Textes de Fénelon, Voltaire, Florian

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Question sur le corpus | Année : 2014 | Académie : Moyen-Orient
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Fiction et argumentation
 
 

Fiction et argumentation • Questions

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QUESTION DE L’HOMME

41

CORRIGE

 

Liban • Mai 2014

Série L • 4 points

Questions

 

AFénelon, Les Aventures de Télémaque, livre V, 1699.

BVoltaire, Zadig ou la Destinée, chapitre X, 1748.

CJean-Pierre Claris de Florian, « Le Vieux Arbre et le Jardinier », Fables, 1792.

> 1. Identifiez et caractérisez les personnages qui révisent leur jugement. (2 points)

> 2. Comment ces personnages sont-ils amenés à modifier leur manière de penser et d’agir ? (2 points)

Après avoir répondu à ces questions, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets nos 42, 43 ou 44.

DOCUMENT A

 

Télémaque, le fils d’Ulysse, voyage avec la déesse Athéna qui, sous l’apparence du vieux Mentor, s’occupe de son éducation. Les deux compagnons arrivent en Crète où les habitants sont réunis pour choisir le nouveau roi. Télémaque fait partie des prétendants au trône, qui doivent répondre à trois questions devant une assemblée de sages. Il raconte cette épreuve.

La première question est de savoir qui est le plus libre de tous les hommes. Les uns répondirent que c’était un roi qui avait sur son peuple un empire absolu et qui était victorieux de tous ses ennemis. D’autres soutinrent que c’était un homme si riche, qu’il pouvait contenter tous ses désirs. D’autres dirent que c’était un homme qui ne se mariait point, et qui voyageait pendant toute sa vie en divers pays, sans être jamais assujetti aux lois d’aucune nation. D’autres s’imaginèrent que c’était un Barbare, qui, vivant de sa chasse au milieu des bois, était indépendant de toute police1 et de tout besoin. D’autres crurent que c’était un homme nouvellement affranchi, parce qu’en sortant des rigueurs de la servitude il jouissait plus qu’aucun autre des douceurs de la liberté. D’autres enfin s’avisèrent de dire que c’était un homme mourant, parce que la mort le délivrait de tout et que tous les hommes ensemble n’avaient plus aucun pouvoir sur lui. Quand mon rang fut venu, je n’eus pas de peine à répondre, parce que je n’avais pas oublié ce que Mentor m’avait dit souvent.

« Le plus libre de tous les hommes – répondis-je – est celui qui peut être libre dans l’esclavage même. En quelque pays et en quelque condition qu’on soit, on est très libre, pourvu qu’on craigne les dieux et qu’on ne craigne qu’eux. En un mot, l’homme véritablement libre est celui qui, dégagé de toute crainte et de tout désir, n’est soumis qu’aux dieux et à sa raison. »

Les vieillards s’entre-regardèrent en souriant et furent surpris de voir que ma réponse fut précisément celle de Minos.

Ensuite on proposa la seconde question en ces termes : « Quel est le plus malheureux de tous les hommes ? »

Chacun disait ce qui lui venait dans l’esprit. L’un disait : « C’est un homme qui n’a ni biens, ni santé, ni honneur. » Un autre disait : « C’est un homme qui n’a aucun ami. » D’autres soutenaient que c’est un homme qui a des enfants ingrats et indignes de lui. Il vint un sage de l’île de Lesbos, qui dit : « Le plus malheureux de tous les hommes est celui qui croit l’être ; car le malheur dépend moins des choses qu’on souffre que de l’impatience avec laquelle on augmente son malheur ! »

À ces mots, toute l’assemblée se récria ; on applaudit, et chacun crut que ce sage Lesbien2 remporterait le prix sur cette question. Mais on me demanda ma pensée, et je répondis, suivant les maximes3 de Mentor :

« Le plus malheureux de tous les hommes est un roi qui croit être heureux en rendant les autres hommes misérables. Il est doublement malheureux par son aveuglement ; ne connaissant pas son malheur, il ne peut s’en guérir ; il craint même de le connaître. La vérité ne peut percer la foule des flatteurs pour aller jusqu’à lui. Il est tyrannisé par ses passions ; il ne connaît point ses devoirs ; il n’a jamais goûté le plaisir de faire le bien, ni senti les charmes de la pure vertu. Il est malheureux et digne de l’être : son malheur augmente tous les jours ; il court à sa perte, et les dieux se préparent à le confondre par une punition éternelle. »

Toute l’assemblée avoua que j’avais vaincu le sage Lesbien, et les vieillards déclarèrent que j’avais rencontré le vrai sens de Minos.

Pour la troisième question, on demanda lequel des deux est préférable : d’un côté, un roi conquérant et invincible dans la guerre ; de l’autre, un roi sans expérience de la guerre, mais propre à policer4 sagement les peuples dans la paix.

Fénelon, Les Aventures de Télémaque, 1699.

