Textes de Baudelaire, Rimbaud, R. Char, F. Ponge (L)

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens - Les questions sur un corpus
Type : Question sur le corpus | Année : 2012 | Académie : Amérique du Nord
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Poésie et musique
 
 

Poésie et musique • Question

Poésie

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Amérique du Nord • Juin 2012

Série L • 4 points

Question

Documents

A – Baudelaire, « La Musique », Les Fleurs du mal, 1857.

B – Rimbaud, « Sensation », Poésies, 1870.

C – René Char, « Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! », Fureur et Mystère, 1948.

D – Francis Ponge, « La robe des choses », Pièces, 1961.

> Quelles expériences l’écriture poétique décrit-elle dans les différents textes du corpus ?

Après avoir répondu à cette question, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document A

La Musique

La musique souvent me prend comme une mer !

Vers ma pâle étoile,

Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther1,

Je mets à la voile ;

La poitrine en avant et les poumons gonflés

Comme de la toile,

J’escalade le dos des flots amoncelés

Que la nuit me voile ;

Je sens vibrer en moi toutes les passions

D’un vaisseau qui souffre ;

Le bon vent, la tempête et ses convulsions2

Sur l’immense gouffre

Me bercent. D’autres fois, calme plat, grand miroir

De mon désespoir !

Charles Baudelaire, « La Musique », Les Fleurs du mal, 1857.

1 Éther (emploi littéraire) : ciel. 2. Convulsions : agitations violentes, troubles soudains.

1 Éther (emploi littéraire) : ciel. 2. Convulsions : agitations violentes, troubles soudains.

Document B

Sensation

Rimbaud écrit ce poème alors qu’il n’a pas encore seize ans.

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,

Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :

Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :

Mais l’amour infini me montera dans l’âme,

Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,

Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Arthur Rimbaud, « Sensation », Poésies, mars 1870.

Document C

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud !

Char célèbre chez Rimbaud sa détermination à quitter les lieux et les choses qui ont perdu leur sens à ses yeux.

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Tes dix-huit ans réfractaires1à l’amitié, à la malveillance, à la sottise des poètes de Paris ainsi qu’au ronronnement d’abeille stérile de ta famille ardennaise2 un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller au vent du large, de les jeter sous le couteau de leur précoce guillotine. Tu as eu raison d’abandonner le boulevard des paresseux, les estaminets3 des pisse-lyres4, pour l’enfer des bêtes, pour le commerce des rusés et le bonjour des simples.

Cet élan absurde du corps et de l’âme, ce boulet de canon qui atteint sa cible en la faisant éclater, oui, c’est bien là la vie d’un homme ! On ne peut pas, au sortir de l’enfance, indéfiniment étrangler son prochain. Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde et lui apporte des vertus qui chantent dans ses plaies.

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi.

René Char, « Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! », Fureur et ­mystère, © Éditions Gallimard, 1948.

1 Réfractaires : qui résistent à, refusent de se soumettre. 2. Rimbaud est originaire de Charleville, dans le département des Ardennes, au nord-est de la France. 3. Estaminets : cafés, bars. 4. Pisse-lyres : expression péjorative désignant les poètes.

1 Réfractaires : qui résistent à, refusent de se soumettre. 2. Rimbaud est originaire de Charleville, dans le département des Ardennes, au nord-est de la France. 3. Estaminets : cafés, bars. 4. Pisse-lyres : expression péjorative désignant les poètes.

Document D

La robe des choses

Une fois, si les objets perdent pour vous leur goût, observez alors, de parti pris, les insidieuses1 modifications apportées à leur surface par les sensationnels événements de la lumière et du vent selon la fuite des nuages, selon que tel ou tel groupe des ampoules du jour s’éteint ou s’allume, ces continuels frémissements de nappes, ces vibrations, ces buées, ces haleines, ces jeux de souffles, de pets légers.

Aimez ces compagnies de moustiques à l’abri des oiseaux sous des arbres proportionnés à votre taille, et leurs évolutions à votre hauteur.

Soyez émus de ces grandioses quoique délicats, de ces extraordinairement dramatiques quoique ordinairement inaperçus événements sensationnels, et changements à vue.

Mais l’explication par le soleil et le vent, constamment présente à votre esprit, vous prive de surprises et de merveilles. Sous-bois, aucun de ces événements ne vous fait arrêter votre marche, ne vous plonge dans la stupéfaction de l’attention dramatique, tandis que l’apparition de la plus banale forme aussitôt vous saisit, l’irruption d’un oiseau par exemple.

Apprenez donc à considérer simplement le jour, c’est-à-dire, au-dessus des terres et de leurs objets, ces milliers d’ampoules ou fioles2 suspendues à un firmament3, mais à toutes hauteurs et à toutes places, de sorte qu’au lieu de le montrer elles le dissimulent. En suivant les volontés ou caprices de quelque puissant souffleur4 en scène, ou peut-être les coups de vent, ceux que l’on sent aux joues et ceux que l’on ne sent pas, elles s’éteignent ou se rallument, et revêtent le spectateur en même temps que le spectacle de robes changeant selon l’heure et le lieu.

Francis Ponge, « La robe des choses », Pièces, © Éditions Gallimard, 1961.

1 Insidieuses : insensibles, imperceptibles. 2. Fioles : petites bouteilles de verre. 3. Firmament : voûte céleste étoilée. 4. Souffleur : au théâtre, le souffleur est chargé de rappeler discrètement leur texte aux comédiens.

