Textes de Beaumarchais et Ionesco

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation - Les questions sur un corpus
Type : Question sur le corpus | Année : 2012 | Académie : Pondichéry
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
La représentation théâtrale
 
 

La représentation théâtrale • Questions

Corrigé

13

Le théâtre

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Pondichéry • Avril 2012

Le texte théâtral et sa représentation • 6 points

Questions

Documents

ABeaumarchais, Le Barbier de Séville, acte II, scène 15, 1775.

BBeaumarchais, Le Mariage de Figaro, acte I, scène 8, 1784.

CEugène Ionesco, Les Chaises, 1952.

> 1. Ces textes font tous les trois intervenir des objets : une lettre dans le texte A, un fauteuil dans le texte B et des chaises dans le texte C. Quels rôles jouent ici ces objets ? (3 points)

> 2. Dans les trois extraits proposés, quelles informations sont apportées au spectateur par les didascalies ? (3 points)

Après avoir répondu à ces questions, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document A

Rosine, prisonnière de son tuteur Bartholo qui veut l’épouser, tombe amoureuse du comte Almaviva qui, grâce aux ruses du valet Figaro, a réussi à entrer en communication avec elle. Dans cette scène, elle doit échanger le billet que lui a fait parvenir Almaviva contre la lettre de son cousin, afin de jouer un bon tour à son tuteur jaloux.

Acte II, scène 15

[…]

Bartholo. – De quelle offense parlez-vous ?

Rosine. – C’est qu’il est inouï qu’on se permette d’ouvrir les lettres de quelqu’un.

Bartholo. – De sa femme ?

Rosine. – Je ne la suis pas encore. Mais pourquoi lui donnerait-on la préférence d’une indignité qu’on ne fait à personne ?

Bartholo. – Vous voulez me faire prendre le change1, et détourner mon attention du billet qui, sans doute, est une missive de quelque amant2. Mais je le verrai, je vous assure.

Rosine. – Vous ne le verrez pas. Si vous m’approchez, je m’enfuis de cette maison, et je demande retraite au premier venu.

Bartholo. – Qui ne vous recevra point.

Rosine. – C’est ce qu’il faudra voir.

Bartholo. – Nous ne sommes pas ici en France, où l’on donne toujours raison aux femmes ; mais, pour vous en ôter la fantaisie, je vais fermer la porte.

Rosine, pendant qu’il y va. – Ah, Ciel ! que faire ? Mettons vite à la place la lettre de mon cousin, et donnons-lui beau jeu3 de la prendre.

Elle fait l’échange, et met la lettre du cousin dans sa pochette4, de façon qu’elle sorte un peu.

Bartholo, revenant. – Ah ! j’espère maintenant la voir.

Rosine. – De quel droit, s’il vous plaît ?

Bartholo. – Du droit le plus universellement reconnu, celui du plus fort.

Rosine. – On me tuera plutôt que de l’obtenir de moi.

Bartholo, frappant du pied. – Madame ! Madame !

Rosine tombe sur un fauteuil, et feint de se trouver mal. – Ah ! quelle indignité !

Bartholo. – Donnez cette lettre, ou craignez ma colère.

Rosine, renversée. – Malheureuse Rosine !

Bartholo. – Qu’avez-vous donc ?

Rosine. – Quel avenir affreux !

Bartholo. – Rosine !

Rosine. – J’étouffe de fureur.

Bartholo. – Elle se trouve mal.

Rosine. – Je m’affaiblis, je meurs.

Bartholo, à part. – Dieux ! la lettre ! Lisons-la sans qu’elle en soit instruite.

Il lui tâte le pouls et prend la lettre qu’il tâche de lire en se tournant un peu.

Rosine, toujours renversée. – Infortunée ! ah !

Barthololui quitte le bras, et dit à part. – Quelle rage a-t-on d’apprendre ce qu’on craint toujours de savoir !

Rosine. – Ah ! pauvre Rosine !

Bartholo. – L’usage des odeurs5… produit ces affections spasmodiques6.

Il lit par-derrière le fauteuil, en lui tâtant le pouls. Rosine se relève un peu, le regarde finement, fait un geste de tête, et se remet sans parler.

Bartholo, à part. – Ô Ciel ! c’est la lettre de son cousin. Maudite inquiétude ! Comment l’apaiser maintenant ? Qu’elle ignore au moins que je l’ai lue !