1. Police : ordre, discipline, attitude civilisée.

2. Lesbien : habitant de l’île de Lesbos.

3. Maxime : phrase énonçant une règle de conduite.

4. Policer : civiliser, adoucir les mœurs.

DOCUMENT B

 

À la suite de diverses péripéties, Zadig, jeune Babylonien sage et fortuné, et son valet se retrouvent esclaves du marchand Sétoc.

Sétoc, le marchand, partit deux jours après pour l’Arabie déserte avec ses esclaves et ses chameaux. Sa tribu habitait vers le désert d’Horeb. Le chemin fut long et pénible. Sétoc, dans la route, faisait bien plus de cas1 du valet que du maître2, parce que le premier chargeait bien mieux les chameaux ; et toutes les petites distinctions furent pour lui.

Un chameau mourut à deux journées d’Horeb : on répartit sa charge sur le dos de chacun des serviteurs ; Zadig en eut sa part. Sétoc se mit à rire en voyant tous ses esclaves marcher courbés. Zadig prit la liberté de lui en expliquer la raison, et lui apprit les lois de l’équilibre. Le marchand, étonné, commença à le regarder d’un autre œil. Zadig, voyant qu’il avait excité sa curiosité, la redoubla en lui apprenant beaucoup de choses qui n’étaient point étrangères à son commerce ; les pesanteurs spécifiques des métaux et des denrées sous un volume égal ; les propriétés de plusieurs animaux utiles ; le moyen de rendre tels3 ceux qui ne l’étaient pas ; enfin il lui parut un sage4. Sétoc lui donna la préférence sur son camarade, qu’il avait tant estimé. Il le traita bien, et n’eut pas sujet de s’en repentir.

Voltaire, Zadig ou la Destinée, 1748.

1. Faisait bien plus de cas : estimait davantage.

2. Du maître : il s’agit de Zadig.

3. Rendre tels : rendre utiles aussi.

4. Il lui parut un sage : Zadig parut sage à Sétoc.

DOCUMENT C

Le Vieux Arbre et le Jardinier

Un jardinier dans son jardin

Avait un vieux1 arbre stérile ;

C’était un grand poirier qui jadis fut fertile ;

Mais il avait vieilli : tel est notre destin.

Le jardinier ingrat veut l’abattre un matin ;

Le voilà qui prend sa cognée2.

Au premier coup, l’arbre lui dit :

Respecte mon grand âge, et souviens-toi du fruit

Que je t’ai donné chaque année.

La mort va me saisir, je n’ai plus qu’un instant ;

N’assassine pas un mourant

Qui fut ton bienfaiteur. – Je te coupe avec peine,

Répond le jardinier ; mais j’ai besoin de bois.

Alors, gazouillant à la fois,

De rossignols une centaine3

S’écrie : Épargne-le, nous n’avons plus que lui :

Lorsque ta femme vient s’asseoir sous son ombrage.

Nous la réjouissons par notre doux ramage4 ;

Elle est seule souvent ; nous charmons son ennui.

Le jardinier les chasse, et rit de leur requête ;

Il frappe un second coup. D’abeilles un essaim5

Sort aussitôt du tronc, en lui disant : Arrête,

Écoute-nous, homme inhumain

Si tu nous laisses cet asile,

Chaque jour nous te donnerons

Un miel délicieux dont tu peux à la ville

Porter et vendre les rayons ;

Cela te touche-t-il ? – J’en pleure de tendresse,

Répond l’avare jardinier ;

Eh ! que je ne dois-je pas à ce pauvre poirier

Qui m’a nourri dans sa jeunesse ?

Ma femme quelquefois vient ouïr6 ces oiseaux,

C’en est assez pour moi : qu’ils chantent en repos.

Et vous, qui daignerez augmenter mon aisance,

Je veux pour vous de fleurs semer tout ce canton.

Cela dit, il s’en va, sûr de sa récompense,

Et laisse vivre le vieux tronc.

Comptez sur la reconnaissance

Quand l’intérêt7 vous en répond8.

Jean-Pierre Claris de Florian, « Le Vieux Arbre et le Jardinier »,

Fables, 1792.

1. Vieux arbre : tournure ancienne pour « vieil arbre ».

2. Cognée : hache.

3. De rossignols une centaine : une centaine de rossignols.

4. Ramage : chant d’oiseau.

5. D’abeilles un essaim : un essaim d’abeilles.

6. Ouïr : écouter.

7. Intérêt : gain, avantage personnel.

8. Vous en répond : vous garantit d’obtenir cette reconnaissance.

Comprendre les questions

Question 1

  • « révisent leur jugement » signifie changer d’avis, de manière de penser.
  • Nommez les personnages.
  • « caractérisez » signifie donner les caractéristiques des personnages, dire leur statut, leur nature, leur âge, leurs relations avec les autres…
  • Après les avoir bien individualisés, vous pouvez établir des points communs entre les personnages.

Question 2

  • « Comment » signifie « à cause de qui ou de quoi » (autre personnage, circonstances, types de paroles…).
  • Vous pouvez aussi analyser dans quel but les personnages réforment leur manière d’agir et de penser.
  • Accompagnez chaque remarque d’exemples précis tirés des différents textes.

>Pour réussir la question : voir guide méthodologique.

