Textes de Baudelaire, P. Claudel, J. Mounet-Sully, Cocteau et gravure de Goupil

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Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Les questions sur un corpus - Le théâtre, texte et représentation
Type : Question sur le corpus | Année : 2013 | Académie : Inédit
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Le théâtre : acteur et public
 
 

Le théâtre : acteur et public • Questions

Le théâtre

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Sujet inédit

Le texte théâtral et sa représentation • 6 points

Questions

Documents

ACharles Baudelaire, « Les Vocations », Le Spleen de Paris, 1869.

BPaul Claudel, L’Échange, 1951.

CJean Mounet-Sully, Souvenirs d’un tragédien, 1917.

DJean Cocteau, Portraits-souvenir, 1935.

EJean Mounet-Sully, dans le rôle d’Œdipe, gravure de Goupil, extraite du journal Le Théâtre, 1er octobre 1901.

> 1. Quelle vision des comédiens est donnée dans les textes du corpus ? (4 points)

> 2. Le document iconographique (document E) fait écho à deux des textes du corpus : lesquels ? En quoi rend-il compte de la personnalité de Mounet-Sully et de sa conception du personnage qu’il joue ? Faites référence à des phrases précises. (2 points)

Après avoir répondu à ces questions, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document a

Dans cet extrait du poème en prose, « Les Vocations », un garçon raconte à ses trois amis sa sortie au théâtre qui l’a subjugué.

Dans un beau jardin où les rayons d’un soleil automnal semblaient s’attarder à plaisir, sous un ciel déjà verdâtre, où des nuages d’or flottaient comme des continents en voyage, quatre beaux enfants, quatre garçons, las de jouer sans doute, causaient entre eux. L’un disait : « Hier on m’a mené au théâtre. Dans des palais grands et tristes, au fond desquels on voit la mer et le ciel, des hommes et des femmes, sérieux et tristes aussi, mais bien plus beaux et bien mieux habillés que ceux que nous voyons partout, parlent avec une voix chantante. Ils se menacent, ils supplient, ils se désolent, et ils appuient souvent leur main sur un poignard enfoncé dans leur ceinture. Ah ! c’est bien beau ! Les femmes sont bien plus belles et bien plus grandes que celles qui viennent nous voir à la maison, et, quoique avec leurs grands yeux creux et leurs joues enflammées elles aient l’air terrible, on ne peut pas s’empêcher de les aimer. On a peur, on a envie de pleurer, et cependant l’on est content… Et puis, ce qui est plus singulier, cela donne envie d’être habillé de même, de dire et de faire les mêmes choses, et de parler avec la même voix… »

Charles Baudelaire, « Les Vocations », Le Spleen de Paris, 1869.

Document b

Dans L’Échange, Paul Claudel met en scène une actrice, Lechy Elbernon, qui explique sa vision du théâtre et de son métier d’actrice.

Lechy Elbernon. ‒ […] Je suis actrice, vous savez. Je joue sur le théâtre. Le théâtre. Vous ne savez pas ce que c’est ?

Marthe. ‒ Non.

Lechy Elbernon. ‒ Il y a la scène et la salle. Tout étant clos, les gens viennent là le soir, et ils sont assis par rangées les uns derrière les autres, regardant.

Marthe. ‒ Quoi ? Qu’est-ce qu’ils regardent, puisque tout est fermé ?

Lechy Elbernon. ‒ Ils regardent le rideau de la scène. Et ce qu’il y a derrière quand il est levé. Et il arrive quelque chose sur la scène comme si c’était vrai.

Marthe. ‒ Mais puisque ce n’est pas vrai ! C’est comme les rêves que l’on fait quand on dort.

Lechy Elbernon. ‒ C’est ainsi qu’ils viennent au théâtre la nuit.

Thomas Pollock Nageoire. ‒ Elle a raison. Et quand ce serait vrai encore, qu’est-ce que cela me fait ?

Lechy Elbernon. ‒ Je les regarde, et la salle n’est rien que de la chair vivante et habillée.

Et ils garnissent les murs comme des mouches, jusqu’au plafond.

Et je vois ces centaines de visages blancs.

L’homme s’ennuie, et l’ignorance lui est attachée depuis sa naissance.

Et ne sachant de rien comment cela commence ou finit, c’est pour cela qu’il va au théâtre.

Et il se regarde lui-même, les mains posées sur les genoux.

Et il pleure et il rit, et il n’a point envie de s’en aller.

Et je les regarde aussi, et je sais qu’il y a là le caissier qui sait que demain

On vérifiera les livres, et la mère adultère dont l’enfant vient de tomber malade.

