Textes d'Euripide, Leconte de Lisle, Giraudoux, Apollinaire

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Les réécritures
Type : Question sur le corpus | Année : 2015 | Académie : Amérique du Nord
Corpus Corpus 1
La réécriture des mythes anciens

La réécriture des mythes anciens • Question

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Objets d’étude L

57

Amérique du Nord • Juin 2015

Série L • 4 points

Question

Documents

AEuripide, Les Troyennes, troisième épisode, 415 av. J.C.

BCharles Leconte de Lisle, Poèmes antiques, « Hélène », 1852.

CJean Giraudoux, La guerre de Troie n’aura pas lieu, acte I, scène 9, 1935.

DGuillaume Apollinaire, Le Guetteur mélancolique, « Hélène », édition posthume, 1952.

> Quels différents visages du personnage d’Hélène les textes du corpus proposent-ils au lecteur ?

Après avoir répondu à cette question, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets nos 58, 59 ou 60.

 Document A

Les Grecs ont vaincu les Troyens après une très longue guerre. La cause de cette guerre est l’enlèvement d’Hélène, femme de Ménélas, roi de Sparte, par Pâris, fils d’Hécube et de Priam, roi de Troie. Ménélas a l’intention de tuer son épouse dès leur retour en Grèce pour la punir d’avoir fui avec Pâris. Hélène vient de prendre la parole pour se défendre. Hécube, femme de Priam, mère d’Hector et de Pâris, tous deux morts à la guerre, s’oppose à Hélène, en présence du coryphée. Ce dernier représente le chœur et intervient pour réguler le débat.

Le Coryphée

Reine, défends tes fils et ta patrie,

et détruis l’effet de son éloquence, car elle parle bien

alors qu’elle agit mal. C’est un danger qu’il faut parer. […]

Hécube

Or donc, c’est mon fils, as-tu dit, qui t’emmena de force.

Quelqu’un à Sparte a-t-il rien vu de tel ? As-tu crié

au secours ? Et pourtant Castor adolescent

se trouvait là ainsi que son jumeau,

n’étant pas encore au ciel parmi les astres1.

Tu vins donc à Troie, les Grecs sur tes traces,

et les batailles commencèrent.

Lorsque l’on t’annonçait quelque succès de Ménélas

tu le vantais, pour tourmenter mon fils

par la pensée que son amour avait ce valeureux rival.

Si la chance était du côté troyen, Ménélas cessait de compter.

Tu ne voyais que le succès, en t’arrangeant toujours

pour te trouver de son côté, sans considérer la vaillance.

Puis tu viens nous parler de ces cordes que tu aurais

fixées au rempart, pour t’évader, tenue à Troie contre ton gré !

T’avons-nous jamais prise à suspendre un lacet,

aiguiser un couteau, ce que toute femme de cœur

ferait, dans le regret de son premier mari ?

Et cependant, combien de fois t’ai-je avertie :

« Ma fille, il faut partir. Laisse mes fils prendre d’autres épouses. Je t’aiderai à gagner les vaisseaux

à leur insu. Mets fin à cette guerre

entre les Grecs et nous. » Mais l’avis te blessait.

Le palais d’Alexandre2 plaisait à ton orgueil.

Tu voulais devant toi des Barbares agenouillés.

Rien pour toi ne comptait davantage.

Et après tout cela tu oses te parer,

et regarder le même ciel que ton époux, maudite que tu es !

Tu devais arriver en rampant, couverte de haillons,

trembler de peur, la tête rasée à la scythe3,

tout humilité au lieu d’une telle impudence,

après les crimes que tu as commis.

Vois-tu bien, Ménélas, comment se conclut mon discours ?

Accomplis la victoire grecque en immolant Hélène

à ton honneur. Et pour toutes les femmes établis cette règle,

que doit mourir celle qui trahit son époux.

Euripide, Les Troyennes, troisième épisode, 415 av. J.C.

1. Hélène est, en effet, la sœur des jumeaux Castor et Pollux. Immortels (car fils de Zeus, comme Hélène), ils quittent la vie terrestre pour former, dans le ciel, la constellation des Gémeaux.

