thèses et arguments philosophiques qui s’y rapportent.
  • Il faut être vigilant à ne pas réduire la progression des trois parties à une accumulation d’exemples.
  • Pour ne pas tomber dans des contradictions entre les thèses des différentes parties, on peut distinguer le plaisir immédiat sensible auquel semble échapper la morale selon Sénèque, d’un plaisir de la raison qui serait produit par la véritable générosité.
Corrigé

Les titres en couleur servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Être généreux avec autrui, est-ce une manière déguisée d’attendre quelque chose en retour, ne serait-ce qu’une reconnaissance ? Autrement dit, le don n’est-il qu’une forme d’échange intéressé ?

À la question de savoir si la générosité peut être désintéressée, le stoïcien Sénèque répond, dans cet extrait de l’ouvrage Les Bienfaits, que si l’on peut tirer une satisfaction à faire le Bien, l’intérêt reste secondaire par rapport à ce que pourrai être un « vil calcul » ; en ce sens la morale elle-même peut être désintéressée.

Pour établir sa démonstration, Sénèque commence par un raisonnement par l’absurde qui rend intenable toute position utilitariste. Il nuance ensuite son propos expliquant que s’il existe un plaisir à être généreux, cela ne fait pas du don une activité systématiquement intéressée. Enfin, il conclut en illustrant sa thèse avec l’action du mourant qui fait son testament et qui, de toute évidence, ne peut en tirer de bénéfice.

1. L’hypothèse d’une générosité par calcul est intenable

A. L’hypothèse utilitariste

L’utilitarisme fait de l’utilité le critère principale de l’action morale : une action ne serait bonne que dans la mesure où elle s’associe à un avantage personnel. La philosophie épicurienne à laquelle s’oppose Sénèque dans ce texte prétend concilier vertu et plaisir, c’est un hédonisme : la générosité doit et peut exister pour le propre plaisir de celui qui la pratique.

Or la générosité, par définition, désigne l’attitude de celui qui donne volontiers. Chez Descartes, la générosité correspond même à la conscience du bon usage que l’on peut faire à l’infini de sa volonté. Cette vertu morale serait la clé de toutes les autres, car elle indique que l’on peut toujours sacrifier ses intérêts égoïstes au nom du Bien.

B. Réfutation

Elle s’oppose ainsi au « vil calcul » d’une action faite par intérêt que dénonce ici Sénèque. En effet, être généreux pour se procurer égoïstement des avantages est une contradiction. Sénèque va donc faire une démonstration par l’absurde : si la générosité était une manière déguisée de répondre à ses intérêts alors il ne pourrait exister de don au voyageur qui s’en va définitivement, ou de don au mourant que je ne peux plus revoir non plus et qui, de la même manière, ne pourrait me rendre de services en échange intéressé.

Réciproquement, si je suis moi-même mourant, je ne pourrais bénéficier d’un quelconque avantage en retour. Dans ces situations où l’action ne peut se prolonger dans le temps, il n’est pas possible qu’elles fassent l’objet de calcul à long terme. Il y a donc des cas de dons qui, au-delà de la question de leur intention, ne peuvent de fait constituer un échange.

Ainsi, face à la thèse cynique qui fait de tout don généreux un calcul égoïste déguisé, Sénèque oppose des situations de don qui ne peuvent, dans leur nature même, attendre un quelconque avantage en retour. Ne peut-on pas alors objecter que le plaisir de faire le bien est déjà une forme de calcul intéressé, comme par exemple « la bonne conscience » ?

2. Pourtant, la bienfaisance procure une forme
de satisfaction

A. La thèse d’une morale intentionnelle

La question de Sénèque, qui est en réalité la question des fondements de la morale, porte sur la possibilité de faire le bien pour soi-même. La « bienfaisance » peut-elle être « désirable en soi », et non un moyen en vue d’une autre fin ? Sénèque pose ici les présupposés d’une morale intentionnelle telle qu’on peut la retrouver chez Kant.

En effet, pour Sénèque comme pour le philosophe allemand des Lumières, il s’agit d’appuyer l’action véritablement vertueuse sur un accord avec les principes de la raison. Le stoïcisme de Sénèque implique d’être en accord avec l’ordre rationnel du monde. Par conséquent, le bien ne peut être voulu que pour soi sous peine de ne pas exister. En ce sens le stoïcisme est bien un eudémonisme (doctrine qui affirme que l’action vertueuse coïncide avec le bonheur) sans être un hédonisme (doctrine qui affirme que l’action vertueuse repose sur le plaisir). Parallèlement, selon Kant, la morale pour être fondée rationnellement s’appuie sur le principe de non contradiction et l’exigence de pouvoir ériger la maxime de son action en loi universelle (que dicte l’impératif catégorique).

L’action vertueuse peut et doit être une fin en soi ; à ce titre elle repose sur une intention pure, c’est-à-dire sans faire l’objet d’un calcul intéressé.

B. Des faits prouvant la possibilité de cette thèse

Cependant, il est clair que psychologiquement on peut, lorsqu’on est généreux, espérer quelque chose. Mais cet espoir ne peut se confondre avec un calcul d’intérêt car il s’agit d’une satisfaction symbolique ou spirituelle (qui ne serait donc pas « vile » mais noble) comme la reconnaissance divine, la prière de la victime, la reconnaissance de la personne secourue ou tout simplement le plaisir d’aider autrui.

