Textes de Bonnefoy, Aragon, C. Roy, Merle

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens
Type : Question sur le corpus | Année : 2014 | Académie : Pondichéry
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Un espoir pour l’être humain
 
 

Un espoir pour l’être humain • Question

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Poésie

9

CORRIGE

 

Pondichéry • Mai 2014

Séries ES-S • 4 points

Question

 

A− Yves Bonnefoy, « Vrai lieu », Du mouvement et de l’immobilité de Douve, 1953.

B− Louis Aragon, « Les mots qui ne sont pas d’amour » (extrait), Le Roman inachevé, 1956.

C− Claude Roy, « Jamais je ne pourrai » (extrait), Poésies, 1970.

D− Emmanuel Merle, « Ce poignet démis de toi », Pierres de folie, 2010.

> Dans ces quatre textes, quelles missions les auteurs confient-ils à la poésie ?

Après avoir répondu à cette question, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets nos 10, 11 ou 12.

DOCUMENT A

« Vrai lieu »

Qu’une place soit faite à celui qui approche,

Personnage ayant froid et privé de maison

Personnage tenté par le bruit d’une lampe,

Par le seuil éclairé d’une seule maison.

Et s’il reste recru1 d’angoisse et de fatigue,

Qu’on redise pour lui les mots de guérison.

Que faut-il à ce cœur qui n’était que silence,

Sinon des mots qui soient le signe et l’oraison2,

Et comme un peu de feu soudain la nuit,

Et la table entrevue d’une pauvre maison ?

Yves Bonnefoy, « Vrai lieu », Du mouvement
et de l’immobilité de Douve
, © Mercure de France, 1953.

1. Recru : épuisé. 2. L’oraison : la prière.

DOCUMENT B

« Les mots qui ne sont pas d’amour »

[…] Ce ne sont pas les mots d’amour

Qui détournent les tragédies

Ce ne sont pas les mots qu’on dit

Qui changent la face des jours

Le malheur où te voilà pris

Ne se règle pas au détail

Il est l’objet d’une bataille

Dont tu ne peux payer le prix

Apprends qu’elle n’est pas la tienne

Mais bien la peine de chacun

Jette ton cœur au feu commun

Qu’est-il de tel que tu y tiennes

Seulement qu’il donne une flamme

Comme une rose du rosier

Mêlée aux flammes du brasier

Pour l’amour de l’homme et la femme

Va Prends leur main Prends le chemin

Qui te mène au bout du voyage

Et c’est la fin du moyen âge

Pour l’homme et la femme demain

Cela fait trop longtemps que dure

Le Saint-Empire des nuées1

Ah sache au moins contribuer

À rendre le ciel moins obscur

Qui sont ces gens sur les coteaux

Qu’on voit tirer contre la grêle

Mais va partager leur querelle

Qu’il ne pleuve plus de couteaux

Peux-tu laisser le feu s’étendre

Qui brûle dans les bois d’autrui

Mais pour un arbre ou pour un fruit

Regarde-toi Tu n’es que cendres

Chaque douleur humaine sens

La pour toi comme une honte

Et ce n’est vivre au bout du compte

Qu’avoir le front couleur du sang

Chaque douleur humaine veut

Que de tout ton sang tu l’étreignes

Et celle-là pour qui tu saignes

Ne sait que souffler sur le feu

Louis Aragon, « Les mots qui ne sont pas d’amour » (extrait),

Le Roman inachevé, 1956.

1. Saint-Empire : empire fondé par Charlemagne, qui associe pouvoir politique et religieux. C’est la croyance religieuse que récuse Aragon dans cette métaphore.

