Annale corrigée Question sur le corpus Ancien programme

Textes de Fénélon, Florian, M. Yourcenar, M. Fermine

QUESTION DE L'HOMME

Efficacité de la beauté d'un récit • Question

41

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Polynésie française • Juin 2017

Séries ES, S • 4 points

Efficacité de la beauté d'un récit

Question

Documents

A Fénelon, « Le Chat et les Lapins », Fables et opuscules pédagogiques, 1718 (édition posthume).

B Florian, « Le Savant et le Fermier », Fables, 1792.

C Marguerite Yourcenar, « Kâli décapitée » (extrait), Nouvelles orientales, 1936.

D Maxence Fermine, Neige, 1999.

Comment les auteurs mettent-ils en valeur les qualités dont font preuve les sages présentés dans les quatre textes ?

Après avoir répondu à cette question, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets : le commentaire, la dissertation ou l'écriture d'invention.

document a Le Chat et les Lapins

Fénelon (1651-1715) a composé des fables destinées à l'éducation du jeune duc de Bourgogne, né en 1682, petit-fils de Louis XIV.

Un chat, qui faisait le modeste, était entré dans une garenne1 peuplée de lapins. Aussitôt toute la république alarmée ne songea qu'à s'enfoncer dans ses trous. Comme le nouveau venu était au guet auprès d'un terrier, les députés de la nation lapine, qui avaient vu ses terribles griffes, comparurent dans l'endroit le plus étroit de l'entrée du terrier, pour lui demander ce qu'il prétendait. Il protesta d'une voix douce qu'il voulait seulement étudier les mœurs de la nation, qu'en qualité de philosophe il allait dans tous les pays pour s'informer des coutumes de chaque espèce d'animaux. Les députés, simples et crédules, retournèrent dire à leurs frères que cet étranger, si vénérable par son maintien modeste et par sa majestueuse fourrure, était un philosophe, sobre, désintéressé, pacifique, qui voulait seulement rechercher la sagesse de pays en pays, qu'il venait de beaucoup d'autres lieux où il avait vu de grandes merveilles, qu'il y aurait bien du plaisir à l'entendre, et qu'il n'avait garde de croquer les lapins, puisqu'il croyait en bon Bramin2 la métempsycose3, et ne mangeait d'aucun aliment qui eût eu vie. Ce beau discours toucha l'assemblée. En vain un vieux lapin rusé, qui était le docteur4 de la troupe, représenta combien ce grave philosophe lui était suspect : malgré lui on va saluer le Bramin, qui étrangla du premier salut sept ou huit de ces pauvres gens. Les autres regaignent5 leurs trous, bien effrayés et bien honteux de leur faute. Alors dom Mitis6 revint à l'entrée du terrier, protestant, d'un ton plein de cordialité, qu'il n'avait fait ce meurtre que malgré lui, pour son pressant besoin, que désormais il vivrait d'autres animaux et ferait avec eux une alliance éternelle. Aussitôt les lapins entrent en négociation avec lui, sans se mettre néanmoins à la portée de sa griffe. La négociation dure, on l'amuse7. Cependant un lapin des plus agiles sort par les derrières du terrier, et va avertir un berger voisin, qui aimait à prendre dans un lacs8 de ces lapins nourris de genièvre. Le berger, irrité contre ce chat exterminateur d'un peuple si utile, accourt au terrier avec un arc et des flèches. Il aperçoit le chat qui n'était attentif qu'à sa proie. Il le perce d'une de ses flèches, et le chat expirant dit ces dernières paroles : « Quand on a une fois trompé, on ne peut plus être cru de personne ; on est haï, craint, détesté, et on est enfin attrapé par ses propres finesses. »

Fénelon, « Le chat et les lapins », Fables et opuscules pédagogiques, 1718 (édition posthume).

1. Garenne : endroit où l'on élève des lapins, ou terrain où était réservé un droit de chasse.

2. Bramin : nom que l'on donne aux prêtres chez les Hindous.

3. Croire la métempsycose : croire en la réincarnation de l'âme après la mort dans un corps humain ou animal.

4. Docteur : savant.

5. Regaignent : regagnent.

6. Mitis : nom souvent donné aux chats dans les fables.

7. On l'amuse : on fait durer la négociation.

8. Lacs : corde dont le nœud sert à piéger le gibier.

document b Le Savant et le Fermier

Que j'aime les héros dont je conte l'histoire !

Et qu'à m'occuper d'eux je trouve de douceur !

