Textes de Du Bellay, Erasme, La Boétie, Montaigne

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Humanisme et Renaissance
Type : Question sur le corpus | Année : 2015 | Académie : Nouvelle-Calédonie

 

53

Nouvelle-Calédonie • Novembre 2015

Série L • 4 points

Rendre les hommes meilleurs

Question

Documents

A Joachim Du Bellay, Les Regrets, sonnet 150, 1558.

B Érasme, Éloge de la Folie, chapitre LVI, 1511. Traduction de Pierre de Nolhac.

C – Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, édition posthume, 1577. Translation en français moderne par Myriam Marrache-Gouraud.

D – Montaigne, Essais, livre III, chapitre X, 1592. Adaptation en ­français moderne par André Lanly.

Dans ces évocations de l’homme face au pouvoir, que dénoncent les auteurs ?

Après avoir répondu à ces questions, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets : le commentaire, la dissertation, l'écriture d'invention.

Document A

Dans ce sonnet, Du Bellay se moque des courtisans : « les singes de cour » dont il critique l’hypocrisie.

Seigneur1, je ne saurais regarder d’un bon œil

Ces vieux singes de cour, qui ne savent rien faire,

Sinon en leur marcher2 les princes contrefaire3,

Et se vêtir, comme eux, d’un pompeux appareil.

Si leur maître se moque, ils feront le pareil,

S’il ment, ce ne sont eux qui diront du contraire,

Plutôt auront-ils vu, afin de lui complaire4,

La lune en plein midi, à minuit le soleil.

Si quelqu’un devant eux reçoit un bon visage5,

Ils le vont caresser, bien qu’ils crèvent de rage :

S’il le reçoit mauvais, ils le montrent du doigt.

Mais ce qui plus contre eux quelquefois me dépite6,

C’est quand devant le roi, d’un visage hypocrite,

Ils se prennent à rire, et ne savent pourquoi.

Joachim Du Bellay, Les Regrets, 1558.

1. Apostrophe conventionnelle en début de sonnet. Du Bellay adresse son poème à un puissant.

2. Leur façon de marcher.

3. Imiter.

4. Plaire.

5. Reçoit un bon accueil du roi.

6. Me contrarie.

Document B

Dans cette œuvre, c’est la Folie qui parle. Elle fait la satire des grands de ce monde.

Que dirai-je des Gens de cour ? Il n’y a rien de plus rampant, de plus servile, de plus sot, de plus vil que la plupart d’entre eux, et ils ne prétendent pas moins au premier rang partout. Sur un point seulement, ils sont très réservés ; satisfaits de mettre sur leur corps l’or, les pierreries, la pourpre et les divers emblèmes des vertus et de la sagesse, ils laissent de celles-ci la pratique à d’autres. Tout leur bonheur est d’avoir le droit d’appeler le roi « Sire », de savoir le saluer en trois paroles, de prodiguer des titres officiels où il est question de Sérénité, de Souveraineté, de Magnificence. Ils s’en barbouillent le museau, s’ébattent dans la flatterie ; tels sont les talents essentiels du noble et du courtisan.

Si vous y regardez de plus près, vous verrez qu’ils vivent comme de vrais Phéaciens1, des prétendants de Pénélope2 […] Ils dorment jusqu’à midi ; un petit prêtre à leurs gages3, qui attend près du lit, leur expédie, à peine levés, une messe hâtive. Sitôt le déjeuner fini, le dîner les appelle. Puis ce sont les dés, les échecs, les devins, les bouffons, les filles, les amusements et les bavardages. Entre-temps, une ou deux collations4 ; puis on se remet à table pour le souper, qui est suivi de beuveries. De cette façon, sans risque d’ennui, s’écoulent les heures, les jours, les mois, les années, les siècles. Moi-même je quitte avec dégoût ces hauts personnages, qui se croient de la compagnie des Dieux et s’imaginent être plus près d’eux quand ils portent une traîne plus longue. Les grands jouent des coudes à l’envi pour se faire voir plus rapprochés de Jupiter, n’aspirant qu’à balancer à leur cou une chaine plus lourde, étalant ainsi à la fois la force physique et l’opulence5.

Érasme, Éloge de la Folie, 1511.

1. Peuple imaginé par Homère, réputé pour mener une vie de plaisirs et de fêtes.

2. Dans l’Odyssée d’Homère, épouse du roi Ulysse. Elle attend le retour de son mari pendant vingt ans. Durant cette attente, elle est courtisée par de nombreux prétendants.

3. Prêtre à leur service.

4. Repas légers.

5. Abondance de biens.

Document C

Dans ce discours, Étienne de la Boétie exhorte ses contemporains : pour lui, l’oppression politique prend naissance dans leur consentement.

