Textes de Beaumarchais, Hugo, Cocteau

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation
Type : Question sur le corpus | Année : 2013 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Les scènes de révélation
 
 

Les scènes de révélation • Question

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Théâtre

21

CORRIGE

 

France métropolitaine • Septembre 2013

Séries ES, S • 4 points

Question

 

A– Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, acte III, scène 16 (extrait), 1784.

B– Victor Hugo, Le roi s’amuse, acte IV, scènes 3 et 4, 1832.

C– Jean Cocteau, La Machine infernale, acte IV, 1934.

> Quelles émotions ces trois scènes de révélation cherchent-elles à susciter ?

Après avoir répondu à cette question, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets: commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document A

 

Figaro a établi un contrat avec Marceline, la servante du docteur Bartholo, stipulant qu’il devrait l’épouser s’il ne pouvait la rembourser, ce qui est le cas. Figaro est donc contraint d’épouser une femme plus âgée que lui et qu’il n’aime nullement. Le docteur Bartholo, qui est l’ennemi de Figaro, se réjouit de la situation.

[…]

Bartholo. – Vous l’épouserez.

Figaro. – Sans l’aveu1 de mes nobles parents ?

Bartholo. – Nommez-les, montrez-les.

Figaro. – Qu’on me donne un peu de temps : je suis bien près de les revoir ; il y a quinze ans que je les cherche.

Bartholo. – Le fat ! C’est quelque enfant trouvé !

Figaro. – Enfant perdu, docteur ; ou plutôt enfant volé.

Le comterevient. – « Volé, perdu », la preuve ? Il crierait qu’on lui fait injure2 !

Figaro. – Monseigneur, quand les langes à dentelles, tapis brodés et joyaux d’or trouvés sur moi par les brigands n’indiqueraient pas ma haute naissance, la précaution qu’on avait prise de me faire des marques distinctives témoignerait assez combien j’étais un fils précieux : et ce hiéroglyphe3 à mon bras…

(Il veut se dépouiller le bras droit.)

Marceline, se levant vivement. – Une spatule4 à ton bras droit ?

Figaro. – D’où savez-vous que je dois l’avoir ?

Marceline. – Dieux ! C’est lui !

Figaro. – Oui, c’est moi.

Bartholo, à Marceline. – Et qui ? Lui !

Marceline, vivement. – C’est Emmanuel.

Bartholo, à Figaro. – Tu fus enlevé par des bohémiens ?

Figaro, exalté. – Tout près d’un château. Bon docteur, si vous me rendez à ma noble famille, mettez un prix à ce service ; des monceaux d’or n’arrêteront pas mes illustres parents.

Bartholo, montrant Marceline. – Voilà ta mère.

Figaro. – … Nourrice ?

Bartholo. – Ta propre mère.

Le comte. – Sa mère !

Figaro. – Expliquez-vous.

Marceline, montrant Bartholo. – Voilà ton père.

Figaro, désolé. – O o oh ! Aïe de moi !

Marceline. – Est-ce que la nature ne te l’a pas dit mille fois ?

Figaro. – Jamais.

[…]

Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, acte III, scène 16 (extrait), 1784.

1. Aveu : accord, consentement.

2. Injure : sous-entendu : si on ne lui permettait pas d’en fournir la preuve.

3. Hiéroglyphe : signe significatif.

4. Spatule : instrument de chirurgien.

Document B

 

Le roi François Ier a séduit Blanche, la fille du bouffon Triboulet. Ce dernier, furieux, fait appel à un tueur à gages pour éliminer le roi. Mais Blanche, qui est toujours amoureuse du roi, se substitue à son séducteur et se fait tuer à sa place. Le tueur donne donc à Triboulet un sac contenant un corps. Le bouffon est persuadé d’avoir accompli sa vengeance lorsqu’il entend soudainement le roi chanter.

SCÈNE III

[…]

Voix du roi

Souvent femme varie !

Bien fol est qui s’y fie !

Triboulet

Ô malédiction ! ce n’est pas lui que j’ai !

