Textes d'O. Mirbeau, B. Cendrars et Valéry

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Les questions sur un corpus - La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Question sur le corpus | Année : 2011 | Académie : Guadeloupe - Guyane - Martinique

« La découverte la plus étonnante »

 

Documents

  1. Octave Mirbeau, La 628-E8, 1907.

  2. Blaise Cendrars, « Le principe de l'utilité », Aujourd'hui, 1924.

  3. Paul Valéry, « Notre destin et les lettres », Regards sur le monde actuel et autres essais, 1937.

 

 1. Par quels procédés chacun des auteurs oppose-t-il le monde moderne à un monde ancien ? (3 points)
 2. Comment s'exprime le jugement de chaque auteur sur ces transformations modernes ? (3 points)

Après avoir répondu à ces questions, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.
 

Document A 

Octave Mirbeau évoque sa voiture, immatriculée « 628-E8 ».
 

Eh bien, quand je suis en automobile, entraîné par la vitesse, gagné par le vertige, tous ces sentiments humanitaires s'oblitèrent1. Peu à peu, je sens remuer en moi d'obscurs ferments de haine, je sens remuer, s'aigrir et monter en moi les lourds levains d'un stupide orgueil... C'est comme une détestable ivresse qui m'envahit... La chétive2 unité humaine que je suis disparaît pour faire place à une sorte d'être prodigieux, en qui s'incarnent – ah ! ne riez pas, je vous en supplie – la Splendeur et la Force de l'Élément. J'ai noté plusieurs fois, au cours de ces pages, les manifestations de cette mégalomanie cosmogonique3.

Alors, étant l'Élément, étant le Vent, la Tempête, étant la Foudre, vous devez concevoir avec quel mépris du haut de mon automobile, je considère l'humanité... que dis-je ?... l'Univers soumis à ma Toute-Puissance ? Pauvre Élément d'ailleurs, à qui il suffit d'une petite charrette en travers du chemin, pour qu'il s'arrête, désarmé et penaud... Pauvre Toute-Puissance qu'une pierre, sur la route, fait culbuter dans le fossé !

Il n'importe... il n'importe.

Puisque je suis l'Élément, je n'admets pas, je ne peux pas admettre que le moindre obstacle se dresse devant le caprice de mes évolutions. Non seulement il n'est pas de la dignité d'un Élément qu'il s'arrête, s'il ne le veut pas, mais il est absolument dérisoire et inconvenant qu'une vache, un paysan qui se rend au marché, un charretier qui va livrer à la ville des sacs de farine ou de charbon, que tous ces gens qui accomplissent de basses besognes quotidiennes l'obligent de ralentir sa marche invincible et dominatrice.

Rangez-vous... Rangez-vous... C'est l'Élément qui passe ! [...]

Place ! Place au Progrès ! Place au Bonheur !

Et pour bien leur prouver que c'est le Bonheur qui passe, et pour leur laisser du Bonheur une image grandiose et durable, je broie, j'écrase, je tue...

Octave Mirbeau, La 628-E8, 1907.


1. S'effacent.

2. Fragile.

3. Qui prend les dimensions de l'univers.

Document B 

Blaise Cendrars livre ses réflexions sur différents aspects de la société qui l'entoure. Dans le chapitre « Le principe de l'utilité », il montre comment la recherche de ce qui peut être utile à l'homme est devenue essentielle.
 

On construit des ports angulaires, des routes en palier, des villes géométriques. Puis des canaux et des chemins de fer. Enfin des ponts, des ponts en bois, en fer, puis suspendus à des fils d'acier. Des usines cubiques, des machines ahurissantes, un million de petits appareils rigolos qui font le travail domestique. Enfin l'on respire. L'automatisme compénètre1 la vie quotidienne. Évolution. Progrès géométrique. Application stricte d'une loi intégrale, d'une loi de constance, du principe de l'utilité, car les ingénieurs qui ont retrouvé la norme ne connaissent pas d'autre condition à cette évolution sociale qu'ils provoquent, hygiène, santé, sports, luxe, que le principe de l'utilité. Ils créent tous les jours de nouveaux engins. Les lignes sont rentrées, aucune saillie, de longues surfaces portantes pour les trépidations et les courbes : simplicité, élégance, propreté. Ces nécessités exigent également l'emploi de formes nouvelles et de matériaux mieux appropriés, aciers trempés, verre effilé, nickel et barres de cuivre qui se marient si bien à la vitesse. Modes éblouissants d'éclairage. Essieux articulés, châssis surbaissés, lignes convergentes, profils fuyants, frein sur toutes les roues, emploi de métaux précieux pour les moteurs, emploi de matières nouvelles pour les carrosseries, grandes surfaces lisses : netteté, sobriété, luxe. Rien ne rappelle plus la voiture et le cheval d'antan. C'est un ensemble nouveau de lignes et de formes, une véritable œuvre plastique.

