Textes de du Bellay, La Fontaine, Verlaine, Rimbaud

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re S - 1re ES | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens - Les questions sur un corpus
Type : Question sur le corpus | Année : 2012 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
La poésie doit être utile
 
 

La poésie doit être utile • Question

Poésie

fra1_1206_07_04C

 

France métropolitaine • Juin 2012

Séries ES, S • 4 points

Question

Documents

A – Joachim du Bellay, « Seigneur, je ne saurais regarder d’un bon œil… », sonnet 150, Les Regrets, 1558 (orthographe modernisée).

B – Jean de La Fontaine, « La Génisse, la Chèvre et la Brebis, en société avec le Lion », Fables, livre I, 6, 1668.

C – Paul Verlaine, « L’enterrement », Poèmes saturniens, 1866.

D – Arthur Rimbaud, « À la musique », Poésies, 1870.

> Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante : en quoi les quatre textes du corpus relèvent-ils de la poésie satirique ?

Après avoir répondu à cette question, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document A

« Seigneur, je ne saurais regarder d’un bon œil… »

Seigneur1, je ne saurais regarder d’un bon œil

Ces vieux singes de cour, qui ne savent rien faire,

Sinon en leur marcher les princes contrefaire2,

Et se vêtir, comme eux, d’un pompeux appareil3.

Si leur maître se moque, ils feront le pareil,

S’il ment, ce ne sont eux qui diront du contraire,

Plutôt auront-ils vu, afin de lui complaire,

La lune en plein midi, à minuit le soleil.

Si quelqu’un devant eux reçoit un bon visage4,

Et le vont caresser, bien qu’ils crèvent de rage

S’il le reçoit mauvais5, ils le montrent au doigt.

Mais ce qui plus contre eux quelquefois me dépite6,

C’est quand devant le roi, d’un visage hypocrite,

Ils se prennent à rire, et ne savent pourquoi.

Joachim du Bellay, « Seigneur, je ne saurais 
regarder d’un bon œil… », sonnet 150, Les Regrets, 1558.

1 Apostrophe conventionnelle en début de sonnet. Du Bellay adresse son poème à un puissant.

2 Imiter l’allure des princes quand ils marchent.

3 Un vêtement digne d’un cérémonial magnifique.

4 S’il est bien accueilli par le roi, ou par un puissant.

5 S’il est mal accueilli.

6 Ce qui m’irrite et me peine.

1 Apostrophe conventionnelle en début de sonnet. Du Bellay adresse son poème à un puissant.

2 Imiter l’allure des princes quand ils marchent.

3 Un vêtement digne d’un cérémonial magnifique.

4 S’il est bien accueilli par le roi, ou par un puissant.

5 S’il est mal accueilli.

6 Ce qui m’irrite et me peine.

Document B

« La Génisse, la Chèvre et la Brebis, 
en société avec le Lion »

La Génisse, la Chèvre, et leur sœur la Brebis,

Avec un fier Lion, Seigneur du voisinage,

Firent société1, dit-on, au temps jadis,

Et mirent en commun le gain et le dommage.

Dans les lacs2 de la Chèvre un cerf se trouva pris.

Vers ses associés aussitôt elle envoie.

Eux venus, le Lion par ses ongles3 compta,

Et dit : « Nous sommes quatre à partager la proie. »

Puis en autant de parts le cerf il dépeça ;

Prit pour lui la première en qualité de Sire :

« Elle doit être à moi, dit-il, et la raison,

C’est que je m’appelle Lion :

À cela l’on n’a rien à dire.

La seconde, par droit, me doit échoir4 encor :

Ce droit, vous le savez, c’est le droit du plus fort.

Comme le plus vaillant, je prétends la troisième.

Si quelqu’une de vous touche à la quatrième,

Je l’étranglerai tout d’abord. »

Jean de La Fontaine, « La Génisse, la Chèvre et la Brebis, 
en société avec le Lion », Fables, livre I, 6, 1668.

1 S’allièrent.

2 Cordons lacés pour tendre un piège.

3 Avec ses griffes.

4 Doit me revenir.

1 S’allièrent.

2 Cordons lacés pour tendre un piège.

3 Avec ses griffes.

4 Doit me revenir.

Document C

« L’enterrement »

Je ne sais rien de gai comme un enterrement !