2. Autre nom de Pâris.

3. Les Scythes étaient un peuple de l’Antiquité.

 Document B

Dans ce long poème dramatique, Leconte de Lisle retrace l’histoire de l’enlèvement d’Hélène par Pâris, depuis l’arrivée de ce dernier à Sparte en l’absence du roi Ménélas qui s’est rendu en Crète, jusqu’à la fuite d’Hélène avec Pâris. Lorsque Pâris se présente à la reine, cette dernière accomplit les devoirs de l’hospitalité avec une grande générosité. Mais Pâris lui avoue bien vite son amour et son désir de l’emmener à Troie avec lui : la déesse Aphrodite le lui a promis. Hélène refuse tout d’abord ce que le destin semble vouloir lui imposer.

Pâris

Hélène aux pieds d’argent, des femmes la plus belle,

Mon cœur est dévoré d’une ardeur immortelle !

Hélène

Je ne quitterai point Sparte aux nombreux guerriers,

Ni mon fleuve natal et ses roses lauriers,

Ni les vallons aimés de nos belles campagnes

Où danse et rit encor l’essaim de mes compagnes,

Ni la couche d’Atride1et son sacré palais.

Crains de les outrager, Priamide2 ! fuis-les !

Sur ton large navire, au-delà des mers vastes,

Fuis ! et ne trouble pas des jours calmes et chastes.

Heureux encor si Zeus, de ton crime irrité,

Ne venge mon injure et l’hospitalité.

Fuis donc, il en est temps ! Déjà sur l’onde Aigée3,

Au mâle appel d’Hellas et d’Hélène outragée,

Le courageux Atride excite ses rameurs :

Regagne ta Phrygie4, ou, si tu tardes, meurs !

[…] Étranger, je te hais !

Ta voix m’est odieuse et ton aspect me blesse.

Ô justes Dieux, grands Dieux ! secourez ma faiblesse !

Je t’implore, ô mon père, ô Zeus ! Ah ! si toujours

J’ai vénéré ton nom de pieuses amours ;

Fidèle à mon époux et vertueuse mère,

Si du culte d’Éros j’ai fui l’ivresse amère ;

Souviens-toi de Léda5, toi, son divin amant,

Mon père ! et de mon sein apaise le tourment.

Permets qu’en son palais où Pallas le ramène

Le noble Atride encor puisse être fier d’Hélène.

Ô Zeus, ô mon époux, ô ma fille, ô vertu,

Sans relâche parlez à mon cœur abattu ;

Calmez ce feu secret qui sans cesse m’irrite !

Je hais ce Phrygien, ce prêtre d’Aphrodite,

Cet hôte au cœur perfide, aux discours odieux…

Je le hais ! mais qu’il parte, et pour jamais !

Grands Dieux ! Je l’aime ! C’est en vain que ma bouche le nie,

Je l’aime et me complais dans mon ignominie !

[…]

Ne cesserez-vous point, Destins inexorables,

D’incliner vers le mal les mortels misérables ?

Charles Leconte de Lisle, Poèmes antiques, « Hélène », 1852.

1. Ménélas. Il est le fils d’Atrée, donc de la race des Atrides.

2. Pâris. Il est le fils de Priam, donc de la race des Priamides.

3. La mer Égée.

4. Région d’Asie Mineure où se situe Troie.

5. Hélène est fille de Zeus et de Léda, une mortelle.

 Document C

Dans le contexte d’une Europe prête à s’embraser (La guerre de Troie n’aura pas lieu est représentée pour la première fois le 22 novembre 1935), Giraudoux reprend le mythe d’Hélène et de la guerre de Troie. L’acte I présente l’intrigue de la pièce : Hector rentre de la guerre et apprend l’enlèvement d’Hélène par son frère Pâris. Las de se battre, il veut absolument éviter un terrible conflit avec les Grecs. Il demande alors à Pâris de rendre Hélène à Ménélas. Le jeune frère d’Hector propose à son aîné de s’entretenir avec Hélène : si elle accepte de partir, il acceptera de la rendre.

ACTE I, SCÈNE 9

[…]

Hector. – Et alors, entre ce retour vers la Grèce qui ne vous déplaît pas et une catastrophe aussi redoutable que la guerre, vous hésiterez à choisir ?

Hélène. – Vous ne me comprenez pas du tout, Hector. Je n’hésite pas à choisir. Ce serait trop facile de dire : je fais ceci, ou je fais cela, pour que ceci ou cela se fît. Vous avez découvert que je suis faible. Vous en êtes tout joyeux. L’homme qui découvre la faiblesse dans une femme, c’est le chasseur à midi qui découvre une source. Il s’en abreuve. Mais n’allez pourtant pas croire, parce que vous avez convaincu la plus faible des femmes, que vous avez convaincu l’avenir. Ce n’est pas en manœuvrant des enfants qu’on détermine le destin…

Hector. – Les subtilités et les riens grecs m’échappent.

