Texte de Tocqueville, De la démocratie en Amérique

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES | Thème(s) : La liberté
Type : Explication de texte | Année : 2012 | Académie : Pondichéry
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Tocqueville

La vérité

Corrigé

27

La raison et le réel

phiT_1204_12_01C

Pondichéry • Avril 2012

explication de texte • Série ES

> Expliquer le texte suivant :

Si l’homme était forcé de se prouver à lui-même toutes les vérités dont il se sert chaque jour, il n’en finirait point ; il s’épuiserait en démonstrations préliminaires sans avancer ; comme il n’a pas le temps, à cause du court espace de la vie, ni la faculté, à cause des bornes de son esprit, d’en agir ainsi, il en est réduit à tenir pour assurés une foule de faits et d’opinions qu’il n’a eu ni le loisir ni le pouvoir d’examiner et de vérifier par lui-même, mais que de plus habiles ont trouvés ou que la foule adopte. C’est sur ce premier fondement qu’il élève lui-même l’édifice de ses propres pensées. Ce n’est pas sa volonté qui l’amène à procéder de cette manière ; la loi inflexible de sa condition l’y contraint.

Il n’y a pas de si grand philosophe dans le monde qui ne croie un million de choses sur la foi d’autrui, et qui ne suppose beaucoup plus de vérités qu’il n’en établit.

Ceci est non seulement nécessaire, mais désirable. Un homme qui entreprendrait d’examiner tout par lui-même ne pourrait accorder que peu de temps et d’attention à chaque chose ; ce travail tiendrait son esprit dans une agitation perpétuelle qui l’empêcherait de pénétrer profondément dans aucune vérité et de se fixer avec solidité dans aucune certitude. Son intelligence serait tout à la fois indépendante et débile1. Il faut donc que, parmi les divers objets des opinions humaines, il fasse un choix et qu’il adopte beaucoup de croyances sans les discuter, afin d’en mieux approfondir un petit nombre dont il s’est réservé l’examen.

Il est vrai que tout homme qui reçoit une opinion sur la parole d’autrui met son esprit en esclavage ; mais c’est une servitude salutaire qui permet de faire un bon usage de la liberté.

Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1835.

1. Affaiblie.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème sont il est question.

Dégager la problématique du texte

  • Toute parole, toute réflexion, toute démonstration s’appuient sur d’autres vérités déjà démontrées ou simplement communément admises. Il semble impossible à un seul homme de tout vérifier.
  • Faut-il alors conclure que si l’on accepte la parole d’autrui simplement sur un acte de foi on se trouve dans un état d’asservissement ? Se soumettre à la parole d’autrui est-il le signe d’une dépendance intellectuelle ? Mais si l’on admet que l’on ne peut pas tout vérifier afin de se concentrer pleinement sur une seule vérité à démontrer, ne gagne-t-on pas en intensité ce que l’on a perdu en multiplicité ?

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

  • Le texte commence par un constat : on utilise beaucoup de vérités que l’on ne peut pas redémontrer soi-même, car cette tâche infinie est impossible pour l’être limité que nous sommes.
  • Mais cette condition humaine est en réalité tout à fait souhaitable, dans la mesure où l’homme peut vraiment approfondir une démonstration et atteindre une certitude véritable en se concentrant sur une seule chose.
  • Ainsi, accepter servilement ce que peut dire autrui, sans le vérifier par soi-même, est ce qui paradoxalement permet de faire un bon usage de sa liberté.

Éviter les erreurs

Même si le texte commence par énoncer une question d’épistémologie (peut-on tout démontrer ?), les enjeux sont aussi moraux et politiques, car il s’agit de savoir dans quelle mesure le bon usage de sa liberté nécessite d’accepter de croire au préalable en la parole d’autrui.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Il ne semble pas possible de prouver soi-même la vérité de tous les énoncés que l’on emploie et que l’on tient ainsi pour acquis. Le mathématicien le plus rigoureux doit lui-même accepter d’appuyer ses démonstrations sur des énoncés qui ne sont pas eux-mêmes démontrés et que l’on appelle axiomes. Dès lors, faut-il penser qu’admettre des vérités sans les vérifier soi-même est un signe d’aliénation intellectuelle ?

Ou bien je me soumets aux vérités qu’on me donne sans les vérifier, mais je risque alors de dépendre d’autrui qui peut être trompeur, ou bien j’entreprends rigoureusement de vérifier chaque énoncé que j’emploie, mais je risque alors de me perdre dans une tâche infinie.

