Textes de Balzac, Proust, A. Cohen et photo du film de J. Rivette

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re L - 1re S | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde - Les questions sur un corpus
Type : Question sur le corpus | Année : 2011 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
La connaissance du cœur humain
 
 

La connaissance du cœur humain • Question

Corrigé

29

Roman

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Sujet inédit

le personnage de roman • 4 points

Questions

Documents

A Honoré de Balzac, La Duchesse de Langeais, chapitre II, 1834.

B Marcel Proust, La Prisonnière, 1923.

C Albert Cohen, Belle du Seigneur, chapitre LXXXVII, 1968.

D Photo du film de Jacques Rivette, Ne touchez pas la hache, 2007.

> 1. Quelle vision de la relation amoureuse chacun des trois textes propose-t-il ? (3 points)

> 2. Comment Jacques Rivette (document D) rend-il compte des rapports entre les deux personnages du roman de Balzac ? (1 point)

Après avoir répondu à ces questions, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document A

Pour satisfaire son orgueil, Antoinette de Langeais a séduit Armand de Montriveau, héroïque général de l’armée napoléonienne. Mais parce qu’elle veut « posséder sans être possédée », elle refuse de se donner à lui. Un soir, le général se rend chez elle, décidé à la faire céder à son désir.

– Si tu disais vrai hier, sois à moi, ma chère Antoinette, s’écria-t-il, je veux…

– D’abord, dit-elle en le repoussant avec force et calme, lorsqu’elle le vit s’avancer, ne me compromettez pas. Ma femme de chambre pourrait vous entendre. Respectez-moi, je vous prie. Votre familiarité est très bonne, le soir, dans mon boudoir1 ; mais ici2, point. Puis, que signifie votre je veux ? Je veux ! Personne ne m’a dit encore ce mot. Il me semble très ridicule, parfaitement ridicule.

– Vous ne me céderiez rien sur ce point ? dit-il.

– Ah ! vous nommez un point, la libre disposition de nous-mêmes : un point très capital, en effet ; et vous me permettrez d’être, en ce point, tout à fait la maîtresse.

– Et si, me fiant en vos promesses, je l’exigeais ?

– Ah ! vous me prouveriez que j’aurais eu le plus grand tort de vous faire la plus légère promesse, je ne serais pas assez sotte pour la tenir, et je vous prierais de me laisser tranquille.

Montriveau pâlit, voulut s’élancer ; la duchesse sonna, sa femme de chambre parut, et cette femme lui dit en souriant avec une grâce moqueuse :

– Ayez la bonté de revenir quand je serai visible3.

Armand de Montriveau sentit alors la dureté de cette femme froide et tranchante autant que l’acier, elle était écrasante de mépris. En un moment, elle avait brisé des liens qui n’étaient forts que pour son amant. La duchesse avait lu sur le front d’Armand les exigences secrètes de cette visite, et avait jugé que l’instant était venu de faire sentir à ce soldat impérial que les duchesses pouvaient bien se prêter à l’amour, mais ne s’y donnaient pas, et que leur conquête était plus difficile à faire que ne l’avait été celle de l’Europe.

– Madame, dit Armand, je n’ai pas le temps d’attendre. Je suis, vous l’avez dit vous-même, un enfant gâté. Quand je voudrai sérieusement ce dont nous parlions tout à l’heure, je l’aurai.

– Vous l’aurez ? dit-elle d’un air de hauteur auquel se mêla quelque surprise.

– Je l’aurai.

– Ah ! vous me feriez bien plaisir de le vouloir. Pour la curiosité du fait, je serais charmée de savoir comment vous vous y prendriez…

– Je suis enchanté, répondit Montriveau en riant de façon à effrayer la duchesse, de mettre un intérêt dans votre existence. Me permettrez-vous de venir vous chercher pour aller au bal ce soir ?

– Je vous rends mille grâces, monsieur de Marsay vous a prévenu4, j’ai promis.

Montriveau salua gravement et se retira.

– Ronquerolles5 a donc raison, pensa-t-il, nous allons jouer maintenant une partie d’échecs.

Honoré de Balzac, La Duchesse de Langeais, chapitre II, 1834.

1. Petit salon de dame. 2. Montriveau a fait irruption, sans se faire annoncer, dans la chambre à coucher de la duchesse. 3. Quand je vous y autoriserai. 4. M’a déjà proposé de venir me chercher. 5. Le marquis de Ronquerolles est un « galant », un homme à femmes. C’est lui qui a encouragé Montriveau à se montrer plus exigeant vis-à-vis de la duchesse de Langeais.