J'ignore s'ils pourront m'acquérir de la gloire,

Mais je sais qu'ils font mon bonheur.

Avec les animaux je veux passer ma vie ;

Ils sont si bonne compagnie !

Je conviens cependant, et c'est avec douleur,

Que tous n'ont pas le même cœur.

Plusieurs que l'on connaît, sans qu'ici je les nomme,

De nos vices ont bonne part :

Mais je les trouve encor moins dangereux que l'homme,

Et, fripon pour fripon, je préfère un renard.

C'est ainsi que pensait un sage,

Un bon fermier de mon pays.

Depuis quatre-vingts ans, de tout le voisinage

On venait écouter et suivre ses avis.

Chaque mot qu'il disait était une sentence.

Son exemple surtout aidait son éloquence ;

Et, lorsque environné de ses quarante enfants,

Fils, petits-fils, brus, gendres, filles,

Il jugeait les procès ou réglait les familles,

Nul n'eût osé mentir devant ses cheveux blancs.

Je me souviens qu'un jour, dans son champêtre asile,

Il vint un savant de la ville

Qui dit au bon vieillard : Mon père, enseignez-moi

Dans quel auteur, dans quel ouvrage,

Vous apprîtes l'art d'être sage.

Chez quelle nation, à la cour de quel roi,

Avez-vous été, comme Ulysse,

Prendre des leçons de justice ?

Suivez-vous de Zénon la rigoureuse loi ?

Avez-vous embrassé la secte d'Épicure,

Celle de Pythagore ou du divin Platon1 ?

– De tous ces messieurs-là je ne sais pas le nom,

Répondit le vieillard : mon livre est la nature ;

Et mon unique précepteur2,

C'est mon cœur.

Je vois les animaux, j'y trouve le modèle

Des vertus que je dois chérir :

La colombe m'apprit à devenir fidèle ;

En voyant la fourmi, j'amassai pour jouir ;

Mes bœufs m'enseignent la constance,

Mes brebis la douceur, mes chiens la vigilance ;

Et, si j'avais besoin d'avis

Pour aimer mes filles, mes fils,

La poule et ses poussins me serviraient d'exemple.

Ainsi dans l'univers tout ce que je contemple

M'avertit d'un devoir qu'il m'est doux de remplir.

Je fais souvent du bien pour avoir du plaisir,

J'aime et je suis aimé, mon âme est tendre et pure ;

Et, toujours selon ma mesure,

Ma raison sait régler mes vœux :

J'observe et je suis la nature,

C'est mon secret pour être heureux.

Florian, « Le Savant et le Fermier », Fables, 1792.

1. Zénon, Épicure, Pythagore, Platon : philosophes antiques.

2. Précepteur : éducateur, maître.

document c Kâli décapitée

Dans l'Inde ancienne, les dieux rendus jaloux par la perfection de la déesse Kâli se vengèrent : un soir, un éclair la décapita. Regrettant leur crime, les dieux descendirent dans le monde des morts, retrouvèrent la tête de Kâli et la posèrent sur le corps d'une prostituée. Ramenée ainsi à la vie, la déesse ressent alors un terrible conflit intérieur. Cet extrait est la fin de la nouvelle.

À l'orée d'une forêt, Kâli fit la rencontre du Sage.

Il était assis jambes croisées, les paumes posées l'une sur l'autre, et son corps décharné était sec comme du bois préparé pour le bûcher. Personne n'aurait pu dire s'il était très jeune ou très vieux ; ses yeux qui voyaient tout étaient à peine visibles sous ses paupières baissées. La lumière autour de lui se disposait en auréole, et Kâli sentit monter des profondeurs d'elle-même le pressentiment du grand repos définitif, arrêt des mondes, délivrance des êtres, jour de béatitude1 où la vie et la mort seront également inutiles, âge où Tout se résorbe en Rien, comme si ce pur néant qu'elle venait de concevoir tressaillait en elle à la façon d'un futur enfant.

Le Maître de la grande compassion leva la main pour bénir cette passante.

« Ma tête très pure a été soudée à l'infamie, dit-elle. Je veux et ne veux pas, souffre et pourtant jouis, ai horreur de vivre et peur de mourir.

– Nous sommes tous incomplets, dit le Sage. Nous sommes tous partagés, fragments, ombres, fantômes sans consistance. Nous avons tous cru pleurer et cru jouir depuis des séquelles de siècles.

