Textes de Baudelaire, P. Jaccottet et Perec

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Les réécritures - Les questions sur un corpus
Type : Question sur le corpus | Année : 2011 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
« Inventer, c’est se ressouvenir »
 
 

« Inventer, c’est se ressouvenir »

Corrigé

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Objets d’étude L

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Sujet inédit

Série L • 4 points

Question

Documents

A – Charles Baudelaire, « Recueillement », Les Fleurs du Mal, 1868.

B – Philippe Jaccottet, « Sois tranquille, cela viendra !… », L’Effraie (1954), Gallimard, 1979.

C – Georges Perec, La Disparition (1969), Gallimard, 1989.

> En quoi peut-on considérer les sonnets de Jaccottet et de Perec comme des réécritures du sonnet « Recueillement » de Baudelaire ?

Après avoir répondu à cette question, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document A

Recueillement

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.

Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici ;

Une atmosphère obscure enveloppe la ville,

Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

 

Pendant que des mortels la multitude vile,

Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,

Va cueillir des remords dans la fête servile,

Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

 

Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,

Sur les balcons du ciel, en robes surannées1 ;

Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

 

Le Soleil moribond2 s’endormir sous une arche,

Et, comme un long linceul3 traînant à l’Orient,

Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1868.

 

1. Surannées : démodées.

2. Moribond : mourant.

3. Linceul : drap mortuaire.

Document B

Sois tranquille, cela viendra !…

Sois tranquille, cela viendra ! Tu te rapproches,

tu brûles ! Car le mot qui sera à la fin

du poème, plus que le premier sera proche

de ta mort, qui ne s’arrête pas en chemin.

 

Ne crois pas qu’elle aille s’endormir sous des branches

ou reprendre souffle pendant que tu écris.

Même quand tu bois à la bouche qui étanche

la pire soif, la douce bouche avec ses cris

 

doux, même quand tu serres avec force le nœud

de vos quatre bras pour être bien immobiles

dans la brûlante obscurité de vos cheveux,

 

elle vient, Dieu sait par quels détours, vers vous deux,

de très loin ou déjà tout près, mais sois tranquille,

elle vient : d’un à l’autre mot tu es plus vieux.

Philippe Jaccottet, L’Effraie (1954), Gallimard, 1979.

Document C

Sois soumis, mon chagrin

La « disparition » est un jeu littéraire dans lequel l’auteur a choisi d’écrire sans utiliser la lettre e.

CHANSON

par un fils adoptif du Commandant Aupick1

Sois soumis, mon chagrin, puis dans ton coin sois sourd

Tu la voulais la nuit, la voilà, la voici

Un air tout obscurci a chu sur nos faubourgs

Ici portant la paix, là-bas donnant souci.

 

Tandis qu’un vil magma d’humains, oh, trop banals,

Sous l’aiguillon Plaisir, guillotin sans amour,

Va puisant son poison aux puants carnavals,

Mon chagrin, saisis-moi la main ; là, pour toujours

 

Loin d’ici. Vois s’offrir sur un balcon d’oubli,

Aux habits pourrissants, nos ans qui sont partis ;

Surgir du fond marin un guignon2 souriant ;

 

Apollon moribond s’assoupir sous un arc

Puis ainsi qu’un drap noir traînant au clair ponant3

Ouïs, Amour, ouïs la Nuit qui sourd4 du parc.

Georges Perec, La Disparition (1969), Gallimard, 1989.

 

1. Le commandant Aupick est le beau-père de Charles Baudelaire.

2. Malchance.

3. Ouest.

4. Du verbe sourdre : sort de la terre avec une faible puissance.

Comprendre la question

  • Vous devez mettre en relation les textes de Jaccottet et de Perec avec leur modèle, « Recueillement », et repérer les points de convergence, les ressemblances entre ces deux sonnets et celui de Baudelaire.
  • Si vous faites la « définition » des trois textes sous forme de tableau, vous repérerez plus facilement les ressemblances.
  • Vous ne devez pas analyser les textes successivement, mais adopter une démarche synthétique, c’est-à-dire construire votre réponse autour des points de convergence, selon les éléments identiques que vous repérerez (forme, thème, registre…).
  • Appuyez toutes vos remarques sur des éléments précis des textes.

>Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

>La poésie, les réécritures : voir lexique des notions.