En ce sens, la générosité comme l’hospitalité ne seraient pas totalement gratuites, mais ces motifs secondaires n’altèrent pas la valeur de l’action vertueuse car le bénéfice n’est pas d’ordre matériel donc quantifiable et calculable. Le plaisir intellectuel ne serait pas « vil » comme le plaisir sensible, mais un plaisir conforme aux exigences de la raison. Nous pouvons nous retrouver sous le « charme » d’une action vertueuse dont justement on ne recueille pas le « fruit », c’est-à-dire l’intérêt personnel calculé. Le charme est un sentiment d’attirance pour quelque chose qui justement ne répond pas aux canons de la beauté apparente et facilement identifiable. Ce vocabulaire n’est pas sans faire penser au charme de Socrate dont beaucoup tombaient amoureux malgré sa laideur physique.

Ainsi, on peut agir selon une intention purement morale car elle tire de son action une satisfaction spirituelle et non pas vénale. Le don, s’il n’est pas un échange matériel déguisé, est-il cependant un échange d’un autre ordre, un échange symbolique ?

3. On peut faire le bien par plaisir de la raison

A. La question du don et l’exemple paradigmatique du testament

Si le don n’est pas un vil calcul déguisé, mais implique tout de même une forme de reconnaissance symbolique ou spirituelle, alors, en ce sens, il serait une forme d’échange. Telle est la thèse de l’ethnologue Marcel Mauss. Celui-ci s’appuie sur l’analyse du « potlach », pratique communautaire des Indiens d’Alaska. Il montre que les liens sociaux se tissent sur une construction culturelle, qui n’obéit pas seulement à des contraintes économiques du vivre-ensemble, mais reposent sur des convictions collectives traditionnelles plus ou moins sacrées. Ainsi, les objets auraient une sorte de puissance magique et, de ce fait, chaque fois qu’on accepte le don d’un objet, il faut donner quelque chose en échange.

À cette idée que le don serait toujours une forme d’échange (même s’il n’est pas marchand), on peut opposer l’exemple paradigmatique que nous propose ici Sénèque : celui qui fait son testament ne peut de toute évidence rien recevoir en retour, puisqu’il ne sera plus de ce monde et, par conséquent, n’aura même pas la satisfaction d’avoir fait plaisir par sa générosité.

B. L’amour du Bien

Qu’est-ce qui motive alors les scrupules et le temps que passe le rédacteur du testament ? Il semblerait que celui qui s’apprête à donner ces richesses soit gouverné par le souci d’opérer un juste partage de ce qui lui appartient entre ses héritiers, autrement dit par l’idée morale de justice.

Sénèque indique « qu’à l’heure où, l’intérêt n’existant plus, seule l’idée du bien se dresse devant notre regard ». On perçoit ici l’héritage platonicien : c’est guidé par la contemplation de l’Idée du Bien ou de la Justice que l’on peut véritablement atteindre le Bien et agir justement. Dès lors la démonstration est faite que, non seulement il peut y avoir des cas de générosité désintéressée mais qu’en plus, seule l’action désintéressée peut être véritablement morale. La vertu ne peut être subordonnée au plaisir sensible et immédiat. En ce sens, le don reste une fin en soi. Et même s’il s’accompagne du plaisir intellectuel de faire le Bien, il reste désirable pour lui-même, une fin en soi (et non un bien conditionné par un autre comme dans l’intérêt ou le plaisir sensible).

Conclusion

Il est finalement plus facile de déterminer pourquoi on fait le mal : on y trouve une satisfaction personnelle que l’on fait passer avant celui des autres. La difficulté se pose lorsqu’on analyse les motivations de celui qui fait le bien : qu’est-ce qui peut bien amener à être généreux et à donner sans espoir de retour ? Est-ce finalement toujours l’intérêt qui prime et en ce sens le don ne serait-il qu’un échange déguisé ?

C’est à cette question que répond Sénèque de manière nuancée dans ce texte. En effet, si derrière chaque don se cachait en réalité un vil calcul intéressé alors on ne donnerait plus jamais rien à ceux qui s’en vont, ou plus simplement aux mourants. Or, les contre-exemples ne manquent pas.

Mais Sénèque se doute bien que si l’on ne cherche par toujours de manière vénale à tirer profit de ce que l’on fait, on est cependant dans un état d’attente de reconnaissance symbolique. On peut espérer plaire à Dieu si l’on est croyant, ou plus immédiatement attendre d’être remercié. N’est-ce pas alors une forme d’intérêt que l’on recherche, faisant du don encore une forme d’échange ?

C’est avec l’analyse de la rédaction d’un testament qu’apparaît le mieux le caractère inconditionné de la vertu véritable. Puisque lorsque l’on donne tout ce que l’on possède à ses héritiers, on ne peut rien attendre en retour, c’est que la générosité n’est guidée que par l’Idée du Bien. Et si ce sentiment de rendre justice peut procurer une forme de plaisir à anticiper, cela reste attaché à l’exercice de la vertu. En ce sens, l’homme vertueux est bien l’homme de valeur dont la préoccupation principale est le Bien et non l’intérêt personnel. Contre tout cynisme, Sénèque présente donc une vision optimiste de l’homme qui peut être véritablement bon.