Tocqueville, dans cet extrait de l’ouvrage De la Démocratie en Amérique, apporte une solution paradoxale : admettre que l’on ne peut tout démontrer et qu’il faut se soumettre à la parole d’autrui sur un simple acte de croyance est en réalité la condition pour faire un bon usage de sa liberté. Pour l’expliquer, l’auteur établit d’abord un constat : la condition humaine ne permet pas de tout démontrer par soi-même. Mais il montre, dans un second temps, qu’il faut s’en réjouir car cette faiblesse est en réalité la condition pour produire une analyse en profondeur et atteindre ainsi une véritable certitude. Il conclut alors, dans un troisième temps, que la servitude, qui consiste à accepter sans vérification la parole d’autrui, se révèle salutaire pour le bon usage de notre liberté.

1. La condition humaine ne permet pas de démontrer toutes les vérités dont on se sert

A. Deux causes empêchent l’homme de tout démontrer

Il semble vain de vouloir tout démontrer, ne serait-ce que les vérités dont on se sert chaque jour. Tout ce que l’on dit ou fait s’appuie sur des vérités qui renvoient elles-mêmes à d’autres vérités : la tâche serait donc infinie. Or l’homme est un mortel limité par le temps, mais aussi par les bornes de son esprit qui ne peut se démultiplier pour démontrer toutes les vérités qu’il est amené à rencontrer et à utiliser.

B. Par conséquent l’homme est forcé d’admettre des vérités

Par conséquent, l’homme est bien obligé de « tenir pour assurés », des opinions ou des faits que d’autres ont déjà démontrés ou que « la foule adopte ». Dans le premier cas, il s’agit de faire confiance en la science qui, par un consensus, admet un certain nombre de vérités reconnues par l’ensemble de la communauté scientifique. Dans le second cas, il peut s’agir de deux types d’évidence : soit celles que l’on peut percevoir par la « lumière naturelle », dirait Pascal dans De l’esprit géométrique, sorte d’intuition qui saisit dans leur évidence et leur clarté les premiers principes ou les termes primitifs, soit celles que la coutume elle-même nous transmet heureusement, selon Pascal, sans nous surcharger l’esprit de « trop d’affaires » par des preuves innombrables.

C. Cet état est le fait de sa condition, non de sa volonté

L’homme s’inscrit donc dans une culture, dans une histoire des savoirs qui le précède et lui sert de « fondement » pour « l’édifice de ses propres pensées ». Une pensée ne pourrait pas s’élaborer ex nihilo, ne serait-ce que par les mots eux-mêmes dont la signification existe avant qu’on ne s’en serve pour penser. L’homme n’a donc pas choisi de s’inscrire dans une culture qui a sa propre langue, ses principes, ses mœurs et son savoir. Accepter un certain nombre de vérités n’est pas le fruit de sa « volonté » mais c’est la « loi inflexible de sa condition qui l’y contraint ».

En effet, ce serait utopique de croire en une auto-création possible de l’homme. Il s’inscrit toujours dans un processus d’apprentissage, d’une éducation qui fait de lui un être déjà imprégné des idées de sa propre culture. L’homme, à qui on n’aurait rien appris, serait considéré comme un être abandonné à l’état sauvage, incapable d’atteindre un savoir autre que celui dicté par ses besoins, comme celui qu’apprend l’animal par son expérience.

Ainsi, l’homme est obligé d’admettre un certain nombre de principes qui lui préexistent. Mais ne peut-on pas envisager la possibilité de les vérifier, de les prouver pour l’homme qui prétend justement détenir un savoir légitime ?

2. Mais l’on peut alors établir une certitude
sur une seule chose analysée

A. Aucun philosophe ne peut démontrer plus de vérités
qu’il n’en accepte

Tocqueville s’interroge sur ce qui peut constituer une véritable certitude. Faut-il entreprendre de tout vérifier ou au contraire y renoncer ? Quel type de certitude pourrait-on alors atteindre ?

Si l’on envisage le cas du philosophe, tel Descartes qui envisage de tout soumettre à l’analyse du doute afin de donner un fondement solide à l’édifice de la science, on est obligé d’admettre selon Tocqueville qu’aussi louable soit son ambition, elle s’appuie toujours sur un nombre d’opinions d’autrui supérieur au nombre de vérités démontrées. La géométrie, d’après Pascal, ne peut tout démontrer. Elle s’appuie sur des postulats, des définitions indémontrables, tels qu’on en trouve dans les Éléments d’Euclide. Mais il n’en demeure pas moins que l’ordre géométrique qui en découle est rigoureux et certain. Cet ordre établi par la raison est soutenu par la lumière naturelle, l’intuition ou le « cœur » selon Pascal, qui permet de connaître avec évidence et clarté les premiers principes.