Le fossoyeur qui chante et sa pioche qui brille,

La cloche, au loin, dans l’air, lançant son svelte trille1,

Le prêtre en blanc surplis2, qui prie allègrement,

L’enfant de chœur avec sa voix fraîche de fille,

Et quand, au fond du trou, bien chaud, douillettement,

S’installe le cercueil, le mol éboulement

De la terre, édredon du défunt, heureux drille3,

Tout cela me paraît charmant, en vérité !

Et puis, tout rondelets, sous leur frac4 écourté,

Les croque-morts au nez rougi par les pourboires,

Et puis les beaux discours concis, mais pleins de sens,

Et puis, cœurs élargis, fronts où flotte une gloire,

Les héritiers resplendissants !

Paul Verlaine, « L’enterrement », Poèmes saturniens, 1866.

1 Note musicale, sonorité qui se prolonge.

2 Vêtement à larges manches que les prêtres portent sur la soutane.

3 Homme jovial.

4 Habit noir de cérémonie.

1 Note musicale, sonorité qui se prolonge.

2 Vêtement à larges manches que les prêtres portent sur la soutane.

3 Homme jovial.

4 Habit noir de cérémonie.

Document D

« À la musique »

Place de la Gare, à Charleville.

Sur la place taillée en mesquines pelouses,

Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,

Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs

Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.

– L’orchestre militaire, au milieu du jardin,

Balance ses schakos1 dans la Valse des fifres :

– Autour, aux premiers rangs, parade le gandin2 ;

Le notaire pend à ses breloques à chiffres.

Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :

Les gros bureaux3 bouffis traînent leurs grosses dames

Auprès desquelles vont, officieux cornacs4,

Celles dont les volants ont des airs de réclames ;

Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraités

Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,

Fort sérieusement discutent les traités,

Puis prisent en argent5, et reprennent : « En somme !… »

Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,

Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,

Savoure son onnaing6 d’où le tabac par brins

Déborde – vous savez, c’est de la contrebande ;

– Le long des gazons verts ricanent les voyous ;

Et, rendus amoureux par le chant des trombones,

Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious7

Caressent les bébés pour enjôler les bonnes…

– Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,

Sous les marronniers verts les alertes fillettes :

Elles le savent bien ; et tournent en riant,

Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.

Je ne dis pas un mot : je regarde toujours

La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :

Je suis, sous le corsage et les frêles atours,

Le dos divin après la courbe des épaules.

J’ai bientôt déniché la bottine, le bas…

– Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.

Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas…

– Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres…

Arthur Rimbaud, « À la musique », Poésies, 1870.

1 Coiffure militaire rigide.

2 Jeune élégant plus ou moins ridicule.

3 Personnes qui travaillent dans les bureaux.

4 Au sens premier, le cornac est un conducteur d’éléphant.

5 Puisent leur tabac à priser dans des tabatières en argent.

6 Pipe de prix, en terre cuite.

7 Jeunes soldats.

1 Coiffure militaire rigide.

2 Jeune élégant plus ou moins ridicule.

3 Personnes qui travaillent dans les bureaux.

4 Au sens premier, le cornac est un conducteur d’éléphant.

5 Puisent leur tabac à priser dans des tabatières en argent.

6 Pipe de prix, en terre cuite.

7 Jeunes soldats.

Comprendre la question

  • La satire consiste à critiquer en se moquant. Elle comporte deux composantes : vous devez dire qui est critiqué et ce qui lui est reproché.
  • Puis vous devez relever et analyser les indices de l’écriture satirique.

Chercher des idées

  • Identifiez d’abord les cibles des quatre poèmes, puis essayez de les grouper par rapport à celles-ci.
  • Précisez ensuite les griefs adressés à ces cibles, puis essayez de grouper les poèmes par rapport à ceux-ci.
  • Relevez et analysez les procédés de style qui soutiennent la critique ou créent le ridicule.
  • N’étudiez pas les documents séparément : il s’agit d’une synthèse. Construisez vos paragraphes autour des différentes cibles, griefs et moyens utilisés.
  • Structurez votre réponse : encadrez-la d’une phrase d’introduction, qui situe les documents et reprend la question, et d’une brève conclusion, qui rappelle l’intérêt des éléments analysés.
  • Accompagnez chaque remarque d’exemples précis tirés des différents textes.

> Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

> La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

[Problématique et présentation du corpus] Le poète joue parfois le rôle autrefois dévolu aux bouffons dans les cours royales : il dénonce ce que les autres n’osent pas dire et recourt à la satire pour stigmatiser les ridicules et les vices de ses contemporains. Dans un sonnet, du Bellay trace un portrait cruel des courtisans ; dans une fable, La Fontaine critique la brutalité arrogante des grands, sûrs de leur impunité, quand ils bafouent leurs engagements ; Verlaine compose, dans un sonnet décalé, un éloge paradoxal de l’enterrement, mais c’est pour fustiger la comédie sociale qui l’entoure ; Rimbaud, enfin, fait la caricature des bourgeois de sa petite ville.

