Annale corrigée Question sur le corpus Ancien programme

Textes de Baudelaire, R. Char, P. Éluard, J. Mambrino, C. Corot

POÉSIE

Poète inspiré ? Poète qui inspire ? • Question

9

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Asie • Juin 2017

Séries ES, S • 4 points

Poète inspiré ? Poète qui inspire ?

Question

Documents

A – Charles Baudelaire, « Enivrez-vous », poème XXXIII, Le Spleen de Paris, 1869.

B – René Char, « Rougeur des matinaux », sections I à IV, Les Matinaux, 1950.

C – Paul Éluard, « Bonne Justice », Pouvoir tout dire, 1951.

D – Jean Mambrino, « Orphée innombrable », La Saison du monde, 1986.

E – Camille Corot, Orphée ramenant Eurydice des Enfers, 1861.

En quoi ces poèmes sont-ils des leçons de vie ?

Après avoir répondu à cette question, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets : le commentaire, la dissertation ou l'écriture d'invention.

document a Enivrez-vous

 

Il faut être toujours ivre. Tout est là. C'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront : « Il est l'heure de s'enivrer ! Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »

 

Charles Baudelaire, « Enivrez-vous », Le Spleen de Paris, 1869.

document b Rougeur des matinaux

I

L'état d'esprit du soleil levant est allégresse1 malgré le jour cruel et le souvenir de la nuit. La teinte du caillot2 devient la rougeur de l'aurore.

II

Quand on a mission d'éveiller, on commence par faire sa toilette dans la rivière. Le premier enchantement comme le premier saisissement sont pour soi.

III

Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s'habitueront.

IV

Au plus fort de l'orage, il y a toujours un oiseau pour nous rassurer. C'est l'oiseau inconnu. Il chante avant de s'envoler.

René Char, « Rougeur des matinaux », sections I à IV,
Les Matinaux, © Éditions Gallimard, 1950.

1. Allégresse : joie intense.

2. Caillot : sang coagulé.

document c Bonne Justice

C'est la chaude loi des hommes

Du raisin ils font du vin

Du charbon ils font du feu

Des baisers ils font des hommes

C'est la dure loi des hommes

Se garder intact malgré

Les guerres et la misère

Malgré les dangers de mort

C'est la douce loi des hommes

De changer l'eau en lumière

Le rêve en réalité

Et les ennemis en frères

Une loi vieille et nouvelle

Qui va se perfectionnant

Du fond du cœur de l'enfant

Jusqu'à la raison suprême.

Paul Éluard, « Bonne Justice », Pouvoir tout dire, 1951.

document d Orphée1 innombrable

Parle. Ouvre cet espace sans violence. Élargis

le cercle, la mouvance qui t'entoure de floraisons.

Établis la distance entre les visages, fais danser

les distances du monde, entre les maisons,

les regards, les étoiles. Propage l'harmonie,

arrange les rapports, distribue le silence

qui proportionne la pensée au désir, le rêve

à la vision. Parle au-dedans vers le dehors,

au-dehors, vers l'intime. Possède l'immensité

du royaume que tu te donnes. Habite l'invisible

où tu circules à l'aise. Où tous enfin te voient.

Dilate les limites de l'instant, la tessiture2

de la voix qui monte et descend l'échelle

du sens, puisant son souffle aux bords de l'inouï3.

Lance, efface, emporte, allège, assure, adore. Vis.

Jean Mambrino, « Orphée1 innombrable »,

La Saison du monde, 1986.

1. Orphée : personnage de la mythologie. Le jour de son mariage, son épouse Eurydice, meurt piquée par un serpent. Orphée descend alors au royaume des morts et, charmant le dieu des Enfers par le pouvoir de son chant poétique, il obtient de ramener Eurydice à la vie. Dès lors, Orphée est considéré comme l'emblème des poètes.

2. Tessiture : amplitude, capacité de la voix à aller dans les graves et les aigus.

3. Inouï : jamais entendu, exceptionnel.

document e Orphée ramenant Eurydice des Enfers

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ph © Bridgeman Images

Camille Corot, Orphée ramenant Eurydice des Enfers, 1861.

Les clés du sujet

Comprendre la question

La question vous fournit le plan de la réponse.

Montrez d'abord que les poèmes se présentent sous forme de « leçon », c'est-à-dire que les poètes se posent en maîtres qui « enseignent ».

Relevez les faits d'écriture qui le montrent et donnent un ton didactique aux textes (modalité des phrases, modes verbaux, vocabulaire, situation d'énonciation…).

Dégagez ensuite la teneur de cette leçon (« de vie ») :

Quelle conception de la vie se dégage de ces poèmes ?

Quels conseils les poètes donnent-ils ?