Il fait semblant de la soutenir, et remet la lettre dans la pochette.

[…]

Beaumarchais, Le Barbier de Séville, acte II, scène 15, 1775.

1. Changer d’attitude (par distraction).

2. Amoureux (aucune notion d’adultère à l’époque).

3. Jouons-lui un bon tour.

4. Petite poche de son tablier.

5. Parfums.

6. Crises nerveuses.

Document B

Le comte Almaviva, libertin sans scrupules, cherche à séduire Suzanne, femme de chambre de son épouse. Il vient lui rendre visite dans sa chambre, sans savoir que Chérubin, le petit page1, s’est caché derrière le fauteuil.

Acte I, scène 8

Suzanne, Le Comte, Chérubin, caché.

Suzanneaperçoit le Comte. – Ah !…

Elle s’approche du fauteuil pour masquer Chérubin.

Le Comtes’avance. – Tu es émue, Suzon ! tu parlais seule, et ton petit cœur paraît dans une agitation… bien pardonnable, au reste, un jour comme celui-ci2.

Suzanne, troublée. – Monseigneur, que me voulez-vous ? Si l’on vous trouvait avec moi…

Le Comte. – Je serais désolé qu’on m’y surprît ; mais tu sais tout l’intérêt que je prends à toi. Bazile3 ne t’a pas laissé ignorer mon amour. Je n’ai qu’un instant pour t’expliquer mes vues ; écoute.

Il s’assied dans le fauteuil.

Suzanne, vivement. – Je n’écoute rien.

Le Comte, lui prend la main. – Un seul mot. Tu sais que le Roi m’a nommé son ambassadeur à Londres. J’emmène avec moi Figaro ; je lui donne un excellent poste ; et, comme le devoir d’une femme est de suivre son mari…

Suzanne. – Ah ! si j’osais parler !

Le Comte, la rapproche de lui. – Parle, parle, ma chère ; use aujourd’hui d’un droit que tu prends sur moi pour la vie.

Suzanne, effrayée. – Je n’en veux point, Monseigneur, je n’en veux point. Quittez-moi, je vous prie.

Le Comte. – Mais dis auparavant.

Suzanne, en colère. – Je ne sais plus ce que je disais.

Le Comte. – Sur le devoir des femmes.

Suzanne. – Eh bien, lorsque Monseigneur enleva la sienne de chez le docteur, et qu’il l’épousa par amour, lorsqu’il abolit pour elle un certain affreux droit du seigneur4

Le Comte, gaiement. – Qui faisait bien de la peine aux filles ! Ah ! Suzette ! ce droit charmant ! Si tu venais en jaser sur la brune5 au jardin, je mettrais un tel prix à cette légère faveur…

Bazile, parle en dehors. – Il n’est pas chez lui, Monseigneur.

Le Comte, se lève. – Quelle est cette voix ?

Suzanne. – Que je suis malheureuse !

Le Comte. – Sors, pour qu’on n’entre pas.

Suzanne, troublée. – Que je vous laisse ici ?

Bazile, crie en dehors. – Monseigneur était chez Madame, il en est sorti ; je vais voir.

Le Comte. – Et pas un lieu pour se cacher ! Ah ! derrière ce fauteuil… assez mal ; mais renvoie-le bien vite.

Suzanne lui barre le chemin ; il la pousse doucement, elle recule, et se met ainsi entre lui et le petit page ; mais, pendant que le Comte s’abaisse et prend sa place, Chérubin tourne et se jette effrayé sur le fauteuil à genoux et s’y blottit. Suzanne prend la robe qu’elle apportait, en couvre le page, et se met devant le fauteuil.

Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, acte I, scène 8, 1784.

1. Jeune noble placé auprès d’un seigneur pour apprendre le métier des armes.

2. Suzanne doit se marier le jour même avec le valet Figaro.

3. Maître de clavecin de la Comtesse.

4. Droit féodal selon lequel un seigneur pouvait obtenir les faveurs d’une servante avant sa nuit de noces.

5. Au crépuscule.

Document C

Des chaises vides destinées à des invités invisibles s’accumulent sur la scène en vue d’une conférence « scientifique » que le « Vieux » entend donner au monde.

On entend de violents coups de sonnette.

