Textes de C. Baudelaire, E. Ionesco, C. Juliet

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re L - 1re S | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation - Les questions sur un corpus
Type : Question sur le corpus | Année : 2011 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
L’incommunicabilité
 
 

L’incommunicabilité • Question

Corrigé

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Question de l’homme

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Sujet inédit

la question de l’homme • 4 points

Question

Documents

A Baudelaire, « L’Étranger », Petits Poèmes en prose, I, 1869.

B Eugène Ionesco, La Leçon, 1951.

C Charles Juliet, Lambeaux, 1995.

> D’après les textes du corpus, d’où vient la difficulté des êtres à communiquer ?

Après avoir répondu à cette question, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document A

L’Étranger

Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? Ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?

– Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.

– Tes amis ?

– Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.

– Ta patrie ?

– J’ignore sous quelle latitude elle est située.

– La beauté ?

– Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.

– L’or ?

– Je le hais comme vous haïssez Dieu.

– Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?

– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !

Baudelaire, « L’Étranger », Petits Poèmes en prose, I, 1869.

Document B

La Leçon

Dans La Leçon (1951), Eugène Ionesco met en scène un professeur qui tente d’enseigner son savoir à une jeune élève. Patient et doux au début de la leçon, il perd peu à peu son calme.

Le Professeur. – Toute langue, Mademoiselle, sachez-le, souvenez-vous-en jusqu’à l’heure de votre mort…

L’Élève. – Oh ! Oui, Monsieur, jusqu’à l’heure de ma mort… Oui, Monsieur…

Le Professeur. –… et ceci est encore un principe fondamental, toute langue n’est en somme qu’un langage, ce qui implique nécessairement qu’elle se compose de sons, ou…

L’Élève. – Phonèmes…

Le Professeur. – J’allais vous le dire. N’étalez donc pas votre savoir. Écoutez, plutôt.

L’Élève. – Bien, Monsieur. Oui, Monsieur.

Le Professeur. – Les sons, Mademoiselle, doivent être saisis au vol par les ailes pour qu’ils ne tombent pas dans les oreilles des sourds. Par conséquent, lorsque vous vous décidez d’articuler, il est recommandé, dans la mesure du possible, de lever très haut le cou et le menton, de vous élever sur la pointe des pieds, tenez, ainsi, vous voyez…

L’Élève. – Oui, Monsieur.

Le Professeur. – Taisez-vous. Restez assise, n’interrompez pas… Et d’émettre les sons très haut et de toute la force de vos poumons associée à celle de vos cordes vocales. Comme ceci : regardez : « Papillon », « Euréka », « Trafalgar », « papi, papa ». De cette façon, les sons remplis d’un air chaud plus léger que l’air environnant voltigeront, voltigeront sans plus risquer de tomber dans les oreilles des sourds qui sont les véritables gouffres, les tombeaux des sonorités. Si vous émettez plusieurs sons à une vitesse accélérée, ceux-ci s’agripperont les uns aux autres automatiquement, constituant ainsi des syllabes, des mots, à la rigueur des phrases, c’est-à-dire des groupements plus ou moins importants, des assemblages purement irrationnels de sons, dénués de tout sens, mais justement pour cela capables de se maintenir sans danger à une altitude élevée dans les airs. Seuls, tombent les mots chargés de signification, alourdis par leur sens, qui finissent toujours par succomber, s’écrouler…

L’Élève. –… dans les oreilles des sourds.

Le Professeur. – C’est ça, mais n’interrompez pas… et dans la pire confusion… Ou par crever comme des ballons. Ainsi donc, Mademoiselle… (L’Élève a soudain l’air de souffrir.) Qu’avez-vous donc ?

L’Élève. – J’ai mal aux dents, Monsieur.

Le Professeur. – Ça n’a pas d’importance. Nous n’allons pas nous arrêter pour si peu de chose. Continuons…

L’Élève. – qui aura l’air de souffrir de plus en plus. Oui, Monsieur.

Le Professeur. – J’attire au passage votre attention sur les consonnes qui changent de nature en liaisons. Les f deviennent en ce cas des v, les d des t, les g des k et vice versa, comme dans les exemples que je vous signale : « trois heures, les enfants, le coq au vin, l’âge nouveau, voici la nuit ».

L’Élève. – J’ai mal aux dents.

Le Professeur. – Continuons.

L’Élève. – Oui.