Toutefois, en voyant ces gens-là qui courtisent le tyran pour faire leur profit de sa tyrannie et de la servitude du peuple, je suis souvent saisi d’ébahissement devant leur méchanceté, et quelquefois j’éprouve de la pitié devant leur sottise. Car, à dire vrai, s’approcher du tyran, est-ce autre chose que s’éloigner davantage de sa liberté, et pour ainsi dire, serrer à deux mains et embrasser la servitude1 ?

Qu’ils mettent un instant de côté leur ambition, qu’ils se débarrassent un peu de leur cupidité, et puis qu’ils se regardent eux-mêmes et qu’ils apprennent à se connaître : ils verront alors clairement que les villageois, les paysans, qu’ils foulent aux pieds tant qu’ils le peuvent, et qu’ils rendent pires que des forçats ou des esclaves, ils verront, dis-je, que ceux qui sont ainsi malmenés sont toutefois, par rapport à eux, chanceux et d’une certaine façon libres.

Le laboureur et l’artisan, même s’ils sont asservis, en sont quittes en faisant ce qu’on leur dit. Mais le tyran voit les gens qui sont près de lui quémandant et mendiant sa faveur : il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il dit, mais qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent, pour lui donner satisfaction, qu’ils préviennent encore ses pensées. Il ne leur suffit pas à eux, de lui obéir, il faut encore lui complaire, il faut qu’ils se brisent, qu’ils se tourmentent, qu’ils se tuent à travailler pour ses affaires ; et puis qu’ils se plaisent à son plaisir, qu’ils délaissent leur goût pour le sien, qu’ils forcent leur tempérament, qu’ils se dépouillent de leur naturel, il faut qu’ils soient attentifs à ses paroles, à sa voix, à ses signes, et à ses yeux, qu’ils n’aient ni œil ni pied ni main qui ne soit aux aguets pour épier ses volontés et découvrir ses pensées.

Cela, est-ce vivre heureux ? Cela s’appelle-t-il vivre ? Est-il chose au monde moins supportable que cela, je ne dis pas pour un homme de cœur2, je ne dis pas pour un homme bien né, mais seulement pour un homme ayant du bon sens ou, simplement, une face d’homme ? Quelle condition est plus misérable que de vivre de telle sorte qu’on n’ait rien à soi, tenant d’autrui son plaisir, sa liberté, son corps et sa vie ?

Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1577. Translation en français moderne par Myriam Marrache-Gouraud © Éditions Gallimard.

1. État de dépendance totale envers une personne.

2. Qui a du courage.

Document D

Dans cet extrait, Montaigne insiste sur la nécessité de faire la différence entre l’homme et la fonction. Pour lui, cette séparation est la condition de sa liberté.

La plupart de nos occupations sont comiques. « Mundus universus exercet histrionam. » [Le monde entier joue la comédie]. Il faut jouer notre rôle comme il faut, mais comme le rôle d’un personnage emprunté. Du masque et de l’apparence il ne faut pas faire une chose réelle, ni de ce qui nous est étranger faire ce qui nous est propre. Nous ne savons pas distinguer la peau de la chemise. C’est assez de s’enfariner le visage sans s’enfariner le cœur. Je vois des hommes qui se transforment et se transsubstantient1 en autant de nouvelles formes et de nouveaux états qu’ils prennent de charges2 et qui font les prélats3 jusqu’au foie et aux intestins, et entraînent leur fonction publique jusque dans leur cabinet d’aisance4.Je ne peux pas leur apprendre à distinguer les saluts qui les concernent personnellement de ceux qui concernent leur charge ou leur suite ou leur mule. « Tantum de fortunae permittunt, etiam ut naturam dediscant. » [Ils s’abandonnent tellement à leur haute fortune qu’ils en oublient la nature.] Ils enflent et grossissent leur âme et leur parler naturel à la hauteur de leur siège magistral5. Le Maire6 et Montaigne ont toujours été deux, par une séparation bien claire.

Michel de Montaigne, Essais, 1592 © Honoré Champion.

1. Changement complet d’une substance en une autre.

2. Missions ou fonctions.

3. Membres du haut clergé.

4. Toilettes.

5. À la hauteur de leur importante fonction.

6. Montaigne a été maire de Bordeaux.

Les clés du sujet

Comprendre les questions

La question « que dénoncent… ? » invite à identifier une série de reproches. Cela suppose qu’on ait identifié au préalable les cibles de la critique : les personnes qui entourent les puissants. Une fois les reproches dégagés, précisez les moyens utilisés pour les formuler.

Ne juxtaposez pas l’analyse des textes, mais construisez votre réponse autour de points de convergence des textes et appuyez-vous sur des exemples précis.

Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

L’humanisme : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Présentation du corpus] Au xvie siècle, les puissants d’Europe affermissent leur pouvoir en soumettant et contrôlant leur entourage. Le statut politique qu’acquièrent alors les hommes de cour se traduit par leur entrée en littérature. Dans son Éloge de la folie, l’humaniste Érasme fait parler la Folie qui adresse de violents reproches aux « gens de cour ». Étienne de La Boétie dans son Discours de la servitude volontaire focalise sa réflexion non sur les tyrans mais sur leurs sujets, « ces gens-là qui courtisent ». Le poète Du Bellay, dans certains poèmes des Regrets, dresse un portrait satirique de ces « vieux singes » qu’il a fréquenté d’abord à la cour du pape, à Rome, puis à la cour de France. À la fin du siècle, Montaigne, dans ses Essais, propose une réflexion plus générale sur la « comédie » que jouent les puissants et ceux qui les entourent. [Rappel de la question] Les humanistes portent un regard sévère sur les hommes qui vivent auprès des gens de pouvoir et s’accordent sur bien des points : quels reproches adressent-ils à tous ceux qui se soumettent à plus puissant qu’eux ?

Un comportement servile et hypocrite

Les hommes confrontés aux puissants règlent leur comportement extérieur sur celui de « leur[s] maître[s] » et adoptent une attitude de morale servile pour leur « complaire » (Du Bellay, La Boétie) à tout prix.

« Près du tyran » (La Boétie), les courtisans sont là « rampant », « mendiant » la moindre « faveur », ils « s’ébattent dans la flatterie » (Érasme), ils abdiquent toute volonté, font ce que le tyran dit et pense.

Ils jouent une « comédie » (Montaigne), agissent par mimétisme, comme des imitateurs : Du Bellay le souligne à travers la métaphore filée des « singes » qui excellent à « contrefaire » « les princes ».

La servilité et le mimétisme les poussent à l’hypocrisie, ce vice « à la mode » qu’un siècle plus tard, Molière mettra en scène dans son Dom Juan. Montaigne dénonce leurs talents de comédiens à travers le champ lexical du théâtre (« contrefaire », « masque, rôle, personnage emprunté, chemise, s’enfariner le visage, font [les prélats], se transforment, transsubstantient… »). Chez eux, tout n’est qu’« apparence » et fausses vertus (« emblèmes des vertus et de la sagesse », Érasme).

Des vices coupables

Les humanistes dénoncent chez ces « singes » sans vertus, des mobiles coupables et des vices qui, pour la plupart, sont des péchés capitaux.

Le désir de devenir puissants eux-mêmes révèle leur orgueil : Érasme note qu’ils « se croient de la compagnie des Dieux ».

Du Bellay et Érasme nous les montrent qui « crèvent de rage » et « jouent des coudes », animés par une jalousie et par une envie sans merci.

Leur attrait pour « l’or, les pierreries, la pourpre » trahit leur cupidité, leur goût du luxe, de l’opulence et de l’ostentation, qui s’apparentent à la luxure.

Leur gourmandise et leur intempérance se marquent dans « le[s] déjeuner[s], dîner[s], souper[s] » et « beuveries » qui meublent leur existence. Leur vie se passe en « amusement[s] et bavardages » (Érasme), sous le signe de la paresse, du confort et de la futilité : ils « dorment jusqu’à midi », jouent aux « dés », aux « échecs »…

Ils sont pleins de « méchanceté » et de « mépris pour le peuple » (La Boétie), ils « foulent aux pieds » les « paysans » ; sans aucune charité, ils « montrent du doigt » en riant celui qui est en disgrâce (Du Bellay).

Des êtres déshumanisés peu humanistes

Ils ont perdu ce qui fait d’un être humain un homme véritable et sont loin de l’idéal humaniste.

Ces êtres qui s’asservissent tenant « d’autrui [leur] corps et [leur] vie » (La Boétie) et qui se sont dépouillés « de leur naturel », n’ont plus « une face d’homme » (La Boétie) et sont animalisés en « singes » ridicules qui font « pitié ».

Leur sottise (Érasme) leur a fait perdre tout « bon sens » (La Boétie). Ils ne savent rien faire « que contrefaire » (Du Bellay), ils manquent de lucidité, d’esprit critique et surtout de cette « sagesse » que les humanistes érigent en idéal afin de « vivre heureux » (La Boétie).

Conclusion

Conseil

Pour élargir votre réflexion dans la conclusion, utilisez votre connaissance de l’intertextualité et des réécritures.

Par cette dénonciation virulente, les humanistes mettent en garde leurs semblables pour les rendre meilleurs. La Fontaine, dans sa fable « Les Obsèques de la Lionne » fera, un siècle plus tard, le même constat satirique.