Le Vieux, se dépêchant, tout cassé, vers la porte de droite, tandis que la Vieille va vers la porte cachée, à gauche, se dépêchant mal, boitillant. – C’est une personne bien autoritaire. (II se dépêche, il ouvre la porte n°2 ; entrée du Colonel invisible ; peut-être sera-t-il utile que l’on entende, discrètement, quelques sons de trompette, quelques notes du « Salut au Colonel » ; dès qu’il a ouvert la porte, apercevant le Colonel invisible, le Vieux se fige en un « garde-à-vous » respectueux.) Ah !… mon Colonel ! (II lève vaguement le bras en direction de son front, pour un salut qui ne se précise pas.) Bonjour, mon Colonel… C’est un honneur étonnant pour moi… je… je… je ne m’attendais pas… bien que… pourtant… bref, je suis très fier de recevoir, dans ma demeure secrète, un héros de votre taille… (II serre la main invisible que lui tend le Colonel invisible et s’incline cérémonieusement, puis se redresse.) Sans fausse modestie, toutefois, je me permets de vous avouer que je ne me sens pas indigne de votre visite ! Fier, oui… indigne, non !…

La Vieille apparaît avec sa chaise, par la droite.

La Vieille. – Oh ! Quel bel uniforme ! Quelles belles décorations ! Qui est-ce, mon chou ?

Le Vieux, à la Vieille. – Tu ne vois donc pas que c’est le Colonel ?

La Vieille, au Vieux. – Ah !

Le Vieux, à la Vieille. – Compte les galons ! (Au Colonel) C’est mon épouse Sémiramis1. (À la Vieille) Approche, que je te présente à mon Colonel. (La Vieille s’approche, traînant d’une main la chaise, fait une révérence sans lâcher la chaise. Au Colonel.) Ma femme. (À la Vieille) Le Colonel.

La Vieille. – Enchantée, mon Colonel. Soyez le bienvenu. Vous êtes un camarade de mon mari, il est Maréchal…

Le Vieux, mécontent. – Des logis2, des logis…

La Vieille(Le Colonel invisible baise la main de la Vieille ; cela se voit d’après le geste de la main de la Vieille se soulevant comme vers des lèvres ; d’émotion, la Vieille lâche la chaise). – Oh ! il est bien poli… ça se voit que c’est un supérieur, un être supérieur !… (Elle reprend la chaise ; au Colonel) La chaise est pour vous…

Eugène Ionesco, Les Chaises, © Éditions Gallimard, 1952.

1. Reine légendaire qui aurait fait édifier de somptueuses constructions à Babylone.

2. Jeu de mots qui désigne à l’origine un sous-officier chargé du logement des troupes.

Question 1

  • Vous devez analyser le rôle des objets, c’est-à-dire indiquer leur utilité.
  • Repérez d’abord si ces objets sont mentionnés dans les répliques, puis dans les didascalies.
  • Mesurez leur importance par rapport à l’action, mais aussi par rapport aux gestes et aux déplacements des personnages, ou à l’atmosphère créée.
  • Organisez votre réponse de façon synthétique autour des différentes fonctions possibles.

Question 2

  • Analysez le rôle des didascalies externes (et non des didascalies internes, c’est-à-dire des indications scéniques données à l’intérieur les répliques des personnages).
  • Procédez méthodiquement : surlignez et répertoriez d’abord les didascalies des trois scènes. Puis classez-les selon leur nature : gestes/mouvements, attitudes, tons de voix, éléments sonores…
  • Indiquez leur rôle : en quoi les didascalies permettent-elles à un metteur en scène de monter la scène ? à un acteur de comprendre son personnage et de jouer le rôle ?
  • Analysez leur effet : en quoi les didascalies secondent-elles le texte ? En quoi soulignent-elles le registre des scènes ?
  • Construisez votre réponse autour des différentes natures et fonctions des didascalies et illustrez chaque remarque d’un exemple.

> Réussir les questions : voir guide méthodologique.

> Le comique : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

> Question 1

Au théâtre, la première fonction d’un objet est de créer l’illusion de la réalité. Mais certains objets dépassent cette fonction informative de pure « représentation » et prennent un rôle actif. La lettre dans Le Barbier de Séville, le fauteuil dans Le Mariage de Figaro et les chaises, qui donnent à la pièce de Ionesco son titre, ont chacun des rôles spécifiques.

1. Les objets, moteurs de l’action

Les objets sont parfois nécessaires à l’action.