– J'ai été déesse au ciel d'Indra2, dit la courtisane.

– Et tu n'étais pas plus libre de l'enchaînement des choses, et ton corps de diamant pas plus à l'abri du malheur que ton corps de boue et de chair. Peut-être, femme sans bonheur, errant déshonorée sur les routes, es-tu plus près d'accéder à ce qui est sans forme.

– Je suis lasse », gémit la déesse.

Alors, touchant du bout des doigts les tresses noires et souillées de cendres :

« Le désir t'a appris l'inanité3 du désir, dit-il ; le regret t'enseigne l'inutilité de regretter. Prends patience, ô Erreur dont nous sommes tous une part, ô Imparfaite grâce à qui la perfection prend conscience d'elle-même, ô Fureur qui n'es pas nécessairement immortelle… »

Marguerite Yourcenar, « Kâli décapitée » (extrait), in Nouvelles orientales,

© Éditions Gallimard, 1936.

1. Béatitude : bonheur, sérénité de nature religieuse et mystique.

2. Indra : roi des dieux dans la mythologie de l'Inde ancienne.

3. Inanité : caractère de ce qui est vain, inutile, voué à l'échec.

document d Neige

Yuko, jeune homme japonais, qui compose de brefs poèmes appelés haïkus, cherche à perfectionner son art auprès d'un vieux maître aveugle nommé Soseki.

 

Chaque jour, le maître se contentait de le saluer et commençait son cours. Puis il demeurait invisible le reste de la journée et restait muet lors du dîner.Or, ce matin-là, debout près de la rivière argentée, le vieil aveugle lui dit :– Yuko, tu deviendras un poète accompli lorsque, dans ton écriture, tu intégreras les notions de peinture, de calligraphie, de musique et de danse. Et surtout lorsque tu maîtriseras l'art du funambule.Yuko se mit à sourire. Le maître n'avait pas oublié.– Pourquoi l'art du funambule pourrait-il me servir ?Soseki posa sa main sur l'épaule du jeune homme, comme il l'avait déjà fait un mois plus tôt.– Pourquoi ? En vérité, le poète, le vrai poète, possède l'art du funambule. Écrire, c'est avancer mot à mot sur un fil de beauté, le fil d'un poème, d'une œuvre, d'une histoire couchée sur un papier de soie. Écrire, c'est avancer pas à pas, page après page, sur le chemin du livre. Le plus difficile, ce n'est pas de s'élever du sol et de tenir en équilibre, aidé du balancier de sa plume, sur le fil du langage. Ce n'est pas non plus d'aller tout droit, en une ligne continue parfois entrecoupée de vertiges aussi furtifs que la chute d'une virgule, ou que l'obstacle d'un point. Non, le plus difficile, pour le poète, c'est de rester continuellement sur ce fil qu'est l'écriture, de vivre chaque heure de sa vie à hauteur du rêve, de ne jamais redescendre, ne serait-ce qu'un instant, de la corde de son imaginaire. En vérité, le plus difficile, c'est de devenir un funambule du verbe.Yuko remercia le maître de lui enseigner l'art d'une façon si subtile, si belle.Soseki se contenta de sourire.

 

Maxence Fermine, Neige, 1999.

Les clés du sujet

Comprendre la question

Attention au sens de « sage » : il ne s'agit pas de docilité (d'un enfant) mais du sens littéraire et philosophique (sapiens, en latin : raisonnable) : qui a de l'expérience, dont le jugement et la conduite sont fondés en raison, qui se conduit avec prudence et décence, qui peut être un modèle.

Repérez les qualités de ces sages. Ne vous bornez pas à les nommer mais indiquez comment (= par quels faits d'écriture) les auteurs les traduisent (portrait, schéma narratif, champs lexicaux, comparaison…).

Cherchez aussi ce qui révèle les qualités des personnages.

Repérez les ressemblances (points communs) entre ces sages, mais aussi les différences, les particularités de chacun.

Construire la réponse

Rédigez une introduction et une brève conclusion.

Accompagnez chaque remarque d'exemples précis tirés du corpus.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Présentation du corpus] L'apologue est un court récit à visée argumentative morale. Les textes du corpus s'inscrivent dans cette tradition narrative. Certes les sujets diffèrent : Fénelon, dans sa fable en prose « Le Chat et les Lapins », énonce un conseil de vie pour un jeune prince (les trompeurs finissent par être punis) ; Florian, dans sa fable en vers « le Savant et le Fermier », propose un idéal de vie : suivre la nature pour être heureux. Dans la nouvelle de Marguerite Yourcenar Kâli décapitée, le Sage indien rappelle que nos erreurs sont une voie vers « la perfection ». Dans le roman Neige de Fermine, Soseki se place dans une autre perspective en enseignant à son disciple les secrets de l'art et de la poésie. [Rappel de la question] Mais tous les textes mettent en scène une figure de sage, modèle à imiter. Par quels moyens les qualités de ce personnage y sont-elles soulignées ?

