Textes de Claris de Florian, Lamartine, La Ville de Mirmont, Maulpoix

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens
Type : Question sur le corpus | Année : 2015 | Académie : France métropolitaine
Corpus Corpus 1
Le voyage

France métropolitaine 2015, série L • Question

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CORRIGE

France métropolitaine • Juin 2015

Série L • 4 points

Question

Documents

AJean-Pierre Claris de Florian (1755-1794), « Le Voyage », Fables, IV, 21, 1792.

BAlphonse de Lamartine (1790-1869), « Les Voiles », poème publié en 1873 dans Œuvre posthume.

CJean de La Ville de Mirmont (1886-1914), L’Horizon chimérique, recueil posthume, 1920.

DJean-Michel Maulpoix (né en 1952), L’Instinct de ciel, section III, extrait, 2000.

> Comparez les conceptions du voyage qui s’expriment dans ces textes.

Après avoir répondu à cette question, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets nos 2, 3 ou 4.

 Document A Le Voyage

PARTIR avant le jour, à tâtons, sans voir goutte1,

Sans songer seulement à demander sa route,

Aller de chute en chute, et, se traînant ainsi,

Faire un tiers du chemin jusqu’à près de midi ;

Voir sur sa tête alors s’amasser les nuages,

Dans un sable mouvant précipiter ses pas,

Courir, en essuyant orages sur orages,

Vers un but incertain où l’on n’arrive pas ;

Détrempé2 vers le soir, chercher une retraite3,

Arriver haletant, se coucher, s’endormir :

On appelle cela naître, vivre et mourir.

La volonté de Dieu soit faite !

Jean-Pierre Claris de Florian, « Le Voyage », Fables, IV, 21, 1792.

1. Sans voir goutte : sans y voir quoi que ce soit.

2. Détrempé : trempé de la tête aux pieds.

3. Retraite : lieu où l’on se retire, refuge.

 Document B Les Voiles

Quand j’étais jeune et fier et que j’ouvrais mes ailes,

Les ailes de mon âme à tous les vents des mers,

Les voiles emportaient ma pensée avec elles,

Et mes rêves flottaient sur tous les flots amers.

Je voyais dans ce vague où l’horizon se noie

Surgir tout verdoyants de pampre1 et de jasmin

Des continents de vie et des îles de joie

Où la gloire et l’amour m’appelaient de la main.

J’enviais chaque nef2 qui blanchissait l’écume,

Heureuse d’aspirer au rivage inconnu,

Et maintenant, assis au bord du cap qui fume,

J’ai traversé ces flots et j’en suis revenu.

Et j’aime encor ces mers autrefois tant aimées,

Non plus comme le champ de mes rêves chéris,

Mais comme un champ de mort où mes ailes semées

De moi-même partout me montrent les débris.

Cet écueil me brisa, ce bord surgit funeste,

Ma fortune3 sombra dans ce calme trompeur ;

La foudre ici sur moi tomba de l’arc céleste

Et chacun de ces flots roule un peu de mon cœur.

Ischia4, 1844, septembre.

Alphonse de Lamartine, « Les Voiles », poème publié en 1873 dans Œuvre posthume.

1. Pampre : branche, rameau de vigne portant des feuilles et des grappes de raisin.

2. Nef (nom féminin) : navire.

3. Ma fortune : mon destin, mon sort, ma vie.

4. Ischia : île de la baie de Naples.

 Document C « Vaisseaux, nous vous aurons aimés… »

Vaisseaux, nous vous aurons aimés en pure perte ;

Le dernier de vous tous est parti sur la mer.

Le couchant emporta tant de voiles ouvertes

Que ce port et mon cœur sont à jamais déserts.

La mer vous a rendus à votre destinée,

Au-delà du rivage où s’arrêtent nos pas.

Nous ne pouvions garder vos âmes enchaînées ;

Il vous faut des lointains que je ne connais pas.

Je suis de ceux dont les désirs sont sur la terre.

Le souffle qui vous grise1 emplit mon cœur d’effroi,

Mais votre appel, au fond des soirs, me désespère,

Car j’ai de grands départs inassouvis en moi.

Jean de La Ville de Mirmont, L’Horizon chimérique, recueil posthume, 1920.

