Textes de Colette, J. Steinbeck, J. Giono

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re S - 1re ES | Thème(s) : Les questions sur un corpus - Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Question sur le corpus | Année : 2013 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Des personnages extraordinaires ?
 
 

Des personnages extraordinaires ? • Question

Roman

fra1_1306_07_04C

 

France métropolitaine • Juin 2013

Série ES-S • 4 points

Question

Documents

AColette, Sido, 1930.

BJohn Steinbeck, Les Raisins de la colère, 1939 (traduit de l’anglais par M. Duhamel et M. E. Coindreau).

CJean Giono, Un roi sans divertissement, 1947.

> Quelles sont les caractéristiques des figures maternelles dans les textes du corpus ?

Après avoir répondu à cette question, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document A

La narratrice, dont la famille habite en province, évoque le souvenir de sa mère, revenant de l’un de ses séjours à Paris.

Elle revenait chez nous lourde de chocolat en barre, de denrées exotiques et d’étoffes en coupons, mais surtout de programmes de spectacles et d’essence à la violette, et elle commençait de nous peindre Paris dont tous les attraits étaient à sa mesure, puisqu’elle ne dédaignait rien.

En une semaine elle avait visité la momie exhumée, le musée agrandi, le nouveau magasin, entendu le ténor et la conférence sur la Musique birmane. Elle rapportait un manteau modeste, des bas d’usage, des gants très chers.

Surtout elle nous rapportait son regard gris voltigeant, son teint vermeil que la fatigue rougissait, elle revenait ailes battantes, inquiète de tout ce qui, privé d’elle, perdait la chaleur et le goût de vivre. Elle n’a jamais su qu’à chaque retour l’odeur de sa pelisse en ventre-de-gris1, pénétrée d’un parfum châtain clair, féminin, chaste, éloigné des basses séductions axillaires2, m’ôtait la parole et jusqu’à l’effusion.

D’un geste, d’un regard elle reprenait tout. Quelle promptitude de main ! Elle coupait des bolducs3 roses, déchaînait des comestibles coloniaux, repliait avec soin les papiers noirs goudronnés qui sentaient le calfatage4. Elle parlait, appelait la chatte, observait à la dérobée mon père amaigri, touchait et flairait mes longues tresses pour s’assurer que j’avais brossé mes cheveux… Une fois qu’elle dénouait un cordon d’or sifflant, elle s’aperçut qu’au géranium prisonnier contre la vitre d’une des fenêtres, sous le rideau de tulle, un rameau pendait, rompu, vivant encore. La ficelle d’or à peine déroulée s’enroula vingt fois autour du rameau rebouté5, étayé d’une petite éclisse6 de carton… Je frissonnai, et crus frémir de jalousie, alors qu’il s’agissait seulement d’une résonance poétique, éveillée par la magie du secours efficace scellé d’or…

Colette, Sido, 1930.

1 Manteau en fourrure de ventre d’écureuil.

2 Qui vient des aisselles. Colette évoque les odeurs de sueur.

3 Rubans.

4 Traitement des coques des navires avec du goudron pour les rendre étanches.

5 Réparé.

6 Plaque servant à étayer, c’est-à-dire à soutenir, un membre fracturé.

1 Manteau en fourrure de ventre d’écureuil.

2 Qui vient des aisselles. Colette évoque les odeurs de sueur.

3 Rubans.

4 Traitement des coques des navires avec du goudron pour les rendre étanches.

5 Réparé.

6 Plaque servant à étayer, c’est-à-dire à soutenir, un membre fracturé.

Document B

Tom Joad est de retour chez lui. Il retrouve sa famille, son père, le vieux Tom, ses grands-parents, ses frères et sœurs plus jeunes ainsi que sa mère, Man, décrite dans l’extrait suivant.

Elle regardait dans le soleil. Nulle mollesse dans sa figure pleine, mais de la fermeté et de la bonté. Ses yeux noisette semblaient avoir connu toutes les tragédies possibles et avoir gravi, comme autant de marches, la peine et la souffrance jusqu’aux régions élevées de la compréhension surhumaine. Elle semblait connaître, accepter, accueillir avec joie son rôle de citadelle de sa famille, de refuge inexpugnable1. Et comme le vieux Tom et les enfants ne pouvaient connaître la souffrance ou la peur que si elle-même admettait cette souffrance et cette peur, elle s’était accoutumée à refuser de les admettre. Et comme, lorsqu’il arrivait quelque chose d’heureux ils la regardaient pour voir si la joie entrait en elle, elle avait pris l’habitude de rire même sans motifs suffisants. Mais, préférable à la joie, était le calme. Le sang-froid est chose sur laquelle on peut compter. Et de sa grande et humble position dans la famille, elle avait pris de la dignité et une beauté pure et calme. Guérisseuse, ses mains avaient acquis la sûreté, la fraîcheur et la tranquillité ; arbitre, elle était devenue aussi distante, aussi infaillible qu’une déesse. Elle semblait avoir conscience que si elle vacillait, la famille entière tremblerait, et que si un jour elle défaillait ou désespérait sérieusement, toute la famille s’écroulerait, toute sa volonté de fonctionner disparaîtrait.

