Textes de Corneille, Musset, J. Giraudoux

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation - Les questions sur un corpus
Type : Question sur le corpus | Année : 2013 | Académie : Pondichéry
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Violence sur scène
 
 

Violence sur scène • Question

Théâtre

fra1_1304_12_00C

 

Pondichéry • Mai 2013

Séries ES, S • 4 points

Question

Documents

APierre Corneille, Horace, acte IV, scène 5 (extrait), 1641.

BAlfred de Musset, Lorenzaccio, acte IV, scène 11, 1834.

CJean Giraudoux, Électre, acte II, scène 9 (extrait), 1937.

> Après avoir précisément déterminé les raisons pour lesquelles les meurtriers commettent leur crime, vous examinerez comment les trois extraits du corpus parviennent à représenter ou à évoquer ces actes violents.

Après avoir répondu à cette question, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document A

Deux Romains, Horace et Camille, sont frère et sœur. Par un tragique hasard, Horace doit combattre l’époux de Camille, un guerrier issu de la cité voisine, Albe. N’écoutant que son devoir patriotique, il tue cet ennemi, provoquant la colère de sa sœur Camille.

Horace

Suis moins ta passion, règle mieux tes désirs,

Ne me fais plus rougir d’entendre tes soupirs ;

Tes flammes désormais doivent être étouffées ;

Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées :

Qu’ils soient dorénavant ton unique entretien1.

Camille

Donne-moi donc, barbare, un cœur comme le tien ;

Et si tu veux enfin que je t’ouvre mon âme,

Rends-moi mon Curiace2, ou laisse agir ma flamme :

Ma joie et mes douleurs dépendaient de son sort ;

Je l’adorais vivant, et je le pleure mort.

Ne cherche plus ta sœur où tu l’avais laissée ;

Tu ne revois en moi qu’une amante offensée,

Qui comme une furie attachée à tes pas,

Te veut incessamment reprocher son trépas3.

Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes,

Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes,

Et que jusques au ciel élevant tes exploits,

Moi-même je le tue une seconde fois !

Puissent tant de malheurs accompagner ta vie,

Que tu tombes au point de me porter envie4 ;

Et toi, bientôt souiller par quelque lâcheté

Cette gloire si chère à ta brutalité !

Horace

Ô ciel ! Qui vit jamais une pareille rage !

Crois-tu donc que je sois insensible à l’outrage,

Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur ?

Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur,

Et préfère du moins au souvenir d’un homme

Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.

Camille

Rome, l’unique objet de mon ressentiment !

Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant5 !

Rome qui t’a vu naître, et que ton cœur adore !

Rome enfin que je hais parce qu’elle t’honore !

Puissent tous ses voisins ensemble conjurés

Saper ses fondements encor mal assurés !

Et si ce n’est assez de toute l’Italie,

Que l’orient contre elle à l’occident s’allie ;

Que cent peuples unis des bouts de l’univers

Passent pour la détruire et les monts et les mers !

Qu’elle-même sur soi renverse ses murailles,

Et de ses propres mains déchire ses entrailles !

Que le courroux du ciel allumé par mes vœux

Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux !

Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre,

Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre,

Voir le dernier Romain à son dernier soupir,

Moi seule en être cause, et mourir de plaisir !

Horace, mettant l’épée à la main, et poursuivant sa sœur qui s’enfuit.

C’est trop, ma patience à la raison fait place ;

Va dedans les enfers plaindre ton Curiace.

Camille, blessée derrière le théâtre6.

Ah ! Traître !

Horace, revenant sur le théâtre7.

Ainsi reçoive un châtiment soudain

Quiconque ose pleurer un ennemi romain !

Pierre Corneille, Horace, acte IV, scène 5 (extrait), 1641.

1 Horace reproche à sa sœur Camille de pleurer la mort de son époux, et lui ordonne de se réjouir plutôt de sa victoire. Nom de l’époux passionnément aimé de Camille. Mort. Puisse ta vie être plus malheureuse que la mienne. Horace a tué l’époux de Camille, Curiace, pour honorer Rome. Assassinée dans les coulisses. Sur scène.