1. Qui vous grise : qui vous met dans un état de grande exaltation, d’ivresse.

 Document D

Je suis cet homme tout bossué de sacs et de valises qui va et vient dans sa propre vie, avec des départs, des retours, portant au cœur des coups, et des bleus plein la tête, traînant des cartables de cuir remplis de phrases et des serviettes bourrées de lettres, toujours rêvant de se blottir dans le sac à main d’une femme, parmi les tubes de rouge à lèvres, les miroirs, les photos d’enfants et les flacons de parfum.

Cet homme hérissé d’antennes essaie de capter son amour sur les ondes et tend vers lui des fils où il se prend les pieds. Cet homme-là ne sait pas auprès de qui il dormira le soir même, ni en quel sens demain matin s’en ira la vie.

Tic-tac de l’encre et du désir… L’existence balance son pendule entre le côté des livres et le côté de l’amour, les tickets d’envol et les longues stations dans la chambre, le dos tourné et les bras ouverts, l’homme immobile et le piéton, celui qui ne croit plus au ciel et celui qui l’espère encore, celui qui fabrique des figures et celui qui veut un visage.

Il fut un temps où je poussais dans mes racines de par ici, ne connaissant des lointains que la rêverie et de la langue les mots les plus approximatifs. Mais j’ai quitté l’allée de buis1 et le petit jardin. Je ne m’alimente plus en eau par les racines mais par le ciel.

J’ai fumé la cigarette du voyage. Elle m’a piqué les yeux et fait battre le cœur plus vite. Elle a laissé sur mes réveils un goût de tabac froid. J’ai toussé, j’ai perdu ma voix. J’ai deux grosses valises sous les yeux. Je suis un voyageur brumeux qui n’y voit plus très clair et qui croit encore nécessaire de s’en aller plus loin.

J’ai fui, j’ai pris le large. L’habitude surtout de n’être nulle part, en apnée dans ma propre vie. Portrait du poète fin-de-siècle en créature d’aéroport, avec cette tête bizarre qu’a l’homme des foules en ces lieux-là : cerveau de gélatine blanche, œil à demi ensommeillé tourné vers le dedans, mais de la fièvre au bout des doigts.

Je m’en suis allé de par le monde, à la recherche de mes semblables : les inconnus, les passagers, les hommes en vrac et en transit que l’on rencontre dans les aéroports et sur les quais des gares. Ceux dont on ne sait rien et que l’on ne connaîtra pas. Ceux que malgré tout on devine, à cause de leurs tickets, leur fatigue, leurs bagages. Ceux de nulle part et de là-bas, qui s’en vont chercher des soleils en poussant leur vie devant eux et en perdant mémoire.

Jean-Michel Maulpoix, L’Instinct de ciel, section III, extrait, 2000.

1. Buis : arbustes à feuilles persistantes.

Les clés du sujet
  • « conceptions » signifie images, visions (du voyage).
  • Relevez et analysez les expressions qui concernent le voyage.
  • Le voyage est-il présenté de façon positive ou négative ?
  • Quels aspects / quelles caractéristiques du voyage sont privilégiés ?
  • Quels sentiments ou émotions traduit ce voyage ?
  • Demandez-vous si le voyage a un effet bénéfique ou non sur le poète
  • S’agit-il d’un vrai voyage ou d’un voyage métaphorique ?
  • Ne juxtaposez pas l’analyse des textes, mais construisez votre réponse autour de points de convergence des textes.
  • Accompagnez chaque remarque d’exemples précis tirés des textes.

>Pour réussir la question : voir guide méthodologique.

>La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé
Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Présentation du corpus] Le poète, depuis l’Antiquité, est présenté comme un être « ailé » (Platon), « voyageur » (Baudelaire) « aux semelles de vent » (Rimbaud). Cette image est perpétuée dans de nombreux poèmes qui ont pour thème le voyage, depuis la fable « Le voyage » de Florian (1792) jusqu’au très récent « Instinct du ciel » de Maulpoix, en passant par « les Voiles » du romantique Lamartine et « Vaisseaux, nous vous aurons aimés… » de La Ville de Mirmont, jeune poète tué lors de la Première Guerre mondiale. Si les poèmes de Florian, de Lamartine et de La Ville de Mirmont sont de facture traditionnelle, le texte de Maulpoix a la forme d’un poème en prose. Marqués par des souvenirs d’expérience vécues mais aussi empreints de l’imaginaire et de la sensibilité propre à chaque poète, ils prennent à des degrés divers une dimension métaphorique.