I. Mettre en résonance le « Corps » et « l'Âme » de l'apologue

Selon La Fontaine, un apologue se compose d'une « Âme » (la morale) et d'un « Corps » (le récit). Les quatre auteurs, pour mettre en scène et en valeur la figure du sage, opèrent des choix narratifs – cadre spatio-temporel, identité des personnages – différents.

Fénelon et Florian situent leur récit dans un univers familier pour le lecteur occidental, avec loup, lapins, bergers et la description de la vie d'un paysan.

Yourcenar et Fermine donnent à leur apologue un contexte spatio-temporel exotique, oriental : l'Inde mythologique et le Japon avec sa tradition artistique. Les auteurs d'apologue savent bien qu'un peu de dépaysement retient l'attention du lecteur en lui apportant une leçon venue de terres lointaines !

II. Des sages physiquement et moralement proches

Tous ont un âge avancé qui force le respect. Chez Fénelon le sage est un vieux lapin. Le « fermier » de Florian a au moins « quatre-vingts ans ». Marguerite Yourcenar dit du « Sage » qui accueille Kâli qu'on ne sait s'il est « très jeune ou très vieux » mais son « corps décharné et sec » n'est pas celui d'un jeune homme ! Soseki est décrit comme un « vieil aveugle ».

La vieillesse confère à ces personnages les certitudes de l'expérience, la connaissance des hommes et de leurs défauts : en témoignent les « cheveux blancs » (symbole d'expérience) du paysan de Florian, le statut de « maître » (qui a le savoir) chez Fermine.

Présentés pour la plupart dans une attitude hiératique et sereine, « paumes posées l'une sur l'autre », « assis jambes croisées », « paupières baissées » (Yourcenar), « debout près de la rivière » (Soseki), ces sages ont, par leur expérience, accédé aux voies vers le bonheur et à la maîtrise des arts.

III. Des interlocuteurs valorisants, des réponses adaptées

Les quatre textes présentent un groupe ou des individus qui viennent chercher une solution à leurs difficultés : à chaque fois, le vieux sage apporte une réponse qui prouve ses qualités supérieures.

Les jeunes lapins naïfs sont en butte aux ruses du chat et finissent par écouter les conseils du « vieux lapin ». Le « savant de la ville » de Florian voudrait apprendre du « bon vieillard » « l'art d'être sage », mais, prisonnier de son savoir livresque (il cite les philosophes « Zénon, Pythagore, Épicure »), il s'est artificiellement coupé de la « nature » : le vieux paysan a, lui, conservé ce contact essentiel au bonheur et il décline avec simplicité les principes de son art de vivre qui lui ont apporté réussite familiale, renommée sociale. Kâli est à la recherche de la paix et de son harmonie perdue : le « Sage » lui apporte du réconfort en relativisant ses malheurs de déesse tombée du « ciel d'Indra » pour vivre avec le corps d'une prostituée ; il projette une aura apaisante par son attitude méditative et Kâli entrevoit la fin de ses malheurs et le « grand repos définitif ». Yuko, soucieux de devenir un « poète accompli », interroge son maître et reçoit une belle leçon : le poète est un funambule de la vie et de l'art.

Ces sages savent s'adapter à leurs interlocuteurs. Le personnage et les propos du vieux lapin rusé sont à peine esquissés. La réponse du vieux fermier est, elle, beaucoup, plus didactique, comme s'il se mettait à la portée de ce philosophe un peu bavard. Les sages orientaux délivrent leur enseignement d'une façon plus énigmatique pour que le disciple – déesse déchue ou aspirant poète – ait à faire un effort d'interprétation.

Conclusion

L'apologue permet aux auteurs de varier les moyens de mettre en valeur ces personnages de sages : le choix de leur statut, de leur apparence physique, leurs réactions et leurs propos, la confrontation avec des personnages peu expérimentés… Le lecteur, tout comme les personnages, se laisse persuader par ces « modèles » qui doivent lui servir d'« exemple ».

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