Et celui qui vient de voler pour la première fois, et celui qui n’a rien fait de tout le jour.

Et ils regardent et écoutent comme s’ils dormaient.

Marthe. ‒ L’œil est fait pour voir et l’oreille

Pour entendre la vérité.

Lechy Elbernon. ‒ Qu’est-ce que la vérité ? Est-ce qu’elle n’a pas dix-sept enveloppes, comme les oignons ?

Qui voit les choses comme elles sont ? L’œil certes voit, l’oreille entend.

Mais l’esprit tout seul connaît. Et c’est pourquoi l’homme veut voir des yeux et connaître des oreilles

Ce qu’il porte dans son esprit, ‒ l’en ayant fait sortir.

Et c’est ainsi que je me montre sur la scène.

Marthe. ‒ Est-ce que vous n’êtes point honteuse ?

Lechy Elbernon. ‒ Je n’ai point honte ! mais je me montre, et je suis toute à tous.

Ils m’écoutent et ils pensent ce que je dis ; ils me regardent et j’entre dans leur âme comme dans une maison vide.

C’est moi qui joue les femmes :

La jeune fille, et l’épouse vertueuse qui a une veine bleue sur la tempe, et la courtisane trompée.

Et quand je crie, j’entends toute la salle gémir.

Paul Claudel, L’Échange, 1951.

Document c

Mounet-Sully (1841-1916) est un tragédien français à la stature majestueuse, doué d’une très belle voix. Il s’impose comme l’un des tragédiens les plus renommés de son temps. On lui propose le rôle d’Œdipe dans la tragédie de Sophocle, traduite en vers par Jules Lacroix.

Je lui11 confessai qu’il y avait, dans la tradition, des points qui m’effrayaient un peu… Les yeux crevés…

  • Oh ! m’apprit Geffroy, avec un peu de laque garance22, simplement…

Il me souhaita bon courage, et je le quittai. J’avais été extrêmement flatté que la plupart de ses conseils eussent coïncidé avec les idées que je m’étais faites moi-même de l’œuvre et de son interprétation.

J’avais vu en Œdipe l’homme qui se révolte contre la Destinée, qui est fier de sa force. Il discute les ordres des dieux ; il ne se soumet pas aux prophéties. En voulant les éviter, il les réalise, et il tombe dans le piège qui lui est tendu par les dieux jaloux de leur autorité.

Ce fort contient en lui la quintessence de l’humanité orgueilleuse et rebelle au Divin. Il est une sorte de Prométhée qui ne verrait point le vautour, et chacun de ses cris est comme un secouement de chaînes invisibles. Œdipe représente la révolte de l’instinct et de l’intelligence contre l’aveugle fatalité, et la défaite terminale de l’homme.

Ce rôle magnifique est celui, de toute ma carrière, auquel le public fit toujours le plus chaleureux accueil.

Que dirai-je de mon interprétation, qui n’ait été dit par un grand nombre de spectateurs et d’artistes ? Quel est mon sentiment lorsque j’incarne Œdipe ? Je m’absorbe et je m’identifie de tout mon être au malheureux héros. Toutes choses s’abolissent pour moi, hormis le rôle. Il me semble qu’une responsabilité sacrée pèse sur moi… Celle de représenter, à ce moment, devant les hommes, le grand symbole de la lutte éternelle entre le Destin et l’orgueilleuse faiblesse humaine… Oui, en vérité, j’ai toujours joué, je joue Œdipe avec un respect religieux. J’entre en scène, chaque fois, comme un prêtre monte à l’autel.

Le rôle d’Œdipe est un de ceux qui me rendirent le plus populaire. Il a ses fervents acharnés qui ne manquent pas une représentation, et j’ai l’impression, chaque fois que je le joue, d’être en communion parfaite avec un public passionnément intéressé, et sympathique à mes moindres gestes.

[…] Ces fidèles, qui se passionnent surtout pour la tragédie et les acteurs tragiques, sont une cinquantaine environ, presque tous des jeunes gens, étudiants, employés ; parmi eux, quelques jeunes femmes ou jeunes filles, que la contagion de l’enthousiasme a gagnées, et qui, elles aussi, veulent voir, veulent acclamer.

Jean Mounet-Sully, Souvenirs d’un tragédien, 1917.

Document d

C’est en assistant aux performances d’illustres acteurs de son époque que Jean Cocteau contracte le fameux « mal rouge et or », la maladie du théâtre. Il fut marqué à vie, notamment par la déclamation mélodramatique et classique de deux « monstres sacrés » : Sarah Bernhardt et Édouard de Max. Il se souviendra de ces incarnations de grands personnages mythiques lorsqu’il « réécrit » et adapte les grands mythes des tragédies de Sophocle et met en scène des héros intemporels comme Œdipe et Orphée.