Hélène. – Il ne s’agit pas de subtilités et de riens. Il s’agit au moins de monstres et de pyramides.

Hector. – Choisissez-vous le départ, oui ou non ?

Hélène. – Ne me brusquez pas… Je choisis les événements comme je choisis les objets et les hommes. Je choisis ceux qui ne sont pas pour moi des ombres. Je choisis ceux que je vois.

Hector. – Je sais, vous l’avez dit : ceux que vous voyez colorés. Et vous ne vous voyez pas rentrant dans quelques jours au palais de Ménélas ?

Hélène. – Non. Difficilement.

Hector. – On peut habiller votre mari très brillant pour ce retour.

Hélène. – Toute la pourpre de toutes les coquilles1 ne me le rendrait pas visible.

Hector. – Voici ta concurrente, Cassandre2. Celle-là aussi lit l’avenir.

Hélène. – Je ne lis pas l’avenir. Mais, dans cet avenir, je vois des scènes colorées, d’autres ternes. Jusqu’ici ce sont toujours les scènes colorées qui ont eu lieu.

Hector. – Nous allons vous remettre aux Grecs en plein midi, sur le sable aveuglant, entre la mer violette et le mur ocre. Nous serons tous en cuirasse d’or à jupe rouge, et entre mon étalon blanc et la jument noire de Priam, mes sœurs en péplum vert vous remettront nue à l’ambassadeur grec, dont je devine, au-dessus du casque d’argent, le plumet amarante3. Vous voyez cela, je pense ?

Hélène. – Non, du tout. C’est tout sombre.

Hector. – Vous vous moquez de moi, n’est-ce pas ?

Hélène. – Me moquer, pourquoi ? Allons ! Partons, si vous voulez ! Allons nous préparer pour ma remise aux Grecs. Nous verrons bien.

Hector. – Vous doutez-vous que vous insultez l’humanité, ou est-ce inconscient ?

Hélène. – J’insulte quoi ?

Hector. – Vous doutez-vous que votre album de chromos4 est la dérision du monde ? Alors que tous ici nous nous battons, nous nous sacrifions pour fabriquer une heure qui soit à nous, vous êtes là à feuilleter vos gravures prêtes de toute éternité !… Qu’avez-vous ? À laquelle vous arrêtez-vous avec ces yeux aveugles ? À celle sans doute où vous êtes sur ce même rempart, contemplant la bataille ? Vous la voyez, la bataille ?

Hélène. – Oui.

Hector. – Et la ville s’effondre ou brûle, n’est-ce pas ?

Hélène. – Oui. C’est rouge vif.

Jean Giraudoux, La guerre de Troie n’aura pas lieu, acte I, scène 9, 1935.

1. La couleur pourpre est obtenue grâce à une matière colorante d’un rouge vif extraite d’un mollusque.

2. Sœur d’Hector et Pâris, fille de Priam et Hécube. Elle a reçu d’Apollon le don de prédire l’avenir mais la malédiction de n’être crue par personne.

3. Rouge pourpre.

4. D’images naïves colorées.

 document D

Sur toi Hélène souvent mon rêve rêva

Tes beaux seins fléchissaient quand Pâris t’enleva

Et savais-tu combien d’hommes avaient tes lèvres

Baisé depuis Thésée jusqu’au gardeur de chèvres1

Tu étais belle encor toujours tu le seras

Et les dieux et les rois pour toi firent la guerre

Car ton corps était nu et blanc2 comme ton père

Le cygne amoureux qui jamais ne chantera3

Si ton corps toujours nu exercé à la lutte

Inspirait l’amour Hélène fille d’un dieu

Les hymnes sans flambeau ni joueuse de flûte4

Nombreux qui aux matins cernaient de bleu tes yeux

Avaient avec les ans que n’avouent pas les femmes

Fait souffrir ton visage et tes lèvres fané5

Mais tes grands yeux étaient encor jeunes ô dame

Et le fard sur tes joues recouvrait les années

Mais tu n’étais point vieille et tu dois vivre encore

En quelque bourg de Grèce belle comme alors

Tu n’étais pas plus belle quand te dépucela

Le vainqueur de brigands Thésée qui te vola

Quand on entend la femelle de l’alcyon6

Chanter la mort est proche et pour vivre en nos rêves

Immortelle et belle Hélène ô tentation

Bouche-toi les oreilles ô vieille aux douces lèvres

Quand te nomme un héros tous les hommes se lèvent

Hélène ô liberté ô révolutions

Guillaume Apollinaire, Le Guetteur mélancolique, « Hélène », édition posthume, 1952.