1 Horace reproche à sa sœur Camille de pleurer la mort de son époux, et lui ordonne de se réjouir plutôt de sa victoire. Nom de l’époux passionnément aimé de Camille. Mort. Puisse ta vie être plus malheureuse que la mienne. Horace a tué l’époux de Camille, Curiace, pour honorer Rome. Assassinée dans les coulisses. Sur scène.

Document

Le duc de Florence, un débauché tyrannique, est craint et détesté par tous les habitants de la ville. Lorenzo, surnommé Lorenzaccio, a gagné la confiance du duc pour l’assassiner. Il lui a donné rendez-vous dans sa chambre, lui faisant croire que sa tante Catherine est prête à passer la nuit avec lui. Il est accompagné de son valet Scoronconcolo.

La chambre de Lorenzo. Entrent le Duc et Lorenzo.

Le Duc. – Je suis transi, – il fait vraiment froid. (Il ôte son épée). Eh bien, mignon, qu’est-ce que tu fais donc ?

Lorenzo. – Je roule votre baudrier1 autour de votre épée, et je la mets sous votre chevet. Il est bon d’avoir toujours une arme sous la main. (Il entortille le baudrier de manière à empêcher l’épée de sortir du fourreau.)

Le Duc. – Tu sais que je n’aime pas les bavardages, et il m’est revenu que la Catherine était une belle parleuse. Pour éviter les conversations, je vais me mettre au lit. – À propos, pourquoi donc as-tu fait demander des chevaux de poste à l’évêque de Marzi ?

Lorenzo. – Pour aller voir mon frère, qui est très malade, à ce qu’il m’écrit.

Le Duc. – Va donc chercher ta tante.

Lorenzo. – Dans un instant. (Il sort.)

Le Duc, seul. – Faire la cour à une femme qui vous répond « oui » lorsqu’on lui demande « oui ou non » cela m’a toujours paru très sot, et tout à fait digne d’un Français. Aujourd’hui, surtout que j’ai soupé comme trois moines, je serais incapable de dire seulement : « Mon cœur, ou mes chères entrailles », à l’infante2 d’Espagne. Je veux faire semblant de dormir ; ce sera peut-être cavalier3, mais ce sera commode. (Il se couche. – Lorenzo rentre l’épée à la main.)

Lorenzo. – Dormez-vous, seigneur ? (Il le frappe.)

Le Duc. – C’est toi, Renzo ?

Lorenzo. – Seigneur, n’en doutez pas. (Il le frappe de nouveau. Entre Scoronconcolo).

Scoronconcolo. – Est-ce fait ?

Lorenzo. – Regarde, il m’a mordu au doigt. Je garderai jusqu’à la mort cette bague sanglante, inestimable diamant.

Scoronconcolo. – Ah ! mon Dieu ! c’est le duc de Florence !

Lorenzo, s’asseyant sur le bord de la fenêtre. – Que la nuit est belle ! Que l’air du ciel est pur ! Respire, respire, cœur navré de joie4 !

Scoronconcolo. – Viens, Maître, nous en avons trop fait ; sauvons-nous.

Lorenzo. – Que le vent du soir est doux et embaumé ! Comme les fleurs des prairies s’entrouvrent ! O nature magnifique, ô éternel repos !

Scoronconcolo. – Le vent va glacer sur votre visage la sueur qui en découle. Venez, seigneur.

Lorenzo. – Ah ! Dieu de bonté ! quel moment !

Scoronconcolo, à part. – Son âme se dilate singulièrement. Quant à moi, je prendrai les devants.

Lorenzo. – Attends ! Tire ces rideaux. Maintenant, donne-moi la clef de cette chambre.

Scoronconcolo. – Pourvu que les voisins n’aient rien entendu !

Lorenzo. – Ne te souviens-tu pas qu’ils sont habitués à notre tapage ? Viens, partons. (Ils sortent.)