Ils le font évader, quelqu’un l’a protégé,

On m’a trompé !

Courant à la maison, dont la fenêtre supérieure est seule ouverte.

Bandit !

La mesurant des yeux comme pour l’escalader.

C’est trop haut, la fenêtre !

Revenant au sac avec fureur.

Mais qui donc m’a-t-il mis à sa place, le traître !

Quel innocent ? – Je tremble…

Touchant le sac.

Oui, c’est un corps humain.

Il déchire le sac du haut en bas avec son poignard, et y regarde avec anxiété.

Je n’y vois pas ! – La nuit !

Se retournant, égaré.

Quoi ! Rien dans le chemin !

Rien dans cette maison ! Pas un flambeau qui brille !

S’accoudant avec désespoir sur le corps.

Attendons un éclair.

Il reste quelques instants l’œil fixé sur le sac entrouvert, dont il a tiré Blanche à demi.

SCÈNE IV

Triboulet, Blanche

Triboulet

Un éclair passe, il se lève, et recule avec un cri frénétique.

– Ma fille ! Ah ! Dieu ! Ma fille !

Ma fille ! Terre et cieux ! C’est ma fille, à présent !

Tâtant sa main.

Dieu ! Ma main est mouillée ! – à qui donc est ce sang ?

– Ma fille ! – Oh ! je m’y perds ! c’est un prodige horrible.

C’est une vision ! Oh ! non, c’est impossible,

Elle est partie, elle est en route pour Évreux1 !

Tombant à genoux près du corps, les yeux au ciel.

Ô mon Dieu ! N’est-ce pas que c’est un rêve affreux,

Que vous avez gardé ma fille sous votre aile,

Et que ce n’est pas elle, ô mon Dieu ?

Un second éclair passe et jette une vive lumière sur le visage pâle et les yeux fermés de Blanche.

Si ! C’est elle !

C’est bien elle !

Se jetant sur le corps avec des sanglots.

Ma fille ! enfant ! réponds-moi, dis,

Ils t’ont assassinée ! oh ! réponds ! oh ! bandits !

Personne ici, grand Dieu ! que l’horrible famille !

Parle-moi ! parle-moi ! ma fille ! ô ciel ! ma fille !

Blanche, comme ranimée aux cris de son père,

entrouvrant la paupière, et d’une voix éteinte,

Qui m’appelle ?

Victor Hugo, Le roi s’amuse, acte IV, scènes 3 et 4, 1832.

1. Évreux : au début de l’acte IV, Triboulet avait demandé à sa fille de quitter Paris, mais Blanche a désobéi.

Document C

 

Œdipe a été à sa naissance abandonné par ses parents en raison d’une prédiction selon laquelle il tuerait son père Laïus et épouserait sa mère Jocaste. La prédiction s’est réalisée : Œdipe a, sans le savoir, tué son père et épousé sa mère avec laquelle il a eu quatre enfants (dont Antigone). Un berger vient annoncer à Œdipe la vérité.

Œdipe. – De qui suis-je le fils, bonhomme ? Frappe, frappe vite.

Le berger. – Hélas !

Œdipe. – Je suis près d’une chose impossible à entendre.

Le berger. – Et moi… d’une chose impossible à dire.

Créon1. – Il faut la dire. Je le veux.

Le berger. – Tu es le fils de Jocaste, ta femme, et de Laïus tué par toi au carrefour des trois routes. Inceste et parricide, les dieux te pardonnent.

Œdipe. – J’ai tué celui qu’il ne fallait pas. J’ai épousé celle qui ne fallait pas. J’ai perpétué ce qu’il ne fallait pas. Lumière est faite…

Il sort.

Créon chasse le berger.

Créon. – De quelle lingère, de quelle sœur de lait2 parlait-il ?

Tirésias3. – Les femmes ne peuvent garder le silence. Jocaste a dû mettre son crime sur le compte d’une de ses servantes pour tâter le terrain4.

Il lui tient le bras et écoute, la tête penchée.

Rumeurs sinistres. La petite Antigone, les cheveux épars, apparaît, à la logette.