1 Insidieuses : insensibles, imperceptibles. 2. Fioles : petites bouteilles de verre. 3. Firmament : voûte céleste étoilée. 4. Souffleur : au théâtre, le souffleur est chargé de rappeler discrètement leur texte aux comédiens.

Comprendre la question

  • Définissez le mot « expériences ». Il s’agit de l’expérience poétique, l’adjectif « poétique » portant plus sur « expériences » que sur « écriture ».
  • « quelles » signifie : « de quelles sortes… ». Vous devez caractériser ces expériences (sans paraphraser), en donner les particularités dominantes.
  • En somme la question signifie : Caractérisez les expériences poétiques évoquées dans ces poèmes.
  • L’adjectif « différents » autorise à traiter chaque texte séparément. Mais une réponse synthétique est préférable : si vous trouvez des points communs entre les textes, commencez par eux.

Structurer la réponse

  • Faites une phrase d’introduction, qui situe les documents et reprend la question, et une brève conclusion, qui rappelle l’intérêt des éléments analysés.
  • Accompagnez chaque remarque d’exemples précis tirés des textes.

>Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

>La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

[Présentation du corpus et problématique] Les poètes des xixe et xxe siècles, pour rendre compte de la spécificité de leur identité et de leur art, décrivent dans certains poèmes leurs expériences poétiques : ainsi, Baudelaire dans « La Musique » et Rimbaud dans « Sensation » émaillent de métaphores leurs poèmes en vers. Au siècle suivant, Char et Ponge optent pour la poésie en prose et imaginent plutôt un dialogue virtuel, le premier avec Rimbaud auquel il rend hommage (« Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! »), le second avec le lecteur auquel il prodigue ses conseils de poète (« La robe des choses »). Quel type d’expérience poétique ces poètes décrivent-ils ?

  • L’expérience poétique est liée à la recherche d’un renouveau essentiel, d’une libération dont les départs ou les voyages, rêvés ou réels, sont la manifestation. Ce sont d’abord des voyages dans une langue poétique, à la fois esthétique et novatrice, qui s’appuient sur des images évocatrices, parfois provocatrices : le poète a une façon originale de percevoir le monde mais aussi d’exprimer l’originalité de cette perception.
  • Baudelaire compose un sonnet atypique, en alternant alexandrins et pentasyllabes. Rimbaud concentre en deux quatrains tout un monde de nature. Char et Ponge choisissent le poème en prose, apostrophe dense comme un « boulet de canon » de Char, ou invitation de Ponge à la contemplation par une série d’injonctions et de conseils au lecteur, avec une syntaxe sinueuse qui ralentit la phrase, l’émiette, oblige le lecteur à prendre le temps pour un nouveau regard sur le monde. Pour rendre compte de ce voyage dans la langue, les poètes multiplient les effets de sonorités et de rythme qui traduisent l’ivresse.
  • La nature et les « destinations » de ces voyages diffèrent selon les poètes. Dans « La Musique », il s’agit du récit d’un embarquement imaginaire sous le coup des émotions suscitées par l’écoute d’un morceau de musique. Rimbaud, lui, se projette dans une de ces courses nocturnes qu’il aimait tant, à travers une nature qui l’apaise et l’accueille comme « une femme », et lui procure des sensations simples et fortes.
  • Char voyage par personne interposée, qui lui sert de guide, de modèle : il célèbre les voyages lointains entrepris par Rimbaud dans « le grand vide du monde », loin du « ronronnement » quotidien, remplaçant pour Rimbaud l’aventure poétique qui l’a conduit au bord de la folie et l’emmenant dans des territoires à la mesure de son désir de liberté et de nouveauté. Pour Ponge, inutile d’aller chercher bien loin le renouvellement des sensations : il suffit de porter une attention plus soutenue à ce que la routine ne nous fait plus percevoir, et l’environnement le plus banal, le plus quotidien devient « extraordinairement dramatique ».
  • C’est par tous ses sens que le poète s’approprie la richesse et la complexité du réel ; ce sont eux qui déclenchent ses émotions, ses rêves, « passions », « désespoir », « amour », « bonheur », « stupéfaction ». Chez le poète, les « élans du corps et de l’âme » (Char) – ce que Rimbaud appelle la « sensation » – ne font qu’un avec l’émotion.
  • Ces expériences sensorielles s’appuient sur la fécondité de l’imagination du poète, qui recourt pour les faire partager au lecteur à des métaphores suggestives ou à des évocations inattendues. Ces expériences dans le monde des sens et de l’imagination sont sans cesse renouvelées : elles font partie du vécu quotidien des poètes.
  • L’expérience sensible immédiate s’élargit en expérience spirituelle et même métaphysique. Les émotions musicales de Baudelaire reproduisent ses élans vers l’idéal, ou les moments de « désespoir » causés par le spleen. Rimbaud entre en communion avec la « Nature » et ses révoltes poétiques, pour Char, sont l’image de « la vie d’un homme » et de son aspiration à toutes les formes de « bonheur ». C’est aussi un art de vivre que Ponge nous invite à découvrir sous « la robe des choses ».

[Conclusion] Ces poèmes mettent en évidence le caractère libérateur de l’expérience poétique. La poésie renouvelle la langue, regénère le regard sur le monde, accorde la primauté aux perceptions sensorielles, refuse les attitudes convenues pour atteindre une forme supérieure de « bonheur ».