Corrigé

Le sonnet, hérité de l’Italie du xive siècle, puis repris à la Renaissance par la Pléiade, largement utilisé par les romantiques et leurs successeurs au xixe siècle, notamment par Baudelaire, continue d’être pratiqué au xxe siècle : ainsi les poèmes « Sois tranquille, cela viendra ! » de Philippe Jaccottet et « Sois soumis, mon chagrin » de Perec sont des réécritures du poème « Recueillement » de Baudelaire. L’apostrophe initiale de Baudelaire à sa « Douleur », reprise de façon évidente dans le titre des poèmes de Jaccottet et de Perec, clin d’œil au lecteur, signale ouvertement la ressemblance avec « Recueillement ».

  • Les deux poètes contemporains ont gardé la forme fixe du sonnet (quatre strophes, deux quatrains et deux tercets). Le système de rimes est en partie conservé : de Baudelaire, Jaccottet reprend les rimes croisées dans les quatrains, avec des rimes féminines et masculines en alternance ; Perec, lui, reprend les rimes croisées des quatrains (mais pas féminines), et aussi le système de rimes d/d/e puis f/g/f des tercets.
  • Ces sonnets reposent sur une structure identique. Ils s’ouvrent sur le même mot (l’impératif « sois ») qui installe la même situation d’énonciation, suivi d’un attribut du sujet : le poète s’adresse à quelqu’un qu’il tutoie, qui est donc un intime. Le sonnet de Perec reprend exactement le schéma syntaxique de celui de Baudelaire et réutilise certains mots ou structures syntaxiques (« le/la voici », « vois se + verbe à l’infinitif »). Certains vers sont pratiquement identiques à ceux de Baudelaire : « ici portant la paix, là-bas donnant souci » fait écho à « Aux uns portant la paix, aux autres le souci » ; « Apollon (personnification du soleil) […] s’assoupir sous un arc » fait écho à « le soleil moribond s’endormir sous une arche » (v. 12). Le poème de Jaccottet s’en éloigne un peu : le lecteur retrouve l’exclamation du début du poème de Baudelaire, mais renvoyée en fin de sonnet.
  • Au-delà de la forme, Jaccottet et Perec évoquent quelques thèmes de « Recueillement » : la douleur (morale) devant le caractère éphémère de la vie, le sens aigu du temps qui passe, la vieillesse et la mort ; celle-ci est représentée métaphoriquement par le « Soir » chez Baudelaire ; la métaphore est reprise par celle de la « nuit » chez Perec (v. 2 et 14) et de la « fin » chez Jaccottet (v. 2).
  • Corollairement, la langue et le vocabulaire de Jaccottet et de Perec renvoient au texte de Baudelaire. Les échos sont multiples : l’« atmosphère obscure » (Baudelaire) devient l’« obscurité » (Jaccottet) ou « un air tout obscurci » (Perec) ; Jaccottet reprend le verbe « s’endormir », Perec recourt à un synonyme : « s’assoupir » ; le champ lexical de la mort jalonne les sonnets : « fin », « mort » (Jaccottet), « moribond », « drap noir » (Perec) rappellent « défuntes », « moribond », « linceul » (Baudelaire)… Plus globalement, par l’emploi de synonymes, Perec donne à son poème le même sens général que celui de Baudelaire.
  • Enfin, les trois poètes, pour exprimer des sentiments forts, recourent au lyrisme et à ses faits d’écriture : à l’apostrophe précédée d’une interjection (presque religieuse : « Ô ma Douleur ») répondent celles de Perec « mon chagrin » et « Amour » (v. 1, 14). À la personnification de l’émotion, aux allégories de la « Douleur » (dans son sens figuré) de Baudelaire répond précisément le « chagrin » de Perec.
  • Cependant, bien que ces poèmes soient des imitations – surtout chez Perec –, celles-ci ne sont pas de même nature : l’un s’inspire de son modèle, l’autre est un véritable pastiche. Mais ce sont bien des réécritures. En effet la réécriture suppose aussi une part d’innovation : ainsi, Jaccottet se détache de son modèle par une structure plus libre, par certaines caractéristiques d’écriture (pas de majuscule au début des vers, distance prise par rapport à la syntaxe) ; Perec rajoute la contrainte qu’il s’est fixée, sous forme d’une sorte de pari : ne pas utiliser la lettre e. Ces poèmes sont donc bien de nouvelles œuvres.