Plastique.

Œuvre d'art, œuvre d'esthétique, œuvre anonyme, œuvre destinée à la foule, aux hommes, à la vie, aboutissant logique du principe de l'utilité.

Voyez ce premier avion dont le volume, la surface portante, la forme, dont les lignes, les couleurs, la matière, le poids, dont les angles, dont les incidences2, dont tout est méticuleusement calculé, dont tout est le produit des mathématiques pures. C'est la plus belle projection du cerveau. Et ce n'est pas une œuvre de musée : on peut se mettre dedans et s'envoler !

Blaise Cendrars, « Le principe de l'utilité », Aujourd'hui (1924), Denoël, 1987.


1. S'introduit dans.

2. Angles formés par l'aile et le fuselage.

Document C 

Dans son essai Regards sur le monde actuel, Paul Valéry livre ses réflexions sur le monde qui l'entoure.
 

Le spectacle du monde humain, tel qu'on l'observait autrefois, et tel que l'Histoire le représentait, tenait de la comédie et de la tragédie ; on y trouvait assez facilement, de siècle en siècle, des situations analogues, des personnages comparables, des périodes bien tranchées, des politiques longuement suivies ; des événements nettement définis, à conséquences bien formées. En ce temps-là, les administrations pouvaient vivre de « précédents »1.

Mais que ce spectacle classique se transforme étrangement ! À la comédie et à la tragédie humaines, l'élément féerique s'est combiné. Sur le théâtre du monde actuel, semblable au Châtelet2, tout se passe en changements à vue. Ce ne sont qu'apparitions, transformations et surprises, surprises pas toutes agréables, et il arrive que l'auteur lui-même de tout cela, l'homme – du moins, l'homme à qui demeurent le loisir et la triste habitude de la réflexion – s'étonne de pouvoir vivre dans cette atmosphère actuelle d'enchantements, de transformations, où les contradictions se réalisent, où les renversements et les catastrophes se disputent la scène, se substituent comme par magie ; où les inventions naissent, mûrissent et modifient en quelques années les mœurs et les esprits. Et cet homme qui pense (qui pense encore), ressent parfois une sorte de lassitude extraordinaire. Il lui semble que la découverte la plus étonnante ne l'étonnerait plus.

J'ai une petite-fille qui a deux ans et deux mois ; elle téléphone presque tous les jours et elle tourne un peu au hasard les boutons de la boîte radiophonique, et tout cela, pour elle, est aussi naturel que de jouer avec ses cubes et ses poupées. Je ne veux pas du tout être en retard sur cette enfant et je m'essaie à ne plus trouver de frontières entre ce que nous appelions jadis le naturel et ce que nous appelions jadis l'artificiel...

Paul Valéry, « Notre destin et les lettres », Regards sur le monde actuel et autres essais (1937), Gallimard, 1945.


1. Décisions antérieures qui servent d'exemples dans des cas semblables.

2. Théâtre parisien.

     LES CLÉS DU SUJET  

Question 1

  • La question établit une idée : dans les trois textes, sont opposés monde moderne et monde ancien. Vous n'avez pas à la discuter.

  • Mais vous devez analyser par quels « procédés » ou moyens (littéraires) se construit cette opposition. Il peut s'agir de constructions (structure) des textes, de moyens lexicaux (vocabulaire), syntaxiques (forme des phrases), d'emplois d'images, de temps verbaux…

  • Vous ne devez pas juxtaposer l'analyse des trois textes, mais structurer votre réponse synthétiquement autour des différents moyens utilisés et, pour chacun d'eux, donner des exemples empruntés aux trois textes.

Question 2

  • Vous devez d'abord identifier clairement ce que pense chaque auteur de l'évolution du monde moderne : a-t-il un jugement positif ou négatif ?

  • « Comment » signifie « par quels moyens » : vous devez donc être précis sur les « procédés » littéraires (voir question ci-dessus) auxquels ont recours les auteurs pour rendre sensible au lecteur leur point de vue.

  • Appuyez votre réponse sur des références précises aux textes.

  • Vous aurez du mal à structurer votre réponse synthétiquement, car les trois auteurs ont des points de vue différents, donc vous ne pourrez pas les grouper par ressemblance ; mais vous devez, dans la mesure du possible, suivre une progression (du positif au négatif ou inversement) pour que votre réponse ait un fil directeur.