B. Ce fait est plus que nécessaire, il est souhaitable
à tout examen particulier

Dégagé de l’obligation de tout démontrer, l’esprit serait donc libéré d’une « agitation perpétuelle » qui l’empêcherait de se concentrer sur un seul objet d’étude afin de l’approfondir véritablement. Kant, en ce sens, distingue un travail conceptuel en extension (qui couvre un domaine plus large d’objets), au profit d’un travail en compréhension (qui couvre un domaine plus restreint d’objets mais plus précis). Renoncer à tout démontrer au profit d’une meilleure analyse de l’objet étudié n’est donc pas seulement une nécessité mais quelque chose de souhaitable pour gagner en certitude.

C. Se concentrer ainsi sur une seule chose est la condition
pour obtenir une certitude

A contrario, un esprit qui aurait la prétention de tout démontrer serait certes dans un état d’indépendance, ne prenant pour sûr que ce qu’il a lui-même prouvé. Mais cette indépendance serait aussi une solitude dangereuse pour son esprit ne pouvant se fixer sur rien, et qui se verrait fort affaibli, « débile », dans la mesure où, aussitôt une vérité établie, il devrait en trouver les principes fondateurs et cela à l’infini.

Ainsi, ce qui apparaît dans un premier temps comme une faiblesse originelle l’impossibilité pour un même homme de tout démontrer – est en réalité un atout pour approfondir ses connaissances. Cependant, se fier à autrui pour transmettre des vérités établies, n’est-ce pas prendre le risque d’adhérer aveuglément à une erreur et de lui abandonner sa responsabilité intellectuelle ?

3. La simple croyance en la parole d’autrui est en réalité une servitude salutaire pour faire un bon usage
de la liberté

A. L’homme doit donc choisir entre ce qu’il accepte
et ce qu’il démontre

Tocqueville analyse alors l’espace de liberté qui est laissé à l’homme pour élaborer son savoir.

D’abord, s’il ne peut tout démontrer et s’il doit par principe accepter un certain nombre de vérités, il peut cependant choisir (et en cela il exerce sa volonté) entre les vérités qu’il décide de démontrer et celles qu’il accepte telles quelles. La restriction de ses choix est plus quantitative (il ne peut en démontrer qu’un petit nombre) que qualitative (il peut choisir n’importe quel type de vérités, mathématique, physique, métaphysique…). La liberté semble s’inscrire dans une conception pragmatique de l’intelligence qui, selon les compétences qui sont les siennes, s’applique à en faire un usage efficace.

B. Or recevoir l’opinion d’autrui sans la discuter
est une forme d’esclavage

Cependant, on peut objecter à ce propos que s’il y a un désir de démonstration, c’est bien pour se protéger des croyances naïves et crédules qui sont source d’erreurs et de différents fanatismes. S’en remettre à l’opinion d’autrui serait une manière de réduire paresseusement son esprit à l’esclavage, autorisant l’autre à penser à notre place. Le risque d’endoctrinement ou de manipulation n’est pas loin.

C. Mais c’est une servitude salutaire pour faire un bon usage de sa liberté

Mais contre ces excès, Tocqueville dresse l’autre excès de vouloir tout démontrer jusqu’au risque de se perdre. Ainsi Descartes mettait en garde contre un égarement possible au début de ses Méditations métaphysiques, si l’exercice du doute devenait une fin en soi et ne parvenait pas à se dépasser lui-même afin d’atteindre une première certitude sur laquelle asseoir le reste de la connaissance (le « cogito »). Vouloir tout démontrer se révèle être alors une conviction, tout aussi forte que la servitude, qui consiste à accepter d’autrui des vérités sauf que cette servitude est salutaire pour libérer l’esprit de cette contrainte épistémologique (chercher à l’infini les fondements d’une démonstration) afin « de faire un bon usage de la liberté ». En ce sens, il s’agit à la fois de choisir les vérités à démontrer ou à reconsidérer, et d’aller de l’avant dans la démonstration d’un objet particulier.

Conclusion

Tocqueville, dans cet extrait, est parti d’un problème épistémologique : il est impossible de tout démontrer. Il a voulu cependant en montrer l’avantage : il permet à l’homme d’étudier en profondeur un énoncé de vérité. Ce qui apparaissait comme une faiblesse de la condition humaine se révèle être la condition paradoxale du bon usage de sa liberté dans la mesure où l’esprit, libéré de la contrainte de tout justifier (œuvre infinie impossible), peut choisir de n’en démontrer qu’une partie afin d’atteindre une véritable certitude.

Dès lors, la science s’érige bien sur le support d’une communauté, où chacun contribue à augmenter l’édifice du savoir, chacun étant aussi apte que l’autre à soutenir une vérité, dans un esprit d’égalité démocratique. En ce sens, la liberté ne peut s’appuyer sur un individualisme tout-puissant mais sur une solidarité et une confiance réciproque caractérisées par la croyance, nécessaire et souhaitable, de voir en l’autre le porte-parole d’une vérité.