Notre jeunesse, folle de théâtre fut dominée par deux grandes figures : Sarah Bernhardt, Édouard de Max […]. Mounet-Sully déclinait. Ce vieux lion aveugle somnolait dans un coin de la ménagerie. Parfois il envoyait un coup de patte magistral : Œdipe roi. Sarah et de Max jouaient souvent ensemble, face au Châtelet où nous vîmes Michel Strogoff et Les Pilules du Diable. Quel délire lorsque le rideau jaune s’écartait après la pièce, lorsque la tragédienne saluait, les griffes de la main gauche enfoncées dans le portail, la main droite, au bout du bras raide s’appuyant au cadre de la scène ! Semblable à quelque palais de Venise, elle penchait sous la charge des colliers et de la fatigue, peinte, dorée, machinée, étayée, pavoisée, au milieu d’un pigeonnier d’applaudissements. La Sorcière1 ! La Samaritaine2 ! Phèdre ! Andromaque !… Hermione se repose dans sa loge. Oreste3 devient fou. Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes. De Max haletait, secouait les propres couleuvres de sa chevelure, agitait les voiles de Loïe Fuller4. Une sorte de plainte poignante l’accompagnait, que nous prîmes longtemps pour un bruit de coulisse et qui n’était autre que la sirène du bateau-mouche de la station Châtelet. De Max fut un tragédien génial. Pareil à Mme Duncan et Bernhardt, il ignorait les codes et les formules. Il cherchait, il inventait. Il gênait. Il déraillait. On se sentait comme responsable de ses erreurs. On n’osait regarder ses voisins ; on suait à grosses gouttes. Soudain vous aviez honte de votre honte. Des « chut ! » éteignaient le dernier rire. De Max, d’une poignée rageuse, domptait le ridicule et le chevauchait. Sa superbe l’emportait et vous emportait au galop. Puis-je oublier son Néron de Britannicus, Néron d’opérette, à monocle d’émeraude et à traîne, et tel qu’il vous oblige à ne plus imaginer Néron sous un autre aspect. […] Salut à Sarah Bernhardt ! Salut à de Max ! Colosses qui devraient avoir pour devise cette réponse du chef indien auquel on reprochait de manger un peu trop à la table de la Maison Blanche : A little too much is just enough for me – Un petit peu trop, c’est juste assez pour moi.

Jean Cocteau, Portraits-souvenir, 1935.

Document e


 

Jean Mounet-Sully, dans le rôle d’Œdipe, gravure de Goupil, extraite du journal Le Théâtre, 1er octobre 1901.

1 Geoffroy, l’acteur qui a créé le rôle dans cette traduction et auquel Mounet-Sully va demander conseil.

1 Personnage de la pièce historique de Victorien Sardou, qui se déroule en Espagne au xvie siècle.

2 Pigment rouge laqué organique, extrait des racines de la garance.

2 « Évangile » en trois tableaux et en vers d’Edmond Rostand, créé le 14 avril 1897, au théâtre de la Renaissance, avec Sarah Bernhardt dans le rôle-titre.

3 Phèdre, Andromaque, Hermione, Oreste sont des personnages du théâtre de Racine.

4 Danseuse américaine (1862-1928), célèbre pour les voiles qu’elle faisait tournoyer dans ses chorégraphies.

Question 1

  • Le mot « vision », synonyme d’« image » ou de « portrait », suggère de chercher les caractéristiques des comédiens sur lesquelles chacun des auteurs met l’accent.
  • Classez ensuite les caractéristiques communes aux quatre textes.
  • Observez si ces caractéristiques construisent une image positive ou négative des comédiens. Relevez alors les mots mélioratifs ou péjoratifs, selon le cas, pour prouver ce que vous avancez.

Question 2

  • Lisez attentivement les références du document iconographique : elles indiquent l’identité du comédien représenté et le rôle qu’il joue.
  • Repérez les textes où sont mentionnés ce comédien et la pièce jouée.
  • Confrontez ce que ces deux textes révèlent de lui et de son personnage ainsi que l’impression produite par cette illustration.
  • Analysez les moyens proprement graphiques par lesquels le document iconographique souligne les mêmes caractéristiques que les textes (composition de l’image, formes et lignes, attitude, couleurs, etc.).

>Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

>Le théâtre : voir mémento des notions.

Corrigé

Les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

> Question 1

[Amorce] Les comédiens ont toujours intrigué le public et les écrivains.