Antigone. – Mon oncle ! Tirésias ! Montez vite, vite, c’est épouvantable ! J’ai entendu crier dans la chambre ; petite mère ne bouge plus, elle est tombée tout de son long et petit père se roule sur elle et il se donne des coups dans les yeux avec sa grosse broche en or. Il y a du sang partout. J’ai peur ! J’ai trop peur, montez… montez vite…

Elle rentre.

Créon. – Cette fois, personne ne m’empêchera…

Tirésias. – Si ! je vous empêcherai. Je vous le dis, Créon, un chef-d’œuvre d’horreur s’achève. Pas un mot, pas un geste, il serait malhonnête de poser une seule ombre de nous.

Créon. – C’est de la pure folie !

Tirésias. – C’est la pure sagesse…Vous devez admettre…

Créon. – Impossible. Du reste, le pouvoir retombe entre mes mains.

Au moment où, s’étant dégagé, il s’élance, la porte s’ouvre. Œdipe aveugle apparaît. Antigone s’accroche à sa robe.

Tirésias. – Halte !

Créon. – Je deviens fou. Pourquoi, pourquoi a-t-il fait cela ? Mieux valait la mort.

Tirésias. – Son orgueil ne le trompe pas. Il a voulu être le plus heureux des hommes, maintenant il veut être le plus malheureux.

Œdipe. – Qu’on me chasse, qu’on m’achève, qu’on me lapide, qu’on abatte la bête immonde.

Antigone. – Père !

Œdipe. – Laisse-moi… ne touche pas mes mains, ne m’approche pas.

Jean Cocteau, La Machine infernale, acte IV, 1934.

1. Créon : frère de Jocaste.

2. Sœur de lait : personne qui a été élevée par la même nourrice.

3. Tirésias : devin de Thèbes, la ville où se déroule l’histoire.

4. Le crime de Jocaste est d’avoir abandonné son enfant. Or, elle a prétendu, en présence d’Œdipe, que c’est une de ses lingères qui a commis cet abandon.

Comprendre la question

  • La question porte-t-elle sur les émotions des personnages ou sur celles des spectateurs ? La formulation « Ces scènes de révélation » et « cherchent-elles à » indique qu’il s’agit de celles des spectateurs.
  • Interrogez-vous sur le(s) registre(s) qui permettent d’identifier les émotions suscitées.
  • Repérez les faits d’écriture les plus marquants qui contribuent à créer ces émotions.
  • N’étudiez pas les documents séparément : il s’agit d’une synthèse. Construisez votre réponse autour des émotions suscitées.

Structurer la réponse

  • Encadrez votre réponse d’une phrase d’introduction, qui situe les documents et reprend la question, et d’une brève conclusion, qui rappelle l’intérêt des éléments analysés.
  • Accompagnez chaque remarque d’exemples précis tirés des différents textes.

>Pour réussir la question : voir guide méthodologique.

>Le théâtre : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce et présentation du corpus] Les dramaturges savent le parti qu’ils peuvent tirer des scènes de révélation avec leurs informations inattendues : reconnaissance, identité dévoilée, forfaits commis… Ainsi, dans Le Mariage de Figaro, le valet apprend que le docteur Bartholo et Marceline, sa servante, sont ses parents ; dans Le roi s’amuse, Triboulet s’aperçoit que le sac contient le corps de sa fille et non celui du roi ; enfin, dans La Machine infernale, Œdipe apprend les crimes qu’il a involontairement commis. [Rappel de la question] Ces trois scènes ont sur les émotions du public un effet intense.