  • Dans Le Barbier de Séville, la lettre du soi-disant cousin permet à Rosine de jouer un tour au vieux Bartholo : dès qu’elle réussit à récupérer la missive, le spectateur souffle après un moment de tension.
  • Le fauteuil dans Le Mariage de Figaro permet à Chérubin d’espionner la scène de séduction du Comte. Suzanne craint que le page ne soit découvert mais respire, comme le public, quand elle « prend la robe […] [et] en couvre le page » !
  • Les chaises, dans la scène de Ionesco, semblent avoir plus d’importance que les personnages et investissent l’espace. L’une d’entre elles sert de signe de bienvenue au visiteur et établit le dialogue entre la Vieille et le Colonel (invisible).

2. Les objets révélateurs de sentiments et de caractères

Les objets éclairent aussi les personnages.

  • La lettre fait apparaître la jalousie de Bartholo comme sa naïveté puisqu’il se laisse berner par le stratagème de l’ingénieuse Rosine qui dérobe l’objet compromettant.
  • Le manège du fauteuil dévoile la présence d’esprit de Suzanne pour sauver la situation.
  • La chaise semble faire corps avec la Vieille révélant son respect obséquieux pour le Colonel.

3. Source de comique ou d’angoisse existentielle

Ces accessoires contribuent à l’atmosphère des scènes ou à leur registre.

  • Ainsi le comique de la scène du Mariage de Figaro repose sur le fauteuil autour duquel se danse le ballet du Comte, de Suzanne et de Chérubin. Dans Le Barbier de Séville, le spectateur rit de Bartholo dupé par Rosine qui dérobe la lettre compromettante.
  • Les chaises prennent une dimension presque symbolique inquiétante : la chaise que tient la Vieille incarne l’absurdité d’un monde où l’objet, vain, n’est pour personne…

Dans un essai sur le théâtre, le dramaturge Ionesco recommande ainsi de « faire jouer les accessoires, faire vivre les objets, animer les décors, concrétiser les symboles ». Mais tous ces objets ne donnent vraiment leur signification et leur efficacité que sur scène à la représentation.

> Question 2

Les didascalies donnent de précieuses indications pour la représentation. Peu nombreuses dans le théâtre classique, elles se multiplient dans les pièces du xviiie siècle, notamment dans Le Barbier de Séville et Le Mariage de Figaro de Beaumarchais, et prennent plus de poids dans les pièces du xxe siècle – Les Chaises de Ionesco par exemple –, au point d’envahir par endroits le texte théâtral. Ces didascalies remplissent des fonctions diverses.

  • Les didascalies renseignent surle cadre etle décor.Dans Les Chaises, l’action se déroule dans une pièce qui comporte deux « portes », par lesquelles entrent et sortent les personnages.
  • Elles indiquent les objets ou les éléments de costume indispensables à l’action et à la représentation. Rosine, dans Le Barbier de Séville, est habillée d’un tablier dans la « pochette » duquel elle « remet la lettre ». Le « fauteuil » autour duquel tourne toute la scène du Mariage de Figaro permet à Chérubin de se cacher. Enfin la « chaise » que « traîne » la Vieille sert à établir la communication avec le colonel.
  • Les didascalies renseignent sur le caractère ou l’état psychologique des personnages. Ainsi, Bartholo se révèle curieux, Rosine se montre habile lorsqu’elle fait « l’échange » de lettre. Dans Le Mariage de Figaro, les mouvements du Comte trahissent son désir de séduire Suzanne. Dans Les Chaises, la démarche pressée des deux vieux (« se dépêchant ») traduit leur fébrilité maladroite et le « garde-à-vous », le « salut » et la « révérence » révèlent leur respect pour le Colonel.
  • Certaines indications informent sur l’intonation avec laquelle les personnages doivent dire leurs répliques et dévoilent leur état d’esprit : Bartholo exprime sa surprise « à part », Suzanne est « troublée », puis « effrayée » et « en colère », le Comte parle « gaiement », le Vieux est « mécontent »…
  • Les didascalies « sonores » n’apparaissent que dans Les Chaises : les « violents coups de sonnette » indiquent l’arrivée d’un visiteur, introduisent un élément de surprise et dramatisent la situation.

Les didascalies sont précieuses non seulement pour les acteurs et le metteur en scène qui y trouvent des directives pour monter la pièce, mais aussi pour le spectateur : elles le plongent dans l’atmosphère de la pièce et lui permettent de mieux saisir la psychologie des personnages.