DOCUMENT C

« Jamais je ne pourrai »

Jamais jamais je ne pourrai dormir tranquille aussi longtemps

que d’autres n’auront pas le sommeil et l’abri

ni jamais vivre de bon cœur tant qu’il faudra que d’autres

meurent qui ne savent pas pourquoi

J’ai mal au cœur mal à la terre mal au présent

Le poète n’est pas celui qui dit Je n’y suis pour personne

Le poète dit J’y suis pour tout le monde

Ne frappez pas avant d’entrer

Vous êtes déjà là

Qui vous frappe me frappe

J’en vois de toutes les couleurs

J’y suis pour tout le monde

Pour ceux qui meurent parce que les juifs il faut les tuer1

pour ceux qui meurent parce que les jaunes cette race-là c’est fait

[pour être exterminé

pour ceux qui saignent parce que ces gens-là ça ne comprend que la

[trique

pour ceux qui triment parce que les pauvres c’est fait pour travailler

pour ceux qui pleurent parce que s’ils ont des yeux eh bien c’est

[pour pleurer

pour ceux qui meurent parce que les rouges ne sont pas de bons Français

pour ceux qui paient les pots cassés du Profit et du mépris des

[hommes

Dépêche AFP2de Saigon De notre correspondant particulier sur le front de Corée L’Agence Reuter3mande de Malaisie Le Quartier Général des Forces Armées communique Le tribunal Militaire siégeant à huis clos De notre envoyé spécial à Athènes

Les milieux bien informés de Madrid

Mon amour ma clarté ma mouette mon long cours

depuis dix ans je t’aime et par toi recommence

me change et me défais m’accrois et me libère

mon amour mon pensif et mon rieur ombrage

en t’aimant j’ouvre grand les portes de la vie

et parce que je t’aime je dis

Il ne s’agit plus de comprendre le monde

il faut le transformer

Je te tiens par la main

La main de tous les hommes […]

Claude Roy, « Jamais je ne pourrai » (extrait), Poésies, 1970.

1. Dans ce vers et ceux qui suivent (jusqu’au vers 19), Claude Roy rapporte des propos qu’il dénonce.

2. AFP : agence France-Presse. Dans les lignes en italique, Claude Roy énumère des sources d’information de différentes origines.

3. Agence Reuter : agence de presse anglaise.

DOCUMENT D

« Ce poignet démis de toi »

Emmanuel Merle consacre son recueil Pierres de folie aux victimes de l’extermination commise par les nazis.

Ce poignet démis de toi

Dans la cohorte1 des poignets

Nus

Poignet aile à palpitation

Ton

Attache vitale

Les pores cautérisés2 d’encre

Bleu enfer

Ta peau s’épèle en chiffres

Poignet bleu nu dans la cohorte

Des poignets dénommés

Je réincarne tes os

Je décode ton nom

Toi seul parmi les seuls

Je te rends ton nom

Emmanuel Merle, « Ce poignet démis de toi », Pierres de folie, 2010.

1. Cohorte : groupe de personnes ayant un comportement commun et, par extension, éléments de même nature constituant un groupe, un ensemble plus ou moins organisé.

2. Cautériser : brûler les tissus cutanés au fer rouge (ici, la cautérisation évoque le tatouage du matricule sur le bras des déportés).

Comprendre la question

  • « missions » signifie « fonctions », « buts ». La question signifie : Selon les poètes du corpus, à quoi sert la poésie ?
  • Analysez si les poètes prennent le parti de l’art pour l’art, du jeu sur la langue ou d’une poésie engagée.

Trouver des idées

  • Cherchez : à qui sont adressés les poèmes ; quels rapports les poètes établissent avec les personnes mentionnées ; ce que symbolise chaque élément concret mentionné ; quel type de réalité évoquent ces éléments et comment ils sont présentés ; quels sont les effets recherchés par la poésie.
  • Ne traitez pas les textes séparément.
  • Accompagnez chaque remarque d’exemples précis tirés des textes.

>Pour réussir la question : voir guide méthodologique.