Le professeur. – Résumons : pour apprendre à prononcer, il faut des années et des années. Grâce à la science, nous pouvons y arriver en quelques minutes. […] La prononciation à elle seule vaut tout un langage. Une mauvaise prononciation peut vous jouer des tours. À ce propos, permettez-moi, entre parenthèses, de vous faire part dun souvenir personnel. (Légère détente, le Professeur se laisse un instant aller à ses souvenirs ; sa figure s’attendrit ; il se reprendra vite.) J’étais tout jeune, encore presque un enfant. Je faisais mon service militaire. J’avais, au régiment, un camarade, vicomte, qui avait un défaut de prononciation assez grave : il ne pouvait pas prononcer la lettre f. Au lieu de f, il disait f. Ainsi, au lieu de : « fontaine, je ne boirai pas de ton eau », il disait : « fontaine, je ne boirai pas de ton eau ». Il prononçait « fille » au lieu de « fille », « Firmin » au lieu de « Firmin », « fayot » au lieu de « fayot », « fichez-moi la paix » au lieu de « fichez-moi la paix », « fatras » au lieu de « fatras », « fifi, fon, fafa » au lieu de « fifi, fon, fafa » […].

L’Élève. – Oui. J’ai mal aux dents.

Eugène Ionesco, La Leçon, © Éditions Gallimard, 1951.

Document C

« Parlez-moi »

Dans un long un dialogue posthume avec sa mère – décédée au moment où il écrit –, le narrateur retrace la vie de cette femme qu’il n’a pas vraiment connue. Obligée de rester à la maison pour s’occuper de ses nombreux enfants, elle sombre dans la « désespérance », faute de pouvoir se « consacrer à [sa] vie intérieure, faute « d’entendre le son d’une voix humaine », de se « libérer de [ses] questions, de laisser venir à ses lèvres ce qui gémit en [elle] et aspire à se dire ». Après une tentative de suicide, elle est internée alors qu’elle est en possession de toutes ses facultés intellectuelles.

Quand tu pénètres dans le bureau du médecin, il est assis et regarde par la fenêtre. Tu lis dans ses yeux qu’il s’ennuie et tu imagines très vite ce qu’il doit penser de toi. C’est un homme grand, massif, joufflu, ventru, et tu te dis, c’est un repu, il ne peut rien ­comprendre. Tu es encore sous le choc d’avoir été tondue, dépossédée de ton alliance, tes vêtements, placée parmi les malades lourdement atteints, qui t’effraient, et à ton désespoir se mêle une profonde révolte. Tu détestes cet homme, es convaincue qu’il ne servirait à rien de lui parler, et quand il t’interroge, qu’il t’invite à lui raconter ton histoire, tu plantes tes yeux dans les siens, et avec fermeté, déclares que tu n’as rien à dire, t’enfermes dans un mutisme dont il est impuissant à te tirer.

[…] Ce matin-là, tu es autorisée à te rendre dans une petite cour pour y jeter des détritus. Deux hommes du pavillon voisin sont occupés à peindre des barreaux. En passant derrière eux, tu te saisis d’un pot de peinture et te précipites à l’intérieur du bâtiment. Tu roules en boule un morceau de papier resté au fond du panier, tu le plonges dans le pot, et cédant à une furieuse impulsion, tu écris avec rage sur un mur, sur la porte des surveillantes, du médecin, en grandes lettres noires dégoulinantes, ces mots qui depuis des jours te déchirent la tête :

je crève

parlez-moi

parlez-moi

si vous trouviez

les mots dont j’ai besoin

vous me délivreriez

de ce qui m’étouffe

Tes mains. Ta robe. Tu ne peux nier. Ils te donnent des chiffons, du savon, de l’eau, et t’enjoignent de faire disparaître ce qu’ils nomment des barbouillages. Au lieu de les effacer, tu t’appliques à délayer la peinture et à l’étendre le plus possible.

La sanction est immédiate : dix jours de cellule. Dix jours sans revoir le jour. Une paillasse. Ta nourriture non pas servie dans une gamelle, mais jetée à même le sol.

Quand tu es de retour parmi les chroniques1, tu es brisée.

Charles Juliet, Lambeaux, © POL, 1995.

1. Dans l’hôpital, il y a trois services : celui « des agitées, celui des dangereuses, et celui des chroniques » où la mère du narrateur a été placée à son arrivée.