Document B

Albertine est la compagne du narrateur qui, par jalousie, la surveille constamment.

D’Albertine, en revanche, je n’avais plus rien à apprendre. Chaque jour, elle me semblait moins jolie. Seul le désir qu’elle excitait chez les autres, quand l’apprenant, je recommençais à souffrir et voulais la leur disputer, la hissait à mes yeux sur un haut pavois1. Elle était capable de me causer de la souffrance, nullement de la joie. Par la souffrance seule, subsistait mon ennuyeux attachement. Dès qu’elle disparaissait, et avec elle le besoin de l’apaiser, requérant toute mon attention comme une distraction atroce, je sentais le néant qu’elle était pour moi, que je devais être pour elle. J’étais malheureux que cet état durât et, par moments, je souhaitais d’apprendre quelque chose d’épouvantable qu’elle aurait fait, et qui eût été capable, jusqu’à ce que je fusse guéri, de nous brouiller, ce qui nous permettrait de nous réconcilier, de refaire différente et plus souple la chaîne qui nous liait. En attendant, je chargeais mille circonstances, mille plaisirs, de lui procurer auprès de moi l’illusion de ce bonheur que je ne me sentais pas capable de lui donner. J’aurais voulu, dès ma guérison, partir pour Venise ; mais comment le faire, si j’épousais Albertine, moi, si jaloux d’elle que, même à Paris, dès que je me décidais à bouger c’était pour sortir avec elle ? Même quand je restais à la maison tout l’après-midi, ma pensée la suivait dans sa promenade, décrivait un horizon lointain, bleuâtre, engendrait autour du centre que j’étais une zone mobile d’incertitude et de vague.

Marcel Proust, La Prisonnière, 1923.

1. Au premier rang, sur un piédestal.

Document C

Ariane a quitté son mari, un homme médiocre, pour vivre le grand amour avec Solal. Exclus de la bonne société, les amants se sont retirés dans un luxueux hôtel de la Côte d’Azur. Une nouvelle journée commence.

Resté seul, il soupira1. Il la voyait nue chaque jour, et elle croyait devoir le vouvoyer. La pauvre, elle se voulait une amante idéale, faisait de son mieux pour conserver un climat de passion.

Enfin, elle était allée s’habiller, bonne affaire. Dix minutes d’irresponsabilité. Toujours bon à prendre. Oui, mais lorsqu’elle reviendrait, elle poserait la question fatidique2, épée de Damoclès3, lui demanderait quels étaient les projets pour l’après-midi, après l’équitation. Quels nouveaux plaisirs inventer pour camoufler leur solitude ? Il n’y en avait pas de nouveaux. Toujours les mêmes substituts du social4, les mêmes pauvres bonheurs à la portée des bannis, les théâtres, les cinémas, les roulettes de casinos, les courses de chevaux, les tirs aux pigeons, les thés dansants, les achats de robes, les cadeaux.

Et toujours, à la fin de ces expéditions à Cannes, à Nice, à Monte-Carlo, c’était le dîner raffiné cafardeux, et il fallait parler, trouver de nouveaux sujets, et il n’y en avait plus. Tous les sujets d’Ariane, il les connaissait, savait par cœur: l’âme d’élite de la chatte Mousson, la personnalité charmante de la chouette Magali, et tous les redoutables souvenirs d’enfance, le petit chant qu’elle avait inventé, et le rythme de la gouttière, et les gouttes tombant sur la tente de toile orange, et les expéditions à Annemasse pour voir les catholiques, et les déclamations au grenier avec sa sœur, et tout le reste, toujours avec les mêmes mots. On ne pouvait tout de même pas rabâcher ça éternellement. Alors quoi ? Alors, on commentait les dîneurs.

Eh oui, ne fréquentant plus personne et ne pouvant plus ­commenter des amis, agréable occupation des sociaux, ni parler d’une activité quelconque, puisque ignominieusement chassé5 comme avait dit la Forbes6, il fallait tout de même nourrir la conversation puisqu’on était des mammifères amoureux à langage articulé. Alors voilà, on commentait des dîneurs inconnus, on tâchait de deviner leur profession, leur caractère, leurs sentiments réciproques. Tristes passe-temps des solitaires, espions et psychologues malgré eux.