1. Le mythe raconte en effet que, très jeune, Hélène fut enlevée par Thésée. Le « gardeur de chèvres » fait référence à Pâris.

2. Le mythe précise qu’Hélène fut enlevée nue par Pâris.

3. Hélène est, en effet, la fille d’un dieu, Zeus, et d’une mortelle, Léda. Selon la légende, Zeus se serait uni à Léda sous la forme d’un cygne. Toujours d’après la légende, les cygnes, au moment de mourir font entendre un chant admirable, chant que Zeus, transformé en cygne pour s’accoupler avec Léda, ne fera jamais entendre puisqu’il est immortel.

4. Les flambeaux et les joueuses de flûte accompagnaient les mariages. Apollinaire évoque ici tous les amants qu’Hélène aurait eus hors mariage.

5. Et avaient (…) fané tes lèvres.

6. Dans la mythologie, l’alcyon est un oiseau marin fabuleux dont la rencontre était un présage de calme et de paix.

Les clés du sujet
  • « visage(s) » signifie : image, conception, vision. Sous quel jour l’auteur présente-t-il son personnage ? Quelle impression laisse-t-il au lecteur ?
  • Le personnage est-il présenté physiquement ? psychologiquement ? moralement ? symboliquement ? Le portrait est-il positif ou négatif ? L’auteur semble-t-il attaché au personnage ?
  • « différents » suggère de traiter les textes à la suite (l’image d’Hélène varie d’un texte à l’autre). Mais mieux vaut une réponse synthétique, par points de vue (voir ci-dessus).
  • Dans une phrase de synthèse, dégagez une évolution du personnage au fil du temps et ses raisons (contexte d’écriture, buts de l’auteur, etc.).
  • Appuyez-vous sur des expressions précises des textes.

>Pour réussir la question : voir guide méthodologique.

>Les réécritures : voir mémento des notions.

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Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Problématique et présentation du corpus] Au milieu de multiples figures féminines de l’Antiquité l’histoire de la « belle Hélène », source de la guerre de Troie, a fait l’objet de nombreuses réécritures. Elles ont transformé une légende née d’un fait réel – une ville d’Asie Mineure plusieurs fois incendiée – en un mythe revisité jusqu’au xxe siècle. Personnage de théâtre, Hélène est mise en scène au ve siècle avant J.-C. par l’auteur tragique Euripide dans Les Troyennes, elle réapparaît au xxe siècle entre les deux guerres dans la pièce de Giraudoux au titre paradoxal La guerre de Troie n’aura pas lieu. Elle est aussi une figure poétique, au xixe siècle avec le parnassien Leconte de Lisle, au xxe siècle avec Apollinaire. Cependant, au fil du temps, en fonction du contexte d’écriture et des buts de ses « re-créateurs », Hélène offre des visages différents.

La belle Hélène ?

  • L’aspect physique est fugitivement suggéré chez Euripide, lorsque Hécube mentionne le soin qu’Hélène met à se « parer » (v. 30) et les « Barbares » « agenouillés » devant elle (v. 28). Il figure au seuil du poème de Leconte de Lisle, quand Pâris apostrophe « Hélène aux pieds d’argent, des femmes la plus belle ». Chez Giraudoux, la précision prospective d’Hector sur Hélène « nue » rendue aux Grecs suggère son pouvoir d’attraction.
  • Chez Apollinaire, l’épithète homérique « belle » (indissociable du personnage depuis Homère) est rappelée avec insistance (v. 5, 19). D’une beauté fatale, Hélène dégage un puissant érotisme : le poète mentionne, comme dans un blason, les parties les plus suggestives de son corps (ses « beaux seins », ses « lèvres », ses « grands yeux », ses « joues fardées »). Sa nudité inspire l’amour (v. 8) et la « tentation » (v. 23).

Son caractère : d’un extrême à l’autre

Les quatre textes dessinent le caractère d’Hélène, et proposent des images contrastées.