Comprendre la question

  • Il faut chercher dans les textes les raisons pour lesquelles la communication ne s’établit pas entre les personnages.
  • Analysez l’identité des personnages en présence et leurs relations.
  • Quelle attitude leur comportement ou leurs paroles révèlent-ils face à leur interlocuteur ?
  • Repérez si le refus du dialogue est volontaire, ou consécutif à l’incapacité de communiquer de l’un ou des deux interlocuteurs.
  • Interrogez-vous sur la valeur et l’efficacité des mots et du langage.
  • Ne traitez pas les documents séparément, mais construisez votre réponse autour des différentes causes que vous aurez trouvées, en faisant à chaque fois des références précises aux textes.

> Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

> Les genres de l’argumentation : voir lexique des notions.

Corrigé

La difficulté des êtres à communiquer est l’un des drames humains les plus poignants. Un poète comme Baudelaire dans « L’Étranger », un dramaturge du théâtre de l’absurde comme Ionesco dans La Leçon, ou encore un autobiographe comme Charles Juliet dans Lambeaux, tentent de rendre compte et d’expliquer cette difficulté.

  • L’incommunicabilité peut naître de l’identité des personnes en présence : dans La Leçon, le Professeur est un maniaque dont l’obsession est marquée par son enfermement dans le langage philologique, qui l’empêche de sortir de son idée fixe. Chez Baudelaire, « l’Étranger » est un homme énigmatique, « différent », donc difficile à aborder et à comprendre.
  • L’écart entre les personnes rend parfois tout dialogue impossible. Baudelaire met en présence un questionneur très terre-à-terre et un rêveur en rébellion contre la société : le dialogue ne fonctionne pas. Ionesco oppose un Professeur dominateur et bavard, qui détient le savoir, à une Élève timide et soumise : s’établit un rapport de soumission et d’acceptation qui exclut tout dialogue. Dans Lambeaux, la mère de l’auteur est une femme considérée comme malade, mise en marge par rapport à la société qui ne se reconnaît pas en elle et aux infirmiers chargés de maintenir l’ordre par des « sanctions ».
  • Mais l’absence de dialogue peut aussi venir du refus délibéré de communiquer. L’Étranger de Baudelaire vouvoie celui qui le questionne (lequel, en revanche, le tutoie) et marque par là son refus de la familiarité, son désir de maintenir une distance entre lui et les autres. Le Professeur de Ionesco écarte explicitement le dialogue par des ordres sans appel : « Écoutez, plutôt », « Taisez-vous », « n’interrompez pas »… Dans Lambeaux, face au médecin, « convaincue qu’il ne servirait à rien de lui parler », la jeune femme déclare « avec fermeté » qu’elle n’a « rien à dire », et s’enferme « dans [son] mutisme ».
  • Plus profondément, ce peut être l’indifférence fondamentale de l’homme qui fait obstacle à toute véritable discussion et qui renvoie l’autre à un néant destructeur. Ainsi, le Professeur reste insensible à la douleur de son élève à qui il lance : « Ça n’a pas d’importance. Nous n’allons pas nous arrêter pour si peu de chose ». Le médecin, face à la malade, « est assis et regarde par la fenêtre » ; elle lit « dans ses yeux qu’il s’ennuie ».
  • C’est également l’incapacité à comprendre l’autre qui fait échouer l’échange. Dans Lambeaux, les surveillantes ne donnent pas le même sens aux mots que la jeune internée : pour elles, son appel au secours n’est que « barbouillages ». Le médecin est « un repu, il ne peut rien comprendre ».
  • Enfin, ce peut être l’impossibilité à trouver les bons mots qui rompt tout échange. L’incommunicabilité est alors une affaire de faillite des mots et d’incapacité du langage à exprimer, à faire partager la souffrance ou l’angoisse. Le Professeur ne comprend pas vraiment le « J’ai mal aux dents » de son élève, mots banals incapables de rendre compte d’une douleur intense. La société ne trouve pas les mots pour guérir la mère de Charles Juliet (« si vous trouviez / les mots dont j’ai besoin ») ; elle-même n’a pas pu avec ses mots écrits sur les murs rendre compte de ce qui l’« étouffe ». C’est seulement à travers une métaphore (celle des nuages) que l’Étranger peut essayer de se faire comprendre.
  • Or, paradoxalement, c’est à travers les textes et les mots que les écrivains réussissent à rendre compte du drame de l’incommunicabilité.