John Steinbeck, Les Raisins de la colère, traduit par M.-E. Coindreau et M. Duhamel, © Éditions Gallimard, 1939.

1 Qu’on ne peut pas prendre par la force.

1 Qu’on ne peut pas prendre par la force.

Document C

Mme Tim est la femme du châtelain de Saint-Baudille. Autour d’elle s’organisent des fêtes familiales dont le narrateur garde le souvenir.

[…] Mme Tim était abondamment grand-mère. Les filles occupaient aussi des situations dans les plaines, en bas autour.

À chaque instant, sur les chemins qui descendaient de Saint-Baudille on voyait partir le messager et, sur les chemins qui montaient à Saint-Baudille, on voyait monter ensuite des cargaisons de nourrices et d’enfants. L’aînée à elle seule en avait six. Le messager de Mme Tim avait toujours l’ordre de faire le tour des trois ménages et de tout ramasser.

C’étaient, alors, des fêtes à n’en plus finir : des goûters dans le labyrinthe de buis1 ; des promenades à dos de mulets dans le parc ; des jeux sur les terrasses et, en cas de pluie, pour calmer le fourmillement de jambes de tout ce petit monde, des sortes de bamboulas2 dans les grands combles3 du château dont les planchers grondaient alors de courses et de sauts, comme un lointain tonnerre.

Quand l’occasion s’en présentait, soit qu’on revienne de Mens (dont la route passe en bordure d’un coin de parc), soit que ce fût pendant une journée d’automne, au retour d’une petite partie de chasse au lièvre, c’est-à-dire quand on était sur les crêtes qui dominent le labyrinthe de buis et les terrasses, on ne manquait pas de regarder tous ces amusements. D’autant que Mme Tim était toujours la tambour-major4.

Elle était vêtue à l’opulente d’une robe de bure5, avec des fonds énormes qui se plissaient et se déplissaient autour d’elle à chaque pas, le long de son corps de statue. Elle avait du corsage et elle l’agrémentait de jabots de linon6. À la voir au milieu de cette cuve d’enfants dont elle tenait une grappe dans chaque main, pendant que les autres giclaient autour d’elle, on l’aurait toute voulue. Derrière elle, les nourrices portaient encore les derniers-nés dans des cocons blancs. Ou bien, en se relevant sur la pointe des pieds et en passant la tête par-dessus la haie, on la surprenait au milieu d’un en-cas champêtre, distribuant des parts de gâteaux et des verres de sirop, encadrée, à droite, d’un laquais (qui était le fils Onésiphore de Prébois) vêtu de bleu, portant le tonnelet d’orangeade et, à gauche, d’une domestique femme (qui était la petite-fille de la vieille Nanette d’Avers), vêtue de zinzolins7 et de linge blanc, portant le panier à pâtisserie. C’était à voir !

Jean Giono, Un roi sans divertissement, Éditions Gallimard, 1947.

1 Arbustes.

2 Fêtes.

3 Espaces compris entre le dernier étage de la demeure et le toit.

4 Grade militaire (sous-officier qui commande les tambours et les clairons d’un régiment) donné ici, de façon plaisante, à Mme Tim qui commande tout.

5 Étoffe de laine brune.

6 Ornements de tissu qui s’étalent sur la poitrine.

7 Tissus d’un violet rougeâtre.

1 Arbustes.

2 Fêtes.

3 Espaces compris entre le dernier étage de la demeure et le toit.

4 Grade militaire (sous-officier qui commande les tambours et les clairons d’un régiment) donné ici, de façon plaisante, à Mme Tim qui commande tout.

5 Étoffe de laine brune.

6 Ornements de tissu qui s’étalent sur la poitrine.

7 Tissus d’un violet rougeâtre.

Comprendre la question

  • « Figures maternelles » signifie « personnages de mères » (s’y ajoute une « grand-mère », texte C, qui est aussi mère).
  • Analysez et commentez les traits particuliers dominants de ces femmes.
  • Commencez par dégager les points communs entre ces femmes ; puis vous pouvez analyser ce qui fait les éventuelles particularités de chacune.
  • Structurez votre réponse : encadrez-la d’une phrase d’introduction, qui situe les documents et reprend la question, et d’une brève conclusion, qui rappelle l’intérêt des éléments analysés.
  • Accompagnez chaque remarque d’exemples précis.

>Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

[Présentation du corpus et problématique] À l’opposé des mères détestables de L’Enfant de Jules Vallès et de Poil de Carotte de Jules Renard, ou de l’horrible Folcoche de Vipère au poing (Hervé Bazin), ces extraits de romans du xxe siècle proposent trois figures maternelles exemplaires. À travers Sido, mère de l’écrivain Colette, Man (dans Les Raisins de la colère de John Steinbeck) et de Mme Tim (dans Un roi sans divertissement de Jean Giono), on assiste à la métamorphose de mère ou de grand-mère en personnages hors du commun. On découvre ces femmes exceptionnelles à travers le point de vue subjectif d’une fille (Sido), d’un fils (Steinbeck) ou d’un narrateur prenant le lecteur à témoin (Giono). Quoique ces figures maternelles diffèrent, elles présentent bien des points communs.

Des maîtresses femmes, généreuses et protectrices

  • C’est autour d’elles que s’organise la vie des familles : famille réduite à un couple et des enfants chez Colette, clan familial dans le roman de Steinbeck, véritable tribu chez Giono… Colette décrit une famille de la bourgeoisie provinciale ; Giono, la vie d’une châtelaine riche et puissante ; la famille de Man est assez misérable.
  • Toutes trois jouent pleinement leur rôle de chef de famille : Sido, dès son retour, « repren[d] tout » et multiplie des actions dont elle est l’unique sujet. Le père, « amaigri », semble effacé. Man est une femme solide, « un pilier », une « citadelle », « un refuge inexpugnable » qui protège le clan. Quant à Mme Tim, « tambour-major » dont on ne conteste pas les ordres, elle règne en souveraine sur sa tribu de filles, de petits-enfants et de domestiques.
  • La multiplication des verbes d’action et de mouvement à l’imparfait de répétition, l’expression « quelle promptitude de main » chez Colette, l’amplitude des phrases rythmées et les accumulations d’activités au pluriel (« tous ces amusements ») chez Giono traduisent l’hyperactivité de Sido et de Mme Tim.

Des figures tutélaires débordantes de joie et nourricières

  • Mais leur autorité s’exerce dans la joie. Sido redonne le « goût de vivre ». Sans elle, la maison perd « sa chaleur ». Man a pris « l’habitude de rire », même sans motif, juste pour redonner force et confiance à sa famille, et ce sont « des fêtes à n’en plus finir » autour de Mme Tim.
  • Ce sont aussi de vraies mères nourricières. Sido rapporte de son séjour à Paris de délicieuses « denrées exotiques » et Mme Tim distribue à profusion « en-cas », « parts de gâteaux », « sirop », « orangeade »… Mais chez les Joad, Man n’a pas grand-chose à offrir, sinon son sourire.

Des personnages extraordinaires

  • Cette singularité transparaît dans leur aspect physique. Sa fille porte un regard émerveillé sur Sido et ses perfections infinies, son élégance, la douceur « chaste » de son parfum, la sûreté de son coup d’œil, sa capacité à se démultiplier pour tout voir, tout faire en quelques jours à Paris. Le jeune Joad se souvient de « la beauté pure et calme » de sa mère. Malgré son âge, Mme Tim a « un corps de statue » et des formes opulentes que regardent avec enthousiasme les villageois de Saint-Baudille : « C’était à voir ! »
  • Elles présentent toutes des qualités hors du commun : ses souffrances passées ont donné à Man expérience, sûreté, « sang-froid » et un jugement « infaillible » ; Sido, exubérante et équilibrée à la fois, sait être pleine de sollicitude mais elle ne s’oublie pas pour autant (l. 1-7) ; Mme Tim a gardé la fougue et la générosité de la jeunesse.

Plus que des mères : des divinités humaines

Info

Figures de l’amplification (intensification d’un énoncé) : gradation, répétition, anaphore, énumération, accumulation, rythme ample des phrases, hyperbole (superlatifs, mots forts, chiffres…), images mélioratives…

  • Ces femmes sont-elles encore de simples mères ? Man est vue comme une « déesse infaillible » par son fils et, Mme Tim, de son vivant, est statufiée en divinité de la fécondité qui, de sa corne d’abondance, répand à profusion nourriture et divertissements. Quant à Sido, elle est douée, comme Man, de dons de « guérisseuse » et soigne comme par « magie » le géranium blessé.
  • Comment rendre compte de ces femmes exceptionnelles et atypiques, et de leurs qualités, sinon en multipliant les figures de l’amplification (accumulations, hyperboles, termes mélioratifs…) ? L’une est un oiseau aux « ailes battantes » ou un chien qui « flair[e] », la seconde est à la fois « citadelle » et « arbitre », la troisième « statue » et « tambour-major »…