Alfred de Musset, Lorenzaccio, acte IV, scène 11, 1834.

1 Sangle qui permet de porter une arme en bandoulière. Titre donné à une princesse d’Espagne. Se comporter de façon cavalière signifie « se comporter avec sans-gêne ».  Blessé par la joie.

1 Sangle qui permet de porter une arme en bandoulière. Titre donné à une princesse d’Espagne. Se comporter de façon cavalière signifie « se comporter avec sans-gêne ».  Blessé par la joie.

Document C

Clytemnestre, aidée de son amant Égisthe, a assassiné son mari le roi Agamemnon. Un tel crime, commis à l’insu de tous, leur a permis d’usurper le pouvoir. Vers la fin de la pièce, le Mendiant dévoile aux personnages présents les circonstances de ce meurtre encore impuni.

Alors le roi des rois1 donna de grands coups de pied dans le dos de Clytemnestre, à chacun elle sursautait toute, la tête muette sursautait et se crispait, et il cria, et alors pour couvrir la voix, Égisthe poussait de grands éclats de rire, d’un visage rigide. Et il plongea l’épée. Et le roi des rois n’était pas ce bloc d’airain et de fer qu’il imaginait, c’était une douce chair, facile à transpercer comme l’agneau ; il y alla trop fort, l’épée entailla la dalle. Les assassins ont tort de blesser le marbre, il a sa rancune : c’est à cette entaille que moi j’ai deviné le crime. Alors il cessa de lutter ; entre cette femme de plus en plus laide et cet homme de plus en plus beau, il se laissa aller ; la mort a ceci de bon qu’on peut se confier à elle ; c’était sa seule amie dans ce guet-apens, la mort ; elle avait d’ailleurs un air de famille, un air qu’il reconnaissait, et il appela ses enfants, le garçon d’abord, Oreste, pour le remercier de le venger un jour, puis la fille, Électre, pour la remercier de prêter ainsi pour une minute son visage et ses mains à la mort. Et Clytemnestre ne le lâchait pas, une mousse à ses lèvres, et Agamemnon voulait bien mourir, mais pas que cette femme crachât sur son visage, sur sa barbe. Et elle ne cracha pas, tout occupée à tourner autour du corps, à cause du sang qu’elle évitait aux sandales, elle tournait dans sa robe rouge, et lui déjà agonisait, et il croyait voir tourner autour de lui le soleil. Puis vint l’ombre. C’est que soudain, chacun d’eux par un bras, l’avait retourné contre le sol. À la main droite quatre doigts déjà ne bougeaient plus. Et puis, comme Égisthe avait retiré l’épée sans y penser, ils le retournèrent à nouveau, et lui la remit bien doucement, bien posément dans la plaie.

Jean Giraudoux, Électre, acte Il, scène 9 (extrait), 1937.

1 Cette expression désigne Agamemnon.

1 Cette expression désigne Agamemnon.

Comprendre la question

  • La consigne comporte deux questions : 1. Pourquoi les meurtriers tuent-ils ? 2. Comment les auteurs rendent-ils compte de la violence ?
  • Vous trouverez la réponse à la première question dans les paratextes.
  • « Comment » signifie « par quels moyens (littéraires) ? ». Récapitulez ces moyens littéraires, en insistant sur ceux propres au théâtre : vocabulaire, didascalies, comportement des personnages, modalités des phrases… Repérez les faits d’écriture les plus marquants.
  • N’étudiez pas les documents séparément : il s’agit d’une synthèse. Construisez vos paragraphes autour des différents moyens utilisés.
  • Structurez votre réponse : encadrez-la d’une phrase d’introduction, qui situe les documents et reprend la question, et d’une brève conclusion.
  • Accompagnez chaque remarque d’exemples précis.

>Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

>Le théâtre : voir mémento des notions.