L’effet de surprise

  • Ces scènes de révélation produisent un effet de surprise qui ravive l’attention du spectateur, alors que la pièce suit déjà son cours : elles se situent en effet soit au milieu de la pièce (Beaumarchais), soit vers la fin de pièce (acte IV chez Hugo, dernier acte dans La Machine infernale).
  • Cependant, le degré d’intensité de cette surprise diffère dans les trois scènes : aussi pris au dépourvu que le personnage lui-même, le spectateur éprouve la même anxiété, puis le même soulagement que Figaro qui échappe à un mariage auquel il répugne. C’est un coup de théâtre pour tous, public et personnages, qui multiplient les exclamations étonnées. Dans Le roi s’amuse, le public, qui a entendu la « malédiction » lancée par le roi à Triboulet, s’attendait à ce que l’entreprise du bouffon tourne mal. Enfin, parce qu’il connaît la légende antique, ce qui est une révélation pour Œdipe ne l’est pas pour le public qui sait que la réécriture du mythe ne pouvait pas se terminer autrement.
  • La scène de Beaumarchais se distingue des deux autres par son registre. Le spectateur s’amuse de ce retournement de situation invraisemblable : un fils perdu qui retrouve ses parents et se tire ainsi d’un péril redouté auquel Œdipe, lui, n’a pu échapper. On s’amuse aussi du caractère de Figaro : loin d’exprimer sa joie d’avoir retrouvé ses parents, il se « désole » d’avoir un père comme Bartholo (« O o oh ! aïe de moi »).

[Transition] La tonalité des scènes de Hugo et de Cocteau est à l’opposé de cette franche gaieté.

Pitié devant la douleur et la souffrance

  • Chez Hugo, la chanson ironique du roi en coulisses contraste avec la découverte du bouffon. Les didascalies internes (« Je tremble », « je m’y perds ») et externes (« fureur, anxiété, égaré, cri frénétique, sanglots »), les exclamations, interjections ou questions rhétoriques du bouffon, la brièveté de ses phrases, la versification disloquée transmettent au public le « désespoir » de Triboulet : on s’apitoie sur ce bouffon impuissant, entouré d’ennemis (« bandits, traîtres »), qui exprime sa foi naïve en Dieu ; « à genoux près du corps, les yeux au ciel », ce père renvoie au motif chrétien de la pietà (la Vierge tient dans ses bras le corps de son fils mort).
  • Dans La Machine infernale, le spectateur éprouve de la pitié pour Œdipe sur lequel s’acharne le sort, mais aussi pour la petite Antigone, qui ne comprend pas, qui a « peur » et « s’accroche à la robe » de son père qui la rejette (« ne m’approche pas »).

Horreur, terreur et admiration

  • Le « corps humain » que touche Triboulet, « le visage pâle », « les yeux fermés » et la « voix éteinte » de Blanche, mais surtout la « main » du bouffon « mouillée » par le « sang » de sa fille « assassinée » donnent à la scène un réalisme effrayant.
  • Le récit et la description très précise que fait Antigone de la mort de Jocaste et du supplice d’Œdipe (« des coups » et « du sang partout ») horrifient le public. L’apparition sur scène d’Œdipe, les yeux crevés, est à peine supportable.
  • Les scènes de Cocteau et de Hugo obéissent à la mission qu’assignait Aristote à la tragédie, créer la terreur, et mettent en évidence le poids de la fatalité et l’impuissance des humains face à une force qui les dépasse. Ce poids est moins sensible chez Hugo, car Triboulet est lui-même responsable de la fatalité ; mais la mention d’un Dieu silencieux et des éclairs qui dévoilent la réalité soulignent la « tragédie » du bouffon.
  • C’est chez Cocteau que le sentiment du tragique est le plus intense en ­raison, non seulement de la monstruosité des crimes d’Œdipe, mais aussi du châtiment qu’il s’inflige. Le geste de se crever les yeux traduit concrètement l’aveuglement de l’humanité.
  • Cependant, si Œdipe suscite la terreur, il accède aussi à la grandeur et force l’admiration du spectateur par le caractère extrême du sort qu’il revendique (« le plus malheureux des hommes »), par la conscience de son impureté (« ne touche pas mes mains ») et par son acceptation du destin.

Conclusion

Même si les scènes de révélation peuvent paraître artificielles, le spectateur ne vient-il pas au théâtre pour « voir se dérouler la vie à la vitesse et à la mesure, non seulement de la curiosité, mais de la passion humaine » (Giraudoux, Ondine) ?