Les cibles des poètes et leur implication

  • Du Bellay et La Fontaine visent la société aristocratique de leur temps et le comportement de ceux qui la composent : flagornerie et hypocrisie des moindres seigneurs à l’égard du roi et des princes, brutalité impudente de ceux qui ont le pouvoir.
  • Verlaine et Rimbaud font, au contraire, la satire des « bourgeois » de la fin du xixe siècle dans une galerie de portraits qui rassemblent des héritiers, des « épiciers », des « notaires », « des rentiers », des « retraités » radoteurs et pleins de préjugés et de principes étriqués.
  • Du Bellay et Verlaine, dans le premier quatrain et le premier tercet de leur sonnet, font part de leur sentiments par des marques de la 1re personne. Verlaine, lui, choisit l’antiphrase et affecte une fausse admiration pour tous ceux qui contribuent à un bel enterrement.
  • Rimbaud attend le septième quatrain pour entrer nettement dans son poème mais c’est en témoin sarcastique qu’il a d’abord fait défiler ses bourgeois ridicules.
  • La Fontaine semble complètement absent de sa fable. Pas de morale, pas de commentaire personnel… mais le lecteur comprend très bien la leçon implicite du fabuliste : c’est un marché de dupes qu’ont conclu les trois herbivores avec le fauve.

Déshumaniser, animaliser, pour rabaisser

  • Du Bellay fait des courtisans de « vieux singes ». Il file la métaphore des « singes » courtisans par un vocabulaire de l’imitation.
  • Rimbaud verrait plutôt ses bourgeois comme un troupeau d’éléphants puisqu’ils ont besoin de « cornacs ».
  • La Fontaine transpose la cour dans le monde animal avec « La Génisse, la Chèvre et la Brebis, en société avec le Lion » ; il lui suffit d’une majuscule à chacun des noms communs pour en faire des personnages à part entière, au moins en ce qui concerne le Lion car les autres n’existent guère – au propre et au figuré – devant ce fauve menaçant.

Les figures d’insistance

  • Du Bellay signale par des hyperboles le comportement des courtisans qui ne savent « rien faire », sinon imiter. Verlaine, ironiquement, ne sait « rien de gai comme un enterrement » et « tout cela » lui paraît charmant. Rimbaud présente la troupe en rangs serrés de « tous les bourgeois » « qu’étranglent les chaleurs ». Verlaine réduit les « croque-morts » à leur « nez rougi ». Rimbaud caricature l’obésité des nantis qu’il met en scène par tout un lexique dévalorisant (« bedaine », « poussifs », « gros », « bouffis », « grosses dames »). En contrepoint, il brosse le portrait des « alertes fillettes » que lorgne le jeune Arthur.
  • Du Bellay joue de l’anaphore de « si » à quatre reprises pour montrer différentes situations qui illustrent son propos. Verlaine enchaîne les « et puis » pour nous mener, dans une gradation burlesque, au final de l’enterrement avec les « beaux discours » des héritiers. Rimbaud construit ses premiers quatrains sur une énumération des bourgeois qui assistent à la soirée.

Les figures d’opposition

  • Les courtisans dont se moque du Bellay sont capables de voir « la lune en plein midi, à minuit le soleil » et font bonne figure alors qu’ils « crèvent de rage ». Pour Verlaine, la terre devient « un mol édredon » et l’on est « bien au chaud » au fond de la tombe. Rimbaud peint le notaire « qui pend à ses breloques à chiffres ».
  • Tous tiennent des propos faux, creux ou stupides. On les entend à travers leurs paroles rapportées par du Bellay et Verlaine, qui feint d’admirer leurs « beaux discours concis » et « plein de sens », ou au style direct, quand le Lion de La Fontaine monopolise la parole avec une arrogance brutale. Rimbaud fait entendre quelques-unes des « bêtises » de ses bourgeois avec leurs expressions toutes faites (« en somme ») ou des aveux sans intérêt : « vous savez, c’est de la contrebande. »

Conclusion

Par leur ton humoristique et leur volonté de critiquer en ridiculisant leurs cibles, les quatre poèmes relèvent donc bien de la satire et assignent à la poésie une fonction dénonciatrice efficace.