  • La tirade d’Hécube chez le tragique grec dessine un portrait noir de cette ennemie qui cristallise toutes sortes de défauts : coquette (v. 30) aux goûts de luxe (il lui faut le « palais d’Alexandre »), changeante (elle passe d’un « camp » à l’autre pour être du bon côté, v. 16), égoïste, infidèle (v. 19), menteuse (ses actions démentent ses dires, v. 19), orgueilleuse (v. 27) et impudente, Hélène prend plaisir à exciter la jalousie (v. 12-13). Elle est d’autant plus redoutable qu’elle est intelligente et « parle bien », a de « l’éloquence », vrai « danger » pour les Troyens. Elle inspire l’effroi.
  • L’Hélène de Leconte de Lisle est, au contraire, faible (v. 19) et, consciente de cette « faiblesse », elle implore le secours des dieux (v. 19, 36, 37). Tourmentée (v. 25), elle aspire au calme (v. 10), à la paix (v. 25) plus qu’à la gloire, elle voudrait résister au « feu secret » qu’elle sent en elle. Elle inspire de la pitié.
  • L’Hélène de Giraudoux est plus insaisissable : se sait aussi « la plus faible des femmes » (l. 10), mais, insouciante des dangers qu’elle fait courir au monde, elle se laisse mener par ses sens. Superficielle capricieuse (« je choisis les événements comme je choisis les objets et les hommes »), docile (« partons si vous voulez »), fataliste (« nous verrons bien »), provocatrice mais sans malice, elle voit le monde et les événements avec distance, et reste pour nous mystérieuse et énigmatique.
  • Apollinaire ne s’attarde pas sur le caractère d’Hélène : là n’est pas l’intérêt qu’il trouve au personnage.

Le personnage moral et ses valeurs : « hubris », remords et insouciance

Le corpus dévoile la dimension morale du personnage, différente selon les textes.

  • Certes, elle est intellectuellement remarquable dans Les Troyennes, mais elle est moralement condamnable car elle ne respecte aucune valeur humaine essentielle : ni la défense de son honneur souillé (v. 5-6), ni la « vaillance », ni la fidélité (v. 20-21, 39), ni l’humilité par rapport aux Dieux dont elle n’implore pas le secours, par « hubris ».
  • Au contraire, chez le poète parnassien, elle a le sens des valeurs : elle exprime son attachement à sa patrie (v. 4-6), son admiration pour le courage des « guerriers » et de son mari (v. 15 et 27), son souci de l’honneur et de la fidélité, son aspiration à la « vertu », alors qu’elle se sait « ignominieuse » « misérable ». Elle recourt au vocabulaire de la « vertu ». Elle éprouve un fort sentiment de culpabilité et une réelle foi religieuse (elle implore Zeus). Victime, elle résiste avec force.
  • Chez Giraudoux, curieusement, le vocabulaire moral est absent. Son Hélène se sait, comme chez Leconte de Lisle, victime de son « destin », mais elle ne lutte pas et est imperméable à tout remords, à toute culpabilité. Elle n’a pas conscience « d’insulte[r] l’humanité » (l. 42). On ne saurait presque lui en vouloir…
  • Apollinaire occulte le portrait moral d’Hélène.

Un personnage symbolique ?

Ces divers visages d’Hélène, qui varient avec le contexte d’écriture, révèlent le sens symbolique que chaque auteur donne au personnage et ses liens avec sa créature.

  • L’Hélène d’Euripide est le modèle du vice, de la tromperie et de l’impiété, qui engendre la guerre ; à travers elle, l’auteur dénonce la guerre comme un fléau qui offense les dieux et il lance implicitement un message de paix, en écho aux événements et à la fureur de conquêtes qui agitaient alors Athènes.
  • Chez Leconte de Lisle, elle est le symbole de l’être humain victime d’un destin contre lequel il lutte vainement.
  • Au contraire Giraudoux fait d’Hélène une fataliste, qui accepte le mauvais rôle d’être à la fois l’instrument et le jouet du destin. Elle est une femme attachante, dépassée par des événements qu’elle pressent sans en mesurer la gravité.
  • Enfin Apollinaire, en traitant un thème classique de façon nouvelle, en présentant Hélène en femme fatale toujours jeune, en la tutoyant comme si elle vivait encore, montre qu’elle allie tradition et modernité sans rupture ; elle pourrait être le symbole, l’allégorie de l’idéal poétique d’Apollinaire, « poète du passage » qui mêle constamment dans sa poésie présent et passé.