Précisez s'il s'agit d'une vision optimiste ou pessimiste.

Structurez votre réponse : encadrez-la d'une introduction et d'une brève conclusion.

Accompagnez chaque remarque d'exemples précis tirés des poèmes.

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Certains poètes édifient leur œuvre retranchés dans une solitude hautaine, d'autres veulent s'adresser à leurs semblables, partager leur rêve d'un monde meilleur. [Présentation du corpus et rappel de la question] Les écrivains rassemblés dans le corpus donnent au lecteur une leçon de vie dans des poèmes d'un lyrisme moderne : Baudelaire dans un poème en prose au titre provocateur « Enivrez-vous » ; au xxe siècle, René Char et Paul Éluard opposent aux atrocités récentes de la guerre l'espérance de jours meilleurs, et dans « Orphée innombrable », Jean Mambrino, en se plaçant sous la protection du poète grec légendaire, invite son lecteur à une vie pleine et libre.

I. Une leçon…

Ces poètes parlent en guides : ils donnent une « leçon » dans laquelle ils communiquent au lecteur leurs certitudes par des injonctions didactiques, plus ou moins appuyées, dans des poèmes en vers ou en prose de structure variée.

observez

Le ton didactique se caractérise par un certain nombre de faits d'écriture : structure rigoureuse ; modes verbaux (impératif, subjonctif, infinitif) ; présent de vérité générale ; énumération, répétition ; adresse directe au lecteur ; formules impersonnelles ; pluriels ; images frappantes.

Baudelaire donne un caractère d'urgence à son « Enivrez-vous » en le répétant ou en le faisant reprendre par les éléments personnifiés « le vent, la vague, l'étoile », pris à témoin. Il modalise son injonction par la tournure impersonnelle « il faut », par les affirmations péremptoires (« c'est l'unique question », « sans trêve »). Il frappe l'imagination par l'image effrayante qu'il donne de nous-mêmes (« esclaves martyrisés ») et du Temps, qui brise nos « épaules ».

Char exprime sa leçon en quatre versets, comme un cycle à suivre pour trouver le bonheur, avec la certitude et l'autorité que lui donne l'espérance (il utilise des présents de vérité générale). Le poète, discrètement présent sous un « on » anonyme, a pour mission d'« éveiller » ses semblables. Par une série d'impératifs (« impose », « serre », « va »), il détaille les étapes qui, dès l'aube, préparent à affronter l'« orage » du jour.

Éluard déroule quatre quatrains qui culminent avec les derniers mots « raison suprême », étape ultime d'une humanité en marche vers le progrès ; l'anaphore « c'est la […] loi » au présent de vérité générale donne son rythme vigoureux et entraînant à cette affirmation.

Mambrino s'adresse au lecteur comme un maître à son disciple : il le tutoie amicalement dans cette unique strophe où jaillissent et se succèdent les verbes d'action à l'impératif, donnant par cette profusion l'image même d'une énergie vitale infinie.

II. … de vie

De ces quatre poèmes se dégage une vision de la vie et de la condition humaine qui cherche à trouver la voie du bonheur.

Baudelaire, Char et Éluard évoquent les difficultés qui pèsent sur l'homme. L'ivresse de la poésie – ou les paradis artificiels du vin – permettent d'oublier l'ennui d'une vie « morne », l'obsession du « Temps » qui passe. « Guerres », « orage » et « misères » nous menacent mais les aspirations généreuses des hommes sont capables de métamorphoser le monde.

Il faut d'abord trouver des formes d'« harmonie » avec la nature (« l'herbe verte, le vent, la vague, l'étoile, la rivière, l'orage, l'oiseau, le raisin, l'eau, la lumière, les floraisons… ») mais aussi avec les autres hommes, « frères » (Éluard) face auxquels on doit s'imposer (Char) « sans violence » (Mambrino).

Il faut aussi réconcilier les contraires, « rêve » (Éluard et Mambrino) et « réalité » (Éluard). Rien n'est impossible au génie de l'homme, capable de « perfection[ner] » un monde imparfait, de transformer « le raisin » en « vin », et même, comme miraculeusement, de « changer l'eau en lumière ».

Mambrino, avec lyrisme, exalte tous les possibles de l'homme, exhorte à faire « danser les distances du monde ». Éluard dans « Bonne justice » associe, dans un joli raccourci, les deux composantes indissociables de l'être humain : pouvoir prométhéen (il sait transformer le raisin en vin, le charbon en feu) et besoin d'aimer, quand « des baisers ils font des hommes ».

Conclusion

C'est donc une leçon de vie optimiste et dynamique, confiante dans l'avenir de l'homme, que ces poètes livrent au lecteur.

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