>La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé

Question 1

[Problématique et présentation du corpus] Les penseurs du xviie siècle puis ceux du mouvement des Lumières privilégient les genres de l’argumentation indirecte, et notamment l’apologue, pour diffuser leurs réflexions philosophiques, que ce soit sous la forme du roman d’apprentissage comme Fénelon dans Les Aventures de Télémaque, du conte philosophique comme Voltaire dans Zadig, ou de la fable comme Florian dans « Le Vieux Arbre et le Jardinier ». Au fil de leurs expériences, certains personnages de ces fictions sont amenés à réviser leur jugement.

  • Ce sont tantôt des personnages collectifs, tantôt des individus. Mais tous ont une certaine culture ou un statut important dans la société, que ce soit par leur niveau de réflexion ou par leur participation à l’activité du groupe social.
  • Fénelon met en scène une « assemblée » de sages « vieillards », constituée en une sorte de tribunal appelé à choisir le roi ; ils ont donc une grande responsabilité sociale et politique.
  • Dans Zadig, c’est Sétoc qui révise son jugement sur Zadig, qu’il a réduit en esclavage ; c’est un membre important de l’activité économique, puisqu’il est un riche « marchand » et qu’il se trouve à la tête de nombreux esclaves.
  • Dans la fable de Florian, c’est le seul être humain du récit qui se laisse convaincre par un végétal et des animaux ! L’Arbre fait aussi partie des « actifs » de la société, il a une totale maîtrise sur tout ce qui peuple son domaine et se vante de son « aisance ».

Qu’ils aient le pouvoir politique ou économique, ces personnages sont tous en position de privilégiés.

  • Par leur position sociale, mais aussi par leur âge – les uns sont des « vieillards », le Jardinier se rappelle sa « jeunesse » et on l’imagine vieux comme son Arbre – ou leur habitude du métier – pour le prospère Sétoc –, ils ont tous de l’expérience et un jugement rassis.
  • Deux d’entre eux – Sétoc et le Jardinier – présentent un profil peu sympathique. En effet, ils n’épargnent pas ceux qui sont sous leurs ordres et sont volontiers moqueurs : Sétoc exerce une autorité sans pitié sur ses « esclaves courbés » dont il se rit ; le Jardinier est « ingrat », se « rit de [la] requête » des oiseaux, les abeilles le traitent d’« homme inhumain » et le fabuliste le qualifie d’« avare ». Seuls les vieillards sont intègres et sympathiques : leur sourire n’est pas de mépris mais de surprise admirative (« en souriant », « on applaudit »), ils ont la modestie de s’avouer « vaincu[s] » par la sagacité de Télémaque.
  • Le statut important de tous ces personnages rend leur « conversion » d’autant plus valeureuse.

Question 2

 

Conseil

Si vous devez traiter deux questions, il n’est pas nécessaire de présenter de nouveau les textes du corpus dans votre seconde réponse.

Leur changement est déterminé par le discours d’autrui, d’un étranger, parfois apparemment « inférieur » à eux socialement ou intellectuellement :

  • ce sont, chez Fénelon, les réponses multiples et réfléchies des candidats à la royauté – notamment celles de Télémaque rapportées au style direct (« Les uns répondirent… D’autres soutirent… ») ;
  • chez Voltaire, ce sont les explications didactiques de Zadig (« en expliquer les raisons ») ;
  • chez Florian, ce sont les argumentaires de l’Arbre et des animaux.

C’est donc la force de la parole qui est ici démontrée par les auteurs.

  • Comment agit la parole de chacun de ces interlocuteurs ? Pour Zadig, c’est son savoir – presque scientifique – et son habileté argumentative de pédagogue qui amènent Sétoc à le bien traiter ; pour le Jardinier, c’est la rigueur du raisonnement de ses interlocuteurs mais aussi la preuve qu’ils apportent de leur utilité qui lui font entrevoir ce qu’il a à gagner à changer d’attitude ; pour les « sages », c’est la conformité des réponses de Télémaque avec la sagesse de Minos, leur modèle, qui a raison d’eux.
  • Enfin, qu’est-ce qui, au fond, incite tous ces personnages à changer d’avis ? Pour deux d’entre eux, c’est la conscience qu’ils en tirent un « intérêt » : le Jardinier se rappelle qu’il a tiré du « fruit » de l’Arbre, son « bienfaiteur » (v. 30-31), il sait qu’il y gagnera une femme qui ne s’ennuie pas et… un « miel délicieux ». Sétoc sait qu’il va tirer profit des « choses qui [ne sont] point étrangères à son commerce », car elles sont « utiles ». Même les sages savent qu’ils auront trouvé un roi à leur convenance qui assurera la prospérité du royaume. C’est donc leur intérêt bien compris qui pousse les hommes à changer d’avis et qui les mène.
  • Les auteurs du corpus montrent un certain optimisme, puisque leurs personnages acceptent de modifier leur comportement et s’amendent, mais en même temps ces personnages confirment la maxime pessimiste de La Rochefoucauld : « Toutes nos qualités ne sont que des vices déguisés »…