Corrigé

[Amorce et présentation du corpus] L’assassinat, par son potentiel dramatique et émotionnel, est privilégié par les dramaturges. Tantôt perpétré dans les coulisses (Horace de Corneille), tantôt présenté en direct sur scène (Lorenzaccio de Musset), tantôt rapporté par un tiers (Électre de Giraudoux), il introduit dans l’action une violence qui frappe les spectateurs. Mais les modes de représentation de cette violence diffèrent selon les époques et les pratiques théâtrales. [Question] Comment les auteurs, depuis le xviie siècle classique jusqu’aux réécritures de mythes au xxe siècle, en passant par la liberté esthétique du romantisme au xixe siècle, rendent-ils compte de cette violence ?

  • Les motivations qui poussent les personnages au meurtre ne sont pas du même ordre : Horace ne supporte pas de voir Rome « en cendres » et les imprécations de Camille lui font perdre « patience ». Le meurtre du duc de Médicis par Lorenzo est au contraire prémédité : Lorenzo l’accomplit avec calme pour libérer Florence. Clytemnestre et Égisthe, eux, assassinent Agamemnon par traîtrise (c’est un « guet-apens »), pour usurper le pouvoir. Ces meurtres ont néanmoins en commun d’être en relation avec la situation politique (guerre entre Albe et Rome, tyrannie sur Florence, ambition royale).
 

Notez bien

Les ouvrages littéraires au xviie siècle devaient respecter la règle de la bienséance : en étaient exclus le langage réaliste ou familier, les actions triviales, les actes violents. Le théâtre romantique (xixe siècle) a aboli cette règle.

  • Ces trois meurtres introduisent la violence dans la pièce. Les actes représentés ou évoqués sont brutaux, accompagnés de détails concrets et réalistes. Le vocabulaire du corps apparaît de plus en plus précisément au fil des époques : presque absent chez Corneille, il apparaît dans Lorenzaccio avec la mention du sang, et se multiplie dans Électre.
  • La récurrence des objets liés au meurtre intensifie la théâtralité : « l’épée » est présente dans les trois pièces. La mention concrète des coups donnés et des blessures infligées donne à voir la scène : Horace « met l’épée à la main », Camille est « blessée », Lorenzo « frappe » le Duc ; le Mendiant détaille la violence des coups (« grands coups de pied », « plongea l’épée »…).
  • La description précise, souvent en gros plan, des réactions des personnages permet de mesurer la violence. Ce sont d’abord celles des victimes : le cri brutal de Camille entendu des coulisses, la morsure que le Duc inflige au « doigt » de Lorenzo, les sursauts de la « tête muette » d’Agamenon et sa progressive agonie (« quatre doigts déjà ne bougeaient plus ») ont la réalité d’un film.
  • Ces meurtres s’accompagnent de mouvements et bruits. Horace « poursui[t] sa sœur qui s’enfuit », Lorenzo et Scoronconcolo « entre[nt] », puis « sortent » ; les gestes des amants sont brusques (« sursautait », « plongea »…). À cette agitation correspondent des sons violents : imprécations de Camille, « tapage » de l’assassinat du Duc, cris d’Agamemnon.
  • Cette violence visuelle et sonore s’accompagne de violence verbale. Le vocabulaire est brutal : injures chez Corneille (« barbare, tigre, traître ») et, dans les trois extraits, mots dévalorisants qui connotent la sauvagerie : « brutalité » (Corneille), « assassins », « crime » (Giraudoux). La modalité des phrases et les tournures oratoires reflètent l’intensité des actes commis : les imprécations de Camille se font sur le mode exclamatif, soutenu par l’ampleur de l’alexandrin et une violente anaphore ; les répliques de Lorenzo et du Duc sont courtes, celles de Scoronconcolo exclamatives ; le rythme heurté du récit du Mendiant, par la multiplication des « et/et puis », crée une impression de martèlement.

Ainsi, quelle que soit l’époque d’écriture, c’est autant par les éléments de la représentation sur scène que par le texte théâtral que les dramaturges font ressentir au spectateur la violence meurtrière de leurs personnages.