1. Récits réalistes de voyage réels ?

Chacun des poètes introduit dans son texte des éléments précis qui renvoient à la réalité du voyage. Florian retrace une journée de voyage à pied, il en énumère les désagréments, « nuages », « orages », chutes. Lamartine fait référence à des lieux où il a séjourné (« Ischia »), compose un tableau méditerranéen avec des « îles » couvertes de « pampre et de jasmin », énumère des éléments de relief côtier, « écueil », « cap »… Mirmont est moins précis mais évoque cependant des « rivages » « lointains », un « port ». Maulpoix ne s’élance pas sur la « mer », toutes « voiles ouvertes » à bord d’une « nef » (Lamartine) ou de « vaisseaux (Mirmont) » : homme contemporain, il voyage en avion, fréquente les « aéroports » et les « quais de gare », alourdi par les accessoires du voyage, « sacs » et « valises »…

2. Une portée allégorique

Notez bien

L’allégorie est une figure de style qui consiste à représenter concrètement une idée abstraite ou une notion (exemple : la colombe est l’allégorie de la paix).

Cependant, d’un texte à l’autre, les conceptions du voyage ne sont pas les mêmes. Florian se distingue des autres poètes parce qu’il fait du récit d’un voyage épuisant une allégorie de l’existence humaine – « naître, vivre et mourir » –, voyage forcé et pénible… La succession des infinitifs − mode impersonnel qui renvoie à l’idée de l’action pure, sans référence temporelle −, rend sa réflexion universelle… et bien pessimiste ! Lamartine aussi le rejoint quand il suggère que ces voyages sont l’image de sa vie et de la vie humaine.

3. Confidence et introspection

Les autres poèmes contiennent une part de confidence personnelle et d’introspection. Le thème du voyage agit comme un révélateur de l’état d’âme.

  • Lamartine se souvient de son enthousiasme de jeune navigateur, mais au terme du voyage de la vie, il en tire un bilan nuancé : il est conscient de ses échecs et des périls encourus (« cet écueil me brisa », « la foudre tomba sur moi ») ; désabusé, il se voit comme un navire réduit à un tas de « débris ». Cependant, il avoue avec un certain attendrissement qu’il « aime encor ces mers ».
  • Mirmont s’adresse aux « vaisseaux » personnifiés (ils ont des « âmes ») : le poète les envie, reconnaît l’aspect exaltant de la promesse du voyage (« le souffle qui vous grise ») mais il préfère des idéaux plus calmes et moins tumultueux (« Je suis de ceux dont les désirs sont sur la terre »), même s’il garde au fond de lui une nostalgie de l’ailleurs et des « grands départs ». Le poème se lit comme une confidence à la première personne, rejoignant les désirs contradictoires de bien des hommes, comme l’indique le v. 7 (« nous ne pouvions… »).

• Chez Maulpoix, le voyage est une occasion d’assouvir un besoin de liberté, peut-être teinté de mauvaise conscience : ne serait-il pas un alibi pour se dérober à ses responsabilités (sociales ? amoureuses ? familiales ? – « j’ai fui, j’ai pris le large »). Il est aussi une façon d’aller « à la recherche de [s]es semblables », mais au prix d’une usure, d’une « fatigue » physique et morale (« la cigarette du voyage [lui] a piqué les yeux », il a « perdu [sa] voix », « homme tout bossué », « voyageur brumeux », il « n’y voit plus très clair »…). Le portrait du « poète contemporain » est teinté d’auto-ironie : est-il sincère quand il prétend croire « encore nécessaire de s’en aller plus loin » ?

Conclusion

Le thème du voyage permet à ces poètes de livrer une réflexion sur la vie et d’y ajouter une réflexion sur le monde. Sénèque nous mettait déjà en garde contre l’illusion du voyage : le mal est en nous et nous l’emportons dans nos voyages… Baudelaire lui constatait que « cette vie est un hôpital où chaque patient est possédé du désir de changer de lit ».