Remarque : les deux questions exigent que vous soyez très attentif aux procédés d'écriture, que vous devez apprendre tout au long de l'année.

Réussir les questions : voir guide méthodologique.

L'argumentation : voir lexique des notions.

Les figures de style : voir lexique des notions.

Corrigé

Question 1

  • Dans les siècles marqués par des avancées techniques importantes, le « progrès » et les inventions ont suscité la réflexion des penseurs et des écrivains, et cela plus particulièrement au xxe siècle. Octave Mirbeau dans La 628-E8, Blaise Cendrars dans Aujourd'hui et Paul Valéry dans Regards sur le monde actuel et autres essais, mettent en lumière l'évolution qui entraîne les hommes. Pour mieux marquer l'opposition entre le monde moderne et le monde ancien, ils recourent à divers procédés d'écriture.

  • Les trois textes sont émaillés de mots liés à l'idée de transformation, de changement : le texte d'Octave Mirbeau se termine par l'exclamation lyrique « Place au Progrès », « progrès » que mentionne aussi Blaise Cendrars dans une phrase nominale particulièrement frappante (« Progrès géométrique ») et qu'il assortit de son synonyme : « Évolution » ; il lance aussi : « Enfin l'on respire ». Paul Valéry parle de « transformations », de « surprises » et utilise le verbe « transformer » (l. 8).

  • Ces auteurs, pour préciser l'image du monde moderne, font des références aux réalités contemporaines et évoquent diverses innovations technologiques précises : c'est la 628-E8 de Mirbeau, voiture dont le nom, sous forme de chiffres, rappelle la science (mathématiques ou physique) ou les références d'un produit fabriqué à la chaîne dans des usines modernes. Cendrars recourt à l'énumération et à la juxtaposition syntaxique (l. 1 à 5) pour rappeler les inventions de la société moderne et insiste par ce moyen sur la multiplicité de ces innovations, dont il donne un exemple précis, celui de l'« avion » : il lui consacre tout un paragraphe (l. 28-33) et en détaille lyriquement, encore par une accumulation, toutes les composantes. Valéry évoque deux autres « inventions » (l. 18) : le téléphone (l. 22) et la « boîte radiophonique » (l. 24). Les noms de ces deux objets de la modernité, bien qu'ils soient composés de racines empruntées au grec ancien, ont une allure de néologismes.

  • Par opposition, des expressions renvoient aux réalités d'un monde ancien : Mirbeau évoque les moyens de locomotion d'autrefois comme « la petite charrette » (l. 15) ou tout simplement « le paysan qui se rend au marché » (à pied…) (l. 23) ; Cendrars constate que « rien ne rappelle plus la voiture et le cheval d'antan » et parle d'« œuvre de musée » (l. 32), désignant par là ces objets dépassés et pour ainsi dire remisés ; Valéry enfin consacre tout un paragraphe (l. 1-7) au monde ancien avec ses repères plus simples, puisque « on y trouvait assez facilement » (l. 3) des points d'appui pour comprendre le monde et mener sa vie.

  • Au-delà de ces procédés communs aux trois textes, chaque auteur, pour mieux marquer l'opposition entre passé et présent, recourt à des moyens plus spécifiques : Cendrars multiplie les termes qui insistent sur l'idée de nouveauté et qui, implicitement, suggèrent, un temps révolu (« nouveau » signifie qui n'existait pas autrefois) : il parle de « nouveaux engins », de « formes nouvelles », de « matières nouvelles » ; Valéry joue sur les temps verbaux (l'imparfait du premier paragraphe et de la ligne 27 s'oppose au présent du reste du texte) et sur les indications temporelles à travers des adverbes comme « autrefois » (l. 1) et des adjectifs comme « actuelle » (l. 15) ; la référence à « l'Histoire » remet aussi les éléments dans une perspective chronologique.

Question 2

  • La polémique sur les bienfaits ou les méfaits du progrès technique existait déjà au xviiie siècle. Au xxe siècle, où les innovations technologiques s'accélèrent, les écrivains Mirbeau, Cendrars et Valéry perpétuent ce débat.

  • Le poète Cendrars porte sur les transformations modernes un jugement très positif. Il multiplie les termes mélioratifs qui soulignent les prouesses de l'esprit humain : il parle de « belle projection du cerveau », d'agencement « méticuleusement calculé », de « modes éblouissants ». Deci-delà il sème des adverbes laudatifs ou intensifs (« mieux appropriés », « qui se marient si bien »).