>La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Problématique et présentation du corpus] Quelles fonctions doit remplir la poésie ? Au fil des siècles, deux tendances majeures se sont opposées : celle de l’art pour l’art et celle de la poésie engagée. Or, dans la deuxième moitié du xxe siècle, Yves Bonnefoy dans « Vrai lieu » (1953), Louis Aragon dans « Les mots qui ne sont pas d’amour » (1956) et Claude Roy dans « Jamais je ne pourrai » (1970), puis, à l’aube du xxie siècle, Emmanuel Merle dans « Ce poignet démis de toi » (2010), qui ont gardé dans leur mémoire les tragédies des deux guerres mondiales, assignent à la poésie de hautes et graves missions.

Une poésie tournée vers l’autre, vers ceux qui souffrent

  • Les quatre poètes refusent de faire des sentiments personnels le but de leur art. Leurs vers sont tournés vers l’autre. En témoignent la fréquence de la préposition pour, ainsi que l’adresse directe à cet autre pour qui le poète « parle » (« vous [êtes] » chez Roy, « toi » chez Merle).
  • Qui est cet autre ? Toute l’humanité, désignée par les tournures « celui qui… » (Bonnefoy), « chacun », « chaque douleur humaine » (Aragon), « tout le monde » (Roy). Plus précisément, la poésie doit être tournée vers la partie de l’humanité qui souffre, victime du « malheur », de la « douleur », vers ceux qui « meurent » / les « pauvres » (Roy), « seuls parmi les seuls » (Merle).
  • Le poète doit parler pour ceux qui n’ont pas la parole (« ce cœur qui n’était que silence », Bonnefoy), qui ne comprennent pas les raisons de leur malheur (« qui ne savent pas pourquoi », Roy) ou qui n’ont plus de nom (Merle).

La poésie dénonce, fait exister, réconforte

  • À travers les métaphores « rendre le ciel moins obscur » et « c’est la fin du Moyen Âge » (Aragon), on comprend que la poésie doit dénoncer les cruautés de notre monde. Roy rappelle les horreurs nazies à travers les mots « juifs, exterminé » ou la dépêche de presse, et Merle par la métonymie réaliste « la cohorte […] des poignets nus ».
  • Par-delà la dénonciation, le poète doit garder la mémoire. Ces suppliciés anonymes, les mots les exhument de l’oubli, leur rendent leur identité (« Je te rends ton nom ») et les font revivre (« Je réincarne tes os », Merle).
  • Mais la poésie doit aller au-delà. La mention symbolique de la main et du geste (Aragon, Roy) suggère que la poésie est fraternité et sympathie – au sens fort : « Qui vous frappe me frappe » (Roy), « chaque douleur […] veut que tu l’étreignes » (Aragon). Plus concrètement, la mention de la « maison » ouverte (Bonnefoy, Roy), du « feu » (Bonnefoy, Aragon), de la « flamme » qui connote le foyer, de « la table », indiquent que les mots apportent nourriture spirituelle, réconfort et espoir.

Un apostolat qui doit « transformer » le monde

  • La poésie n’est pas seulement contemplation et partage affectif, elle est aussi action. Elle a pour mission de guérir : la métaphore de Bonnefoy « Qu’on redise pour lui les mots de guérison » indique l’efficacité thérapeutique presque magique des mots du poète. Pour ces poètes, la poésie peut éradiquer le mal, les injustices du monde.
  • Ainsi, ils confient à leur art une des missions les plus nobles : « détourne[r] les tragédies », « changer la face des jours » (Aragon). « Il ne s’agit plus de comprendre le monde il / faut le transformer (Roy), c’est-à-dire construire un monde de paix « pour qu’il ne pleuve plus de couteaux » (Aragon).
  • La poésie, devenue « oraison » (Bonnefoy), est alors investie d’une mission quasi religieuse, comme le suggèrent les images de la « main » et du « chemin » (Aragon), la notion de « réincarnation » (Merle) ou la forme même de certains de ces poèmes qui prennent l’allure de prières (Roy, v. 13-19).

Conclusion

Ces quatre poèmes font de la poésie une arme, mais une arme pacifique, faite de mots et de sentiments capables de changer la face du monde.