Et quand on avait fini l’exégèse7 de ces inconnus désirables, inaccessibles et méprisés, il fallait trouver autre chose. Alors on discutait de la robe achetée ou des personnages des romans qu’elle lui lisait le soir. S’apercevait-elle de leur tragédie ? Non, elle était une femme bien, ferme en son propos d’amour.

Mais aujourd’hui, pas le courage de la bourrer de substituts. Tant pis, pas de Cannes, lui faire le coup de la migraine et aller remuer en paix ses orteils chez lui jusqu’à l’heure du dîner. Non, impossible de la laisser se morfondre toute seule dans sa chambre. Mais que lui dire tout à l’heure lorsqu’elle rappliquerait noblement, aimante et parfumée, si pleine de bonne volonté ? Rien à lui dire. Oh, être un facteur et lui raconter sa tournée ! Oh, être un gendarme et lui raconter un passage à tabac ! Voilà qui était du vivant, du vrai, du solide. Ou encore la voir s’animer parce qu’on était invités ce soir par un sous-brigadier ou un sur-facteur. Oh, si la tendresse pouvait suffire à contenter une femme ! Mais non, il avait été engagé pour de la passion. Lui faire des enfants pour lui donner un but en dehors de lui, et un passe-temps aussi ? Mais non, les enfants supposaient mariage et le mariage supposait vie dans le social. Or, il était un banni, un hors caste. De toute façon, ils ne pouvaient pas se marier puisqu’elle avait déjà un mari. Et puis quoi, elle avait tout abandonné pour une vie merveilleuse, et non pour pondre. Il ne lui restait plus qu’à être un héros passionnel.

Albert Cohen, Belle du Seigneur, chapitre LXXXVII, 1968.

1. Il s’agit de Solal.

2. Qui marque une intervention du destin.

3. Danger qui peut s’abattre sur quelqu’un à tout instant.

4. Des relations sociales.

5. Solal a perdu son poste à la SDN (Société des Nations, ancêtre de l’Onu) parce qu’il est juif (l’intrigue se déroule dans les années 30).

6. Mrs Forbes est une connaissance d’Ariane et de Solal.

7. L’étude, l’analyse.

Document D

 

Jeanne Balibar et Guillaume Depardieu
dans Ne touchez pas la hache, film de Jacques Rivette, 2007.

Comprendre les questions

Question 1

  • « Vision » est synonyme de « image », « tableau », « idée ». Vous devez expliquer la façon dont est présentée la relation amoureuse.
  • S’agit-il d’une vision optimiste ou d’une vision pessimiste ? Analysez le vocabulaire : est-il positif ou négatif ?
  • Le mot « relation » suggère d’analyser les rapports entre les deux personnages : qui domine ? comment se parlent-ils ? comment chacun désigne-t-il son partenaire ?
  • « Chacun de ces textes » semble inviter à les analyser séparément. Mais vous devez vous efforcer de trouver des points communs entre les textes, avant de signaler les spécificités de chacun.

Question 2

  • Il faut d’abord identifier, à partir du texte de Balzac, l’atmosphère qui se dégage du dialogue : la réponse à la première question vous donne des pistes.
  • Il faut ensuite analyser les moyens graphiques auxquels recourt le cinéaste pour rendre cette atmosphère. Étudiez : la position des personnages, leur attitude, le jeu des regards, les plans, éventuellement les couleurs.

> Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

> Le roman : voir lexique des notions.

Corrigé

Question 1

Balzac au xixe siècle et deux romanciers du xxe siècle, Proust et Cohen, présentent une vision négative et assez pessimiste de l’amour, bien qu’il repose, dans chacun de leurs romans, sur des relations et des sentiments différents.

La vision de Balzac

Dans La Duchesse de Langeais, Balzac présente le couple comme le champ d’une lutte d’influence, d’une relation de pouvoir dans laquelle chacun souhaite imposer sa volonté et assouvir son orgueil, comme en témoigne le lexique de la volonté et du conflit.

  • La première escarmouche entre les deux personnages tourne autour du verbe « je veux », répété comme un leitmotiv dans toute la scène – repris plus loin par le verbe « exiger » ou le nom « exigences ». La notion de conflit et de domination apparaît plusieurs fois dans le texte : il est question de « céder » et la duchesse veut rester « maîtresse » du jeu ; elle « repouss[e] » son soupirant « avec force », elle s’oppose fermement et catégoriquement à lui par un « point » autoritaire ; il est question de « conquête » ; le général « voulut s’élancer ».
  • Balzac souligne cette rivalité par la métaphore saisissante de la « partie d’échecs ». Il semble ici que ce soit la femme qui sorte victorieuse de l’affrontement. Par ailleurs, chaque partenaire entend être « libre », « tranquille » (la duchesse parle de « libre disposition » de soi-même).
  • Enfin, les rapports sont froids : le ton, tout en restant apparemment très courtois et poli, est en réalité souvent ironique ou moqueur (Montriveau « ri[t] »), voire méprisant (« mépris ») et plein de « hauteur ». En somme volonté de puissance, rapports de force, indépendance et distance sont les bases de cette relation, malgré tout assez tonique. Le narrateur laisse le lecteur imaginer qui, de la duchesse ou du général, gagnera cette « partie d’échecs ».

La vision de Marcel Proust et d’Albert Cohen

Marcel Proust et Albert Cohen présentent, eux, une vision totalement subjective de la relation amoureuse. Car, dans les deux cas, c’est uniquement à travers le personnage masculin qu’ils éclairent les rapports dans le couple.

  • Proust, à travers le regard de son narrateur, peint une relation usée et ­pervertie que la durée a rendue « ennuyeu[se] », complexe, qui manque de fraîcheur et ne présente que des aspects négatifs : le narrateur porte un regard sans pitié sur sa compagne qui ne sait plus le charmer. Il ne l’aime pas pour elle-même, son attirance pour elle ne renaissant que par un détour, lorsqu’il doit la disputer à d’autres hommes. Elle n’est donc qu’un enjeu dont il ne veut pas perdre la maîtrise. Cette relation ne procure aucune émotion positive (comme la « joie »), mais suscite la « souffrance » entraînée par la jalousie exacerbée (« moi, si jaloux ») qui obsède le narrateur. Or, la jalousie est aussi désir de posséder, de dominer et, en ce sens, cette relation a quelque rapport avec celle proposée par Balzac.
  • Le texte de Cohen présente une « passion » éteinte, du moins du point de vue de l’homme. L’insouciance et la naïveté de la jeune femme, Ariane, amènent Solal à jouer la comédie, à « camoufler leur solitude ». La relation amoureuse est vécue comme une chaîne (les deux amants sont des « bannis », Solal est un « hors caste ») et il faut en meubler le vide, elle est monotone et profondément ennuyeuse, comme le traduit l’expression « rabâcher éternellement ». Leur liaison exclut les amants du monde, les coupe de toute vie sociale intéressante : c’est une prison où ne restent que les « tristes passe-temps des solitaires ». La métaphore de la « tragédie » révèle l’échec, dont la jeune femme n’est même pas consciente.
  • Ces deux textes exposent une vision pessimiste de la relation amoureuse. Cependant l’impression produite n’est pas la même : l’extrait de Balzac en donne une image tonique et vigoureuse ; celui de Proust met l’accent sur la jalousie, dernier aiguillon de l’amour ; celui de Cohen présente un couple à la dérive, englué dans les faux-semblants d’une passion qui n’existe plus.

Question 2

Jacques Rivette tire profit des ressources du cinéma pour rendre sensible l’atmosphère du dialogue qui met aux prises la duchesse de Langeais et le général Montriveau.

  • Dans ce face-à-face, c’est d’abord la position des personnages qui traduit la tension. Le général, crispé, est en position de domination : surplombant la duchesse dans une attitude menaçante, il semble peser sur elle de tout son poids. En contraste, l’attitude dégagée de la duchesse, la joue dans la main, est celle de l’abandon ou de la confidence. Mais cette attitude, qui semble affectée, est surtout provocatrice : l’air menaçant du général ne semble pas l’impressionner.
  • C’est ensuite le jeu des regards : il semble qu’il y ait échange, mais les deux personnages se toisent du regard, comme pour s’assurer la suprématie ; le regard n’est pas de complicité, mais de rivalité. Le sourire de la duchesse ajoute une nuance narquoise, provocatrice à son regard.
  • Enfin, les contrastes dans le jeu des couleurs et de la lumière concrétisent la rivalité entre les deux personnages : le général est situé dans une zone sombre qui lui donne un air ombrageux et austère, tandis que la duchesse se trouve dans une zone éclairée et colorée, qui rend compte de sa vivacité et de sa vigueur. Son ombre portée sur la toile de fond la « dédouble », comme pour marquer sa supériorité dans cette joute amoureuse.
  • Le cinéaste a donc su donner à la scène une atmosphère de lutte tendue, de combat muet.