    Le poète jette sur le monde moderne un regard d'esthète, d'artiste, presque de peintre, et lui confère une dimension esthétique : les innovations constituent une « véritable œuvre plastique », « œuvre d'art, œuvre d'esthétique » (l. 25). Le mot « Plastique », mis en relief seul comme une sorte de vers, attire le regard du lecteur et semble irradier tout le texte. Le mot « œuvre » répété six fois scande magistralement la fin du texte.

    L'enthousiasme de Cendrars se marque aussi dans la forme et le rythme des phrases : il recourt à des phrases nominales frappantes, le plus souvent construites sur des groupes ternaires témoins de son émotion et comportant comme des rimes : « simplici, élégance, propre », « nette, sobrié, luxe » ; ailleurs ce sont des énumérations lyriques (l. 17-20, 29-30) qui donnent l'impression de profusion ; enfin le texte se termine sur une phrase exclamative (l. 33), pleine d'enthousiasme.

  • Valéry adopte un ton plus mesuré, plus réservé : l'enthousiasme fait place à la surprise, à l'étonnement et à la réserve qui se marquent dans l'emploi, dans une phrase exclamative, de l'adverbe « étrangement » (l. 8) ; s'il parle de « surprises », il corrige et tempère aussitôt par la précision « surprises pas toutes agréables » (l. 12) ; s'il reconnaît que nous vivons dans une « atmosphère […] d'enchantements, de transformations », il n'en précise pas moins que « les renversements et les catastrophes s'[y] disputent la scène ». Le dernier mot – « l'artificiel » –, opposé au « naturel » (qui a le plus souvent une connotation positive), prend une nuance un peu péjorative et jette son ombre sur le texte entier.

    Et, au fond, Valéry fait part de ses interrogations devant un monde sans cesse en évolution, où l'homme peut perdre ses repères d'autrefois (l. 1-7), où le mouvement perpétuel et le changement semblent l'emporter sur la réflexion et où l'« homme qui pense, (qui pense encore) ressent parfois une sorte de lassitude extraordinaire » et risque d'être blasé, de perdre ce qui fait son humanité. Valéry jette sur cette modernité plus le regard d'un philosophe ou d'un humaniste que celui d'un poète.

  • C'est Octave Mirbeau qui paraît porter le regard le plus critique sur la modernité. L'ensemble du texte est empreint d'une ironie destructrice qui vise à dénoncer l'illusoire pouvoir que semble donner à son conducteur l'automobile, symbole de la modernité (Mirbeau écrit en 1907).

    Certes, les termes mélioratifs émaillent le texte, mais ils sont hyperboliques et par là même suspects ; le plus souvent combinés avec le procédé de l'allégorie – signalée par de (trop) nombreuses majuscules –, et avec celui de l'énumération (l. 11) lyrique, ils ont valeur d'antiphrases : Mirbeau évoque « la Splendeur et la Force de l'Élément » ; le conducteur devient « l'Élément, […] le Vent, … la Tempête, […] la Foudre »…

    Mais surtout, ces termes laudatifs sont mariés à des termes péjoratifs qui les contredisent et, par là, aussitôt démentis : les uns, comme les adjectifs « Pauvre » répété (l. 14, 16) ou « désarmé et penaud » (l. 16), soulignent la fragilité de cette suprématie dont l'homme, le conducteur, est si fier, fragilité -confirmée par les faits, puisqu'il « suffit d'une petite charrette en travers du chemin, pour qu'il s'arrête ». D'autres termes suggèrent la violence et le déchaînement sauvage des instincts (« je sens remuer, s'aigrir et monter en moi… »). Enfin, certains mots sont ouvertement dénonciateurs, comme « stupide orgueil » (l. 5) ou « détestable ivresse » (l. 5). L'enthousiasme et le souffle lyrique qui emportent le texte prennent alors une valeur résolument ironique, puisqu'ils sont utilisés à contretemps. En fait, pour Mirbeau, la modernité a ôté à l'homme tous ses « sentiments humanitaires » pour en faire un véritable sauvage sans foi ni loi, plein de « haine » et d'« orgueil », de « mépris », de « mégalomanie », un « être prodigieux » (l. 7) mais dans le mauvais sens du terme, comme le confirme le dernier mot du texte, violemment accusateur : « je tue ».

  • La littérature, par la réflexion qu'elle mène sur les grands problèmes humains comme le progrès, s'engage et se fait ainsi l'écho des débats de civilisation.