Attention

Présentez habilement le corpus en le reliant à la question et en évitant les présentations maladroites en liste comme : « Le corpus comprend plusieurs textes d’époques différentes : le premier texte est extrait de…, le deuxième texte est extrait de… »

[Présentation du corpus] Ainsi Baudelaire raconte, dans « Vocations », la première expérience de spectateur d’un jeune garçon ; Cocteau, dans Portraits-souvenir, rapporte ses impressions devant de « grandes figures » du théâtre. Les comédiens aussi parlent d’eux-mêmes : c’est le cas du personnage fictif, Lechy Elbernon, de L’Échange de Claudel et de Mounet-Sully, tragédien du début du xxe  siècle, dans ses Souvenirs de tragédien.

  • Dans les quatre textes, les comédiens sont perçus comme des êtres à part : pour l’enfant, les actrices sont « plus belles et plus grandes » (Baudelaire), pour Cocteau, ce sont de « grandes figures ». Seules des métaphores animales ou architecturales peuvent rendre compte de la race exceptionnelle de ces « colosses » : Mounet-Sully est un « vieux lion », Sarah Bernhardt a des « griffes » et est « semblable à quelque palais de Venise ».
  • Leur apparence physique comme l’expression de leurs émotions sont aussi marquées par l’excès : les actrices ont de « grands yeux creux », des « joues enflammées » et « l’air terrible » (Baudelaire) ; Lechy Elbernon « crie » et la devise citée par Jean Cocteau, « A little too much is just enough for me », rend aussi compte de cette démesure.
  • Ces comédiens semblent faire corps avec les personnages qu’ils incarnent. Mounet-Sully explique : « Je m’absorbe et je m’identifie de tout mon être au malheureux héros ». Ce n’est pas Sarah Bernhardt qui « se repose dans sa loge », mais Hermione elle-même ; De Max est « tel qu’il vous oblige à ne plus imaginer Néron sous un autre aspect » (Cocteau).
  • Ils sont alors investis d’un pouvoir particulier, celui de transporter le public dans une autre dimension, dans un monde d’émotion, de sentiments exceptionnels : « on a peur, on a envie de pleurer », dit l’enfant ; le public de Lechy Elbernon « pleure », « rit », l’actrice entend « toute la salle gémir » et « il arrive quelque chose sur la scène comme si c’était vrai ».
  • Les comédiens créent chez les spectateurs un effet d’identification : l’enfant a « envie d’être habillé de même, de dire et de faire les mêmes choses, et de parler avec la même voix… » ; Lechy Elbernon « entre dans leur âme » et Mounet-Sully est « en communion parfaite » avec le public.
  • Enfin, ces comédiens ont une « responsabilité sacrée » : « celle de représenter, à ce moment, devant les hommes, le grand symbole de la lutte éternelle entre le Destin et l’orgueilleuse faiblesse humaine… » (Mounet-Sully).

[Conclusion] Les auteurs donnent une image très positive des comédiens qui force l’admiration.

> Question 2

[Introduction] Deux des textes du corpus concernent Mounet-Sully, célèbre tragédien du xixe siècle, et plus particulièrement son interprétation d’Œdipe : le premier fait partie de ses Souvenirs de tragédien et le deuxième est extrait de Portraits-souvenir de Cocteau qui a assisté à certaines de ses interprétations. L’illustration, parue dans le journal Le Théâtre du 1er octobre 1901, représente Œdipe roi avec ses enfants. Cette gravure fait écho à ces deux textes.

  • On retrouve dans l’illustration des éléments concrets, notamment « les yeux crevés » auxquels fait sans doute allusion l’image du « vieux lion aveugle » (Cocteau) et la « laque garance » (Mounet-Sully) figurant le sang qui souille le héros.
  • L’image rend surtout compte de la personnalité du comédien et de son interprétation d’Œdipe. La grandeur du héros, sa fierté « rebelle » et sa « révolte » transparaissent dans le drapé de sa tunique jaune, dans sa façon de se tenir droit et dans son visage fièrement levé vers les dieux.
  • « La lutte éternelle entre le destin et l’orgueilleuse faiblesse humaine », la « révolte contre la destinée », marques du héros tragique, se traduisent dans la ressemblance entre l’expression du visage de l’acteur et le masque tragique antique.
  • En contraste, la « défaite terminale de l’homme » et la faiblesse humaine sont rendues par son visage blême, son air absent et la tendresse proprement humaine du geste qui embrasse ses enfants.

[Conclusion] C’est sans doute la capacité à rendre ce déchirement entre deux aspirations contraires qui suggère à Cocteau la métaphore du « coup de